‹ Les réfractaires Jules VallèsChapitre 10 sur 14 · VICTIMES DU LIVRE · texte numérisé non relu

VICTIMES DU LIVRE

Pas une de nos émotions n’est franche.

Joies, douleurs, amours, vengeances, nos sanglots, nos rires, les passions, les crimes; tout est copié, tout!

Le Livre est là.

L’encre surnage sur cette mer de sang et de larmes!

Cela est souvent gai, quelquefois triste. Mais à travers les débris, les fleurs, les vies ratées, les morts voulues, le Livre, toujours le Livre !

« Cherchez la femme, » disait un juge. C’est le volume que je cherche moi, le chapitre, la page, le mot....

Combien j’en sais dont tel passage lu un malin a dominé, défait ou refait, perdu ou sauvé I existence!

LES VICTIMES

Une pensée traduite du chinois ou du grec, prise à Sénèque ou à saint Grégoire , a décidé d’un avenir, pesé sur un caractère, entraîné une destinée. Quelquefois le traducteur s’était trompé, et la vie d’un homme pivotait sur un contre-sens.

Souvent , presque toujours, la victime a vu de travers, choisi à faux, et le Livre la traîne après lui, vous faisant d’un poltron un crâneur, d’un bon jeune homme un mauvais garçon, d’un poitrinaire un coureur d'orgies, un buveur de sang d’un buveur de lait, une tête-pâle d’une queue rouge.

Tyrannie comique de l’Imprimé !

D’où vient cela?

Je ne sais ; mais l’influence est là 1 Tous la subissent, jusqu’à nous, les corrompus, qui lisons mieux sur la mise en page que sur le manuscrit, et croyons plutôt que c’est arrivé.

Joignez à celte autorité de l’imprimé l'intérêt du roman. Que l’écrivain ou l’écrivailleur ait donné à ses personnages une physionomie saisissante, dans le mal ou le bien, sur une des routes que montre - Hercule, moine ou bandit, ange ou démon 1 et c’en est fait du simple ou du fanfaron sur qui le bouquin tombera. Ce sera une bosse ou un trou, une verrue ou une blessure, suivant la chance I Mais la trace est ineffaçable comme la tache de sang sur la main de Macbeth! Us gratteront à en saigner; le pâté y est, il restera I

DU LIVRE

Et cela, sans qu’ils s’en doutent, sans qu’ils sachent qu’ils ont le cerveau gonflé de vent et que leur cœur bat.... dans l’écritoire d’un autre.

Rares, d’ailleurs, bien rares, dans Paris comme à la banlieue, à l’Académie comme dans la boutique, ceux que n'a pas plus ou moins entamés le Livre, qui n’en portent pas un peu la marque dans la tête ou dans la poitrine, sur le front ou la lèvre !

Combien de fois, sans le vouloir au juste ni le savoir tout à fait, tel qui croit être lui, ne s’est-il pas tenu en face d’une émotion ou d’un événement dans l’at-^ titude de la gravure, avec le geste d’Edgar.

Si l’on était franc et si l’on cherchait bien, comme on se surprendrait en flagrant délit de contrefaçon î En faisant le siège de son âme, combien de brèches par où passe un bout de chapitre, un coin de page I Que de mensonges il fait faire à soi-même, le livre! que de lâchetés il excuse, que de faiblesses il autorise 1 On croira n’être pas gai, pas triste, point en joie, pas en train, parce que le livre marque autre chose à cet endroit. On voulait être simple, on est précieux; passer outre, on s’arrête; pardonner, on se fâche; saluer, on insulte; — Ici l’on rêve. — Ici Ion flâne. — Ici l’on pleure. Et un las d’autres poteaux plantés tout le long de la vie, auxquels le premier mouvement vient se casser les ailes, et sur lesquels on lit son chemin, au lieu de le faire, l’œil en avant, le cœur en haut I

LES VICTIMES

Pauvre cœur qui avance ou retarde; qu’on règle sur le volume comme un bourgeois règle sa montre sur une horloge ; on regarde à ce cadran l’éraolion qu'il est 1 pauvre cœur! — vieil oignon 1 C’est partout! c'est toujours I en haut, en bas ; à dix ans, à quarante !

Victime convaincue ou désespérée, gaie ou funèbre, qui fera rire ou fera pleurer, tout petit, le livre vous prend ! — Il vous suit des genoux de la mère sur les bancs de l’école, de l’école au collège, du collège à l’armée, au palais, au forum, jusqu’au lit de mort, où, suivant le volume feuilleté dans la vie, vous aurez la dernière heure sacrilège ou.chrétienne, courageuse ou l&che 1 Regardez !

C’est d’abord le livre d’enfance.

Les contes du chanoine Scbmitd, les Œufs de Pâques, 1a Couronne de houblon, Théophile ou le petit ermite.

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DU UVRB.

KOBiaSOM.

Oui de nous n’a pas été un peu victime de Robinson?

Qui n’a pas rêvé son petit naufrage et son île déserte? L’île déserte, avec le canot, la chasse, son château, ses vignes, du tabac, du melon, la liberté !

