X.BS irniTS NOIRES
Le lit a fui ; on n’a voiiiii le coucher nulle part, le réfractaire ; l’un a dit qu’tl àvait sa femme; chez l’autre, on ne l’a pas laissé monter.
Il s’en va rôdant à la porte des cafés, brasseries ou bouges que la police garde ouverts pour y ramener son gibier; espérant toujours trouver un abri. Mais rien ne vient : les étudiants ont pris leur dernière choppc, le verre de vieille; ils sortent, se cognent un peu et rentrent. Le silence se fait, et l’on n’entend que le pas dur des sergents de ville, qui battent le pavé en causant bas. Encore cinq heures à passer; les heures, ces éternelles ennemies qu’il faut voir mourir, qu’il faut tuer dans l’ombre, sans que la police entende !
Quand apparaissent les agents en burnous noir, il doit trouver la force de hâter le pas, prendre une allure honnête, l’air pressé; si c’est la seconde fois qu’ils le rencontrent, chantonner un air égrillard, faire mine de zigzaguer comme un homme ivre qui ne trouve plus son chemin.
Il s’éloigne, va devant lui, s’asseyant, quand il ne voit pas de tricorne sur les marches des escaliers qui
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r-ES RÉFRACTAIRES,
ni«;nent sous les ponts, en face de l’eau qui coule et. invite au suicide!
Quelquefois il fait mauvais. La pluie tombe, traverse les habits, glace les reins : — il faut aller quand môme, la chemise collée toute froide à l’échine, la tète et les pieds dans l’eau I C’est par ces nuits sombres qu’ils vont à la campagne, les réfractaires, qu’ils vont visiter les bois de Boulogne et voir le lever du soleil à Montmartre. C’est un but, cela prend du temps, fait marcher plus vile. On a la chance de trouver contre les murs des fortitications une crevasse, un trou, où blottir son corps gelé, éponger ses guenilles, mettre ses pieds dans ses mains pour les réchauffer; la banlieue est bonne par ces temps-là! il n’y a dehors dans la campagne que les malfaiteurs et les réfractaires.
Ils reviennent au petit jour, les cheveux ruisselants sur les tempes, le chapeau déformé, les basques honteuses, sales, trempés de boue, pour aller dormir, si cela se peut, sur une chaise, chez quelque ami qui veut bien les recevoir dans cet uniforme de noyé! C’est horrible, n’est-ce pas? ce noyé a fait ses classes, il a eu tous les prix au collège, on a dépensé vingt mille francs pour l’instruire , il a été reçu bachau avec des blanches à Clermont, où l’on disait dans la salle qu’il serait ministre.
Los rél'ractaires à chevrons, ceux qui ont d^'jà roulé, ont leurs entrées dans quelque cercle, maison de jeu autorisée, où l’on bat les caries toute la nuit. Ils montent, se confondent avec les parieurs, parlent veine, erreur, coup dur; le chef de cagnotte les croit à la partie, et ils restent là, debout contre les chaise.s, avec des crampes dans les jambes, le désert dans la gorge, le ventre plat et le cœur gros ! Il y a des gens qui n’ont eu durant des mois entiers d’autre logement que le canapé fané du cercle, où ils se jetaient négligemment comme pour reprendre haleine après une déveine, et ils dormaient ainsi, entre deux décavés,- d’un sommeil malsain, jusqu’à ce que, faute de joueurs ou d’enjeux, la partie s’arrêtât. Alors, par quelque temps qu’il fît, par la pluie ou la neige, dans la boue ou la glaCe, il fallait partir, les pieds gonflés, les genoux brisés, frissonnant au froid du matin, grelottant la fièvre dans cette redingote blanchâtre, tunique de Nessus râpée qui ne se détache que par lambeaux, quand la peau a mangé le drap : les habits s’usent vite dans cette éternelle familiarité, et les pantalons écarquillent, derrière, des yeux étonnés.
Vers six heures, les églises s’ouvrent : le réfractaire entre, prend de l’eau hénite et va s’asseoir au fond de quelque chapelle, où il dort jusqu’à ce que les loueuses de chaises le dérangent. Il se lève alors, et se traîne en s’appuyant contre les parapets, en s’affaissant sur tous les bancs. Les boutiquiers, en
voyant passer quelques-uns de ccs pauvres diables, les yeux rouges et les mains sales, chemise fripée et souliers crottés, disent que ce sont des journalistes qui viennent de souper chez des actrices.
Qu’il travaille, direz-vous, pour avoir un lit, des chemises, du pain?
Est-ce quand il rentre le malin de sa course nocturne, quand il a frissonné six heures de froid, de fatigue et de peur, quand il vous arrive l’œil creux, les genoux tremblants, ne demandant qu’un bout de tapis où étendre son corps brisé, est-ce alors que vous lui clouerez la plume aux mains en le souffletant de votre mépris, si sa paupière alourdie s’abaisse? Est-ce quand la faim le talonne, le fouette au ventre, le chasse hâve et hagard à travers la rue à la poursuite d’un morceau de pain? Vous ne voyez donc pas qu’il chancelle? Voilà deux jours que l’estomac chôme? Si ce soir il n’a pas mangé, demain il est mort.
Travaille : est bien facile à dire !
Mais où? chez qui? rue Saint- Sauveur ou nie Plumet? S’il savait faire quelque chose, un étalage, une addition, la place, la vente, mesurer du drap, pincer le tissu, tenir les livres, le carnet, la caisse 1 II ne sait rien, le pauvre diable, qu’un peu de latin et de grec, - qu’il vendra au mois, à l’heure, sous forme de leçons. Où les trouver? .l’admets qu’il ail mis la main sur un élève; — marché conclu, chose dite; rendezvous pris : — tout cela lettre morte, chance vaine, s’il aies pieds dans la misère! Inutile tout son courage, stériles ses espérances; les souliers crèvent, le pantalon sourit, le linge manque. Il faut boucher ces trous, combler les lacunes, sauver la mise ! Les amis sont là, il court chez l’un, chez l’autre, ici, là-bas. Mais c’est à midi qu’on l'atlend. Il n’a encore qu’une redingote trop étroite et un gilet trop court. Que faire? S’y rendre ainsi vêtu pour amuser les domestiques et épouvanter les parents? Il n’ira pas, moins par orgueil que par raison; il sait bien qu’on le congédiera s’il fait rire ou s’il fait pitié.
Et puis, c’est le temps qui manque 1 C’est si long à trouver, du painl A l’heure où luit une espérance, où une porte s’ouvre, où surgit une chance, c’est à cette heure-là que la faim arrive, à cette heure-là que déjeune l’ami chez qui l’on trouve une côtelette tous les lundis. Il balance, il hésite, il fait un pas vers la leçon, un pas vers la table d’hôte; l’estomac l’emporte, il se décide pour l’ami. Pendant le cours de ces hési-
talions, Tami déjeune, sort de table, « il doit être au coin de la rue. » L’alTamé de courir; il regarde, il appelle. Personne! Voilà une côtelette manquée, une leçon perdue.
Reste le métier triste de maître d’études : — trente francs par mois, un peu moins d’un sou l’heure! Encore faut-il qu’il ait le courage d’accepter cette vie avant que la misère l’ait marqué. Le placeur, Justin, Constant ou Voituret, ne lui donnera pas de lettre de crédit s’il ne lui voit pas de chemise. Le ferait-il, peine perdue! L’éleveur, après avoir toisé cet homme timide et laid sous ses guenilles, le reconduira jusqu’à la porte en disant « qu’il a son aflàire. » S’il le garde, par besoin ou pitié, ce malheureux sera le jouet, la victime, le chien des enfants. Ils lui demanderontradresse de son chemisier, où est sa malle ; un beau jour ils lui cacheront sa culotte pour qu’il ne puisse pas se lever, et attendront qu’il pleure pour la lui rendre!
Mieux vaut gâcher du plâtre, décharger les camions, faire des déménagements dans la banlieue 1 Ahl sans doute! s’il y avait de l’ouvrage pour eux, s’ils pouvaient quelquefois gagner leur dîner à la force (les reins, ces bacheliers sans emploi, combien en
vcrrait-on, le soir, la sangle au cou, les crochets à l’épaule, tirer sur des charrelles en souillant, ou chanceler sous des fardeaux. Mais que l’un d’eux aille s’offrir à servir les maçons ou à porter des malles, on regardera ses mains blanches, son habit fripé; les goujats lui jetteront du plâtre, les commissionnaires lui donneront « une roulée, » si le sergent de ville ne l’empoigne d'abord, en lui demandant ses papiers. Où est son livret, où sa médaille? Qu’il la demande , diras- lu? El tu le voudrais, misérable, tu voudrais qu’il en fût là, ton ancien ami de collège ? Tue-le , mais ne le regarde pas mourir.
ou ILS Ta&VAILLElTT.
Ils écrivent dans les encyclopédies, dictionnaires, biographies, à deux liards les cent lettres, dans les journaux de demoiselles, à trois francs la colonne.
Ils font, pour les compositeurs de la rue, des paroles de romances, gaies, tristes, sentimentales ou polissonnes.
Pour 15 francs, ils livrent une pièce au Café des Aveugles ; pour 20, ils envoient une chronique hebdomadaire à la feuille la plus lue de Monaco.
J’en connais qui font des brochures pour des Va-
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j,on ;les mait de ses de- )Ie, de rir.
LES réfractairp:s. 21
Jaques, d'autres des sermons pour les curés de la banlieue.
Un autre a la réputation pour les exposés de système, les prospectus de charlatans, les visions d’illuminés.
Toasts pour banquets, mots drôles, oraisons funèbres, sonnets pour femme, oncles et grands parents, ils brochent tout cela si l’occasion se présente. Compliments, épigrammes, chansons pour Paris et les départenaents; — deux louis pour quatre couplets contre la femme du notaire ou sur la bonne du juge de paix.
Et le courant!... les volumes qu’on lave, c^x qu’on blanchit, thèses, souvenirs, voyages, impressions d’idiots....
Une préface aux poésies d’un petit jeune homme, c’est vingt francs ; au bouquin d’un maniaque, c’est quarante.
Il y en a qui font les livres des autres, tout entiers, pour un morceau de pain, six mois de nourriture, deux termes payés I
Ceux qui ont une belle main vont copier chez Panisse ou chez Capitaine ; en travaillant onze heures, on se fait cent sous.
^ Enfin deux industries fameuses, celles des passeurs et des bondieusards.
Les passeurs, des fils de boulanger qui veulent bien, à six cents francs, passer le baccalauréat pour des
vicomtes, se substituer à eux pour leur avoir ce parchemin qu’ils ne peuvent gagner eux-mômcs; métier dangereux depuis que la cour d’assises s’en mêle !
Les bondicusards, profession qui n’est pas dans le dictionnaire, ni dans le paroissien. La bondieuserie, cependant, a fait vivre plus d’un chrétien. N’importe qui pouvait faire cela, pourvu qu’il ne fût pas peintre.
Il s’agissait de colorier les images qu’on vend dans les campagnes : agneau pascal, cœur de Jésus, brebis du Seigneur.... Un bondieusard habile pouvait faire ses six douzaines dans un jour. Un bondieusard passable, ni trop coloriste, ni trop voltairien, pouvait gagner son salut dans l’autre monde et ses quarante sous dans celui-ci. Il y avait des commençants qui ne connaissaient ni les couleurs, ni l’Evangile; ils faisaient des saint Joseph jaunes et des enfers roses.
A côté des bondieuseries, le bondieütisme, la religion des gens qui se convertissent en hiver et redeviennent impies en été 1 J’en ai connu plusieurs qui, à l’époque des grands froids, se réfugiaient dans les bras de la religion, — près du réfectoire, autour du poêle. Ils engraissaient là dans l’extase ! Quand ils avaient deux mentons, et qu’ils voyaient, à travers les barreaux de la cellule, revenir les hirondelles, ils , '
sortaient et allaient prendre l’absinthe au caboulot!
Chose singulière! et bien faite pour élonner les gens non initiés aux secrets douloureux de cette vie étrange ! Ces pauvres diables qui n’ont pas de quoi acheter du pain, qui ne trouvent pas dans leur oisiveté éternelle une heure pour travailler, écrire, sculpter ou peindre, on les voit promener leur misère à travers tous les débits de prunes et achever d’user leurs manches sur les tables de marbre des cafés 1 Nous insultons à leur paresse, nous croyons à leurs vices. — AUendons pour les condamner; plaignons-les avant de les flétrir! Ils se font là une santé de quelques heures, une jeunesse d’un moment, ils guetleut au passage le souper pour le soir ou le matelas pour la nuit prochaine I Ils jouent avec la tradition. Ils prennent leur demi-tasse avant dîner, puis ils ne dînent pas; le public s’y trompe, leur estomac aussi. Ils trouvent des glorias; ils ne sauraient trouver du pain. On peut avouer que l’on manque du superflu, non du nécessaire. — On peut dire qu’on a soif, mais non pas qu’on a faim.
Au café la joie, l’oubli, les rires et les chansons ; là-bas, au contraire, dans la rue triste, à quelque sixième, un taudis, la Sibérie en décembre, les plombs de Venise en été! On a peine à quitter celte atmosphère tiède et joyeuse, pour remonter jusqu’à son trou, et, arrivé là, se mettre devant sa table avec tout ce qu'il faut pour écrire. L’art-on toujours seulement! Un soir, c’est le papier qui manque, une autre fois l’encrier qui est vide; combien de demi-volontés, d’intentions presque courageuses, arrêtées ainsi par le sot détail, piquées aux flancs par ces misères, qui chancellent, qui tombent, faute d’un peu de bois dans l’àlre ou d’une bougie dans le chandelier!
Il faut un fameux courage, allez ! pour s’enterrer vivant dans un cabinet de dix francs, sans air, sans feu, — sans tabac, — en face de soi, pour lutter là seul avec sa pensée, pour faire jaillir de son cœur ulcéré des phrases joyeuses ou des pages sereines. Lutte douloureuse oîi le doute vient encore donner son coup de poignard !
Ces articles, ces pièces, ce roman, ces vers, quand seront-ils acceptés, imprimés, payés? Quand? Dans six semaines, six mois, un an peut-être ! Que de saucisses à chercher! Seront-ils reçus seulement? Pour qu’ils le soient, n’étouffera- t-il pas, cet affamé, scs cris les plus éloquents, ses inspirations les plus courageuses? Ne craindra-t-il pas, s'il ne casse les ailes à scs idées, d’épouvanter les éditeurs prudents.
LES RÉFRAGTAmES.
les journaux timides? Je le vois d’ici lâche devautson âme, jetant des cendres sur sa phrase et des Heurs sur ses haines!
Personne à ses côtés qui le console, l’encouiage, l’embrasse! Rien. Rien que le spectre des hontes bues, des maux soufferts, les yeux qui pleurent,' l’estomac qui se plaint! Ah ! qu’elles sont tristes, ces soirées, entre les murs enfumés des garnis, où, au bruit monotone du vent qui passe ou de la pluie qui tombe, ils égrènent le chapelet des souvenirs cruels que la misère leur cloue au flanc, ces réfractaires ! Solitude qui ne se peuple que de regrets, silence où l’on n’entend que la voix rauque du remords!
Il leur faut les milieux agités et bruyants où leur douleur se perd dans la gaieté des autres....
De celte vie factice, aux joies fausses, se dégage, hélas! une vapeur malsaine, non point vraiment une odeur de débauche, mais comme un parfum fatal de liberté. Les tètes ne se troublent pas, mais les esprits se grisent. Après avoir pataugé toute la journée dans la houe, — jusqu’au cœur, — ils viennent là s’enfoncer dans la discussion Jusqu’au cou, faire brûler leur petit verre et flamber leurs paradoxes; montrer qu’eux, les mal chaussés, les mal vêtus, ils en valent bien d’autres , « ils ont quelque chose là. » Les vaincus du matin deviennent les vainqueurs du soir. La vanité y trouve son compte ; ils s’accoutument à ces petits triomphes, à ces orgueilleux ba-
vardages, à ces dissertations sans lin, aux témérités héroïques. De cette table d’estaminet, ils font une tribune où la choppe de Strasbourg* joue le rôle du verre d’eau sucrée parlementaire. Ils parlent là, sous le gaz, les livres qu’ils devraient écrire à la chandelle; les soirées s’achèvent, les jours se passent ; ils ont causé trente chapitres et n’ont pas fait quinze pages !
On les appelle des roués, ce sont des dupes ; des débauchés, ce sont des fous.
Qu’il leur arrive un jour de boire un peu de vin et de découper « une dinde, » on crie au scandale, à l’orgie ; A la Tour deNesle! »
Parce qu’ils auront bien dîné un soir, on oubliera qu’ils ont mangé à peine depuis des mois; on leur jettera au nez, s’ils viennent dire qu’ils ont faim, ce Balthasar à cent sous par tête, cette soirée à vingt sous l’heure.
Et quand même ?
Quand môme une fois, d’aventure, ils enverraient la tristesse au diable, demanderaient des radis, feraient sauter un lapin, prendraient du dessert, du café, la consolation, la rincette; quand ils achèteraient
un londrès ou * se paieraient » iin (iacre, eux qui avalent à pleins poumons l’air lourd et malsain des rues sombres, l’air élouflant des chambres tristes! Quand ils consacreraient, les prodigues, 20 sous à un bouquet, 5 fr. à un orchestre pour voir un peu comment sont faits les théâtres sur lesquels ils mettront un jour leurs souvenirs en scène et vos préjugés en péril, faut-il les insulter et calomnier leur joie d’une heure I Dans le dernier hameau de mon pays, on boit bien du vin quelquefois, on tue un cochon tous les ans, il y a six pouces de boudin pour les pauvres. Le cordonnier fait le lundi, le galérien a des dimanches, le soldat son 15 août. Ils n’auront donc, eux, ni repos, ni oubli, ni lundi, ni boudin ! Gomment ! pendant les semaines, ils ont mangé du fromage d’Italie sur du pain de seigle, bu de la boue; — ils ont le dégoût de leur pâtée, la nostalgie des .viandes rôties....
Ah 1 comme une goutte de vin pur lui ferait du bien !
Va, bois-en plein ton cœur, plein ton verre, pauvre diable, tu l’as bien gagné !
Interdites au réfractaire, les distractions pures, les joies fraîches !
Ces parties d’été dont parlent les livres, ces courses folles dans la campagne, les dimanches du bois de Grillon , les vendredis saints de Musette, j’en sais qui ne les ont point connus ! Si l’on avait vingt sous, c’était pour acheter du pain ou retirer une chemise. Le beau voyage sous un soleil de plomb, par des chemins pierreux, dans des souliers troués ! Ne pas pouvoir s’asseoir sous les tonnelles, boire un verre de vin jeune et manger des fraises 1 S’en aller, à travers champs, la langue sèche, les pieds en sang, le ventre vide! Inquiéter les populations, faire aboyer les chiens et réfléchir les gendarmes !
Un jour qu’on me savait cinq francs, quelques réfractaires me firent payer la campagne. Avec leurs cheveux longs, leurs mines hâves, leur gaieté lugubre, ils firent peur aux paysans. On se signait sur nôtre passage, on en parle encore dans Chatenay. On dit que des hommes venus on ne sait d’où passèrent en 18.... dans le village, et qu’ils empoisonnèrent les fontaines....
Jamais un éclair de gaieté, un rayon de jeunesse! pas même une fleur dans un verre, un œillet rouge, un lilas blanc, un pauvre petit bouquet de violettes d’un sou I
On maudit le soleil quand il arrive; le soleil qui fait pousser les feuilles et les roses, mais qui fait aussi reluire les taches et roussir les chapeaux, qui éclaire à grands rayons la détresse de ces vaincus! Mieux
valent encore les jours tristes ; les jours de glace, où le froid fait les rues vides; les jours de pluie, où foules les hardes sont égales devant la boue ; temps sombres qui permettent les chemises douteuses et les chaussures fatiguées! Dans la neige, au hioins, on ne voit pas qu’il n’y a plus de semelles.
Comment ils finissent?
C’est l’hôpital qui en prend encore le plus grand nombre : la misère les tue l’iin après l’autre. On dit qu’on ne meurt pas de faim. On se trompe. Seulement on y met le temps: dix, douze ou quinze ans, suivant la chance. Un beau jour, ils se sentent la gorge sèche, la peau brûlante; ils crachent, ils toussent, — cela ennuie les voisins, — ils vont à la Charité, en sortent, y retournent et meurent. Dans la poche de leur paletot ils laissent une pipe à moitié bourrée, un drame à moitié fini; quelque manuscrit au fond d’une malle, dans un hôtel garni, d’où ils sont partis. sans payer; un bonhomme en plàire dans l’atelier
d’un camarade qui les laissait le jour près de son
poêle et la nuit sur son canapé. Voilà tout.
Un soir, dans une brasserie, un ami dira à travers la table ; « Vous savez, un tel ? il est mort. — Tiens.... pauvre diable, il était drôle. — Baptiste, une canette ! »
Quelques-uns sont allés, un jour qu’ils étaient plus tristes, se tuer dans un coin, d’un coup de couteau dans le cœur ou d’une balle dans la tète.
D’autres sont revenus clopin-clopant au village, où la mort les a faits héritiers d’un coin de champ, d’une masure avec un jardin; ils vont causer avec les anciens sur le banc de pierre, à la porte du Lion d’or, et regardent passer les diligences.
Les lettrés, ceux qui arrivaient à Paris pour être ministres de l’instruction publique, ceux-là partent comme professeurs de sixième, dans un collège communal de l’Auvergne ou des Landes ; ils mettent une calotte noire, portent des socques et écrivent dans le journal de la localité. — Ils finissent toujours par battre le principal.
Les inquiets, les ardents, les hommes d’action, ceux-là s’éloignent quand les cheveux blancs arrivent, sans qu’ils soient encore chefs d’une armée de volontaires, capitaines de bandits aux Batignolles, faute de mieux! Tristes d’avoir épuisé leur jeunesse dans une lutte sans témoins, contre des dangers sans grandeur, sous un ciel gris, ils s’en vont au pays du soleil et des aventures, dans les nouvelles Galifornies qu’on dé-
LES RÉFRACTA IHES.
ivre, sur les côtes brûlées du Mexique, dans les npas de la Plala, avec Sanlanna ou Geflrard, Dusset-Boulbon ou Walker, n’importe, pourvu il y ait à jouer avec la mort! — De rudes gas, ces ireurs de batailles 1 Donnez-moi trois cents de ces urnes, quelque chose comme un drapeau, jelezi sur une terre où il faille faire honneur à la nce, dans les rues de Venise, si vous voulez 1 jetez- 1 là sous la mitraille, en face des régiments, ous verrez ce que j’en fais et des canons et des Heurs, à la tôte de mes réfractaires !
uelques-uns regardent au ciel du fond de l’abîme, Ellent Dieu à leur secours, et vont un soir frapper porte d'un de ces couvents où rôdent dans des suis blancs ces morts dont le cœur but encore, en ai vu entre deux mendiants au dépôt de Saintis, entre deux gardiens dans la cour des fous, :ôtre 1
Voilà pourtant où ils en arrivent, pour avoir .1 jouer avec les préjugés du monde. A une mort
bête, affreuse, par des sentiers boueux, seuls, isolés, maudits, sous Tuniforine des pauvres.
Une. fois endossé, runiforme, c’est coriime la chemise de soufre au dos des condamnés, qui les • brûlait vivants. Cbaque effort fait pour déchirer ce manteau arrachera un cri de douleur, une larme, un sanglot! Les souffrances des suppliciés duraient un moment — le temps qu’il faut pour rôtir un homme ; les leurs, celles de ceux dont je fais l’histoire, durent des années, — le temps de consumer une âme.
Ceux que l’on traîne dans des charrettes, les lâches qui ne savent pas mourir, qui sont déjà des cadavres quand arrive le châtiment, ceux-là ne hurlent pas sous la main du bourreau. Il en est aussi, dans ce milieu, qui n’ont pas conscience de leur supplice. Ceux qui ne se sentent pas vivre ne peuvent pas se sentir mourir. Mais ceux qui ont toujours l’orgueil ouvert comme un œil fauve, les gens qui deviennent pâles quand on les plaint, croyez- vous qu’ils souffrent, ceux-là !
La guerre rogne un peu ses héros; on nous coupe, au lendemain d’une victoire, une jambe, un bras, on nous met des yeux de verre et des mentons d’argent. Une fois le coup de scie donné, tout est dit. Mais le cœur mutilé, lui, poignardé dans celte lutte sourde, atteint par les coups de feu de la vie, on ne l’arrache pas de la poitrine pour en clouer un autre. — On ne fait pas des cœurs en bois. — Il reste là attaché,
LES RÉFRACTAIRES, ignant, avec le poignard au milieu. Riches un jour, liîbres peut-ôtre, ils pourront, ces blessés des mbats obscurs, parfumer la plaie, éponger le sang, incher les larmes; le souvenir viendra toujours vrir les cicatrices, arracher les bandages ! Il suffira in mot, d’un chant, — joyeux ou triste, — pour '■ciller dans ces âmes malades le fantôme pâle du 5sé!
Les maladroits !
3ue leur demandait on? — D’être quelque chose is la machine, clou, cheville ou marteau, cinquième le à un carrosse, n’importe! La société n’y regarde 1 de si près, pourvu qu’on ne donne point le maus exemple, qu’on ne soit [loint pour elle un danger. ! Avec ou coîstre moi ! a telle est son inexorable nse. — Ayez un état, un métier, une enseigne. Qui is einiiêche ensuite d’avoir du génie? ,
îllc a raison, toujours raison. — Malheur à qui lûussc ses avances et veut marcher hors du chemin 3 la tradition a creusé!
)u la grand’route ou le ruisseau 1 *our y rouler, dans ce ruisseau, où j’ai vu barboter t d’âmes, qui furent, m’a-t-on dit, fraîches et es, il suftit qu’un matin le pain manque et qu’on ■ndc jusqu’au soir pour essayer d’en gagner. S’il ile une heure, s’il est lâche un moment, le réfrac- •e, tout est dit, - eût-il du talent comme quatre, vertus d’un héros, la santé d’un athlète.
En vain il se repentirait et crierait grâce 1 II est trop lard, la misère le lient, elle l’avalera tout entier. Il a beau se débattre dans ses angoisses, il est pris dans les herbes, il enfonce dans la vase; garçon flambé,
Un homme à la mer l
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