Mon Dieu! de 10 â 13 ans, que i’ai donc souvent prié le ciel de m’égarer ! — Je ne m’aventurais jamais dans la basse ville ou hors la barrière que muni de tout ce qui peut être utile à un naufragé. Ficelle, aiguilles, hameçons, ce qu’il faut pour écrire; un briquet, de peur de ne pouvoir faire de flamme en frottauit les morceaux de bois.

J’ai passé des journées, — vous aussi, allons 1 — à frotter des copeaux l’un contre l’au tre pour avoir du feu, sans obtenir jamais que des ampoules. On mouillait sa chemise, on suait, on soufflait, il n’y avait que le bois qui restait froid, le copeau étant plus sensible sous un ciel que sous un autre et le frottement de la civilisation ne valant pas, à ce qu’il paraît, celui de la barbarie. — Dans mes poches : des noyaux de cerises d’abricots, de pêches, ramassés dans toutes les bows I des grains de blé pour senior dans l’ile, au eus où ma récolte de manioc ou de pommes de terre manquerait.

LES VICTIMES

Et le linge? Je me souviens d'un jour où l’on m’arrêta à l’octroi comme suspect. Il faisait 33 degrés à l’ombre. J’avais en dessous de ma culotte de collégien le pantalon noir de mon père, des bas de laine dans mes chaussettes, et deux chemises, dont une à ma mère, plus longue, pour agiter du haut du rocher, s’il passait une voile à l’horizon.

Gomme on prenait ses précautions, et quelle conscience ou y mettait, je me souviens ! On se trouvait, sans savoir comment, dans un chemin qui n’était plus le sien. On n’y prenait garde d’abord, oubliant toute prudence, puis tout d’un coup on s’apercevait qu’on s’était perdu.

« Où suis-je?.... Je ne connais pas ces plantes.... On dirait un matelot qui appelle.... Pas une habitation.... Que dira ma mère, ce soir? »

La mère vous donnait une semonce et une taloche, en vous voyant revenir tout crotté de votre naufrage. Cela ne vous guérissait point, et vous vous couchiez en rêvant de la terre inconnue où tous les jours étaient des dimanches et les vendredis des domestiques.

Quelquefois on tombait chez les sauvages, qui vous nommaient grand esprit, ou bien l’on était quelque part sur les côtes d’Afrique coiffeur de la reine..,.

Quels rêves, mon Dieu! et que d’heures passées derrière le pupitre, le nez sur le gradus, la tête au ‘ diable, à mille lieues de là, sur le Grand- Océan I On

DE LIVRE

a bien autre chose à faire vraiment qu’à éviter les solécismes et à mettre la quantité! Et les voyages au vaisseau, et les découvertes dans le nord de l’ilel...

Si l’on est roi, les traités à signer, les ambassadeurs à recevoir, les finances à désorganiser — tout est là — pour partir un jour avec la caisse sur un navire faisant voile pour « la vieille Europe. »

Ah! quand M. Chose vous reverra, l’homme du second qui nous appelait les pannes du cinquième, et la demoiselle "du sous-chef qui riait toujours de vos

culottes rapiécées et de vos gilets trop longs

quand ils sauront que vous avez été roi, et des Caraïbes encore! et que vous revenez millionnaire.... — On disait millionnaire, de mon temps.

Quelles petites vengeances on mitonne en outre 1 11 y a des gens dont on fait brûler les maisons, voler les papiers, enlever les femmes; on a une police, des noirs, des blanches, un sérail. Coquin d’enfant !

IEB IIVRBS BLEUS.

A côté du livre qu’on lit dans la bibliothèque de son père ou qu’on n en prix à la distribution, celui qu’on feuillette d’une main avide, qu’on parcourt d’un œil hagard dans la case du bouquiniste, imprimé sur un papier gris, à chandelles, en peau de chien.

LES VICTIMES

avec de» gravures! livre souvent autorisé, quelquefois défendu, quoique souvent le titre promette plus que l’ouvrage ne lient.

Histoire d’une jolie femme, l’Amour conjugal....

Ou feuillette ceux-là sans les comprendre, on dévore les autres sans reprendre haleine.

— Le Collège incendié. Comme on aurait voulu que ce fût le sien, comme on aurait sournoisement soufflé le feu, et qu’on se serait bien gardé d’avertir ! Les De viris et les Seleciæ brûlés, les classes détruites, le censeur, un chien fini, rôti jusqu’à l’os ; le désordre, le bruit; un congé!

— Les Aventures de Cartouche, ou de Mandrin, ou d’un autre, d’un capitaine de voleurs illustré , pour tout dire : un voleur courageux, galant, poli avec les dames, s'il est dur avec les gendarmes, jurant à la belle étrangère qu’elle ne sera que détroussée, lui offrant le bras pour passer au salon de la caverne. Des brigands qui ont des salons, des habits bourgeois, qui vont entendre lire leur condamnation à mort par le crieur public sur la place de la ville, qui s’évadent par les toits, les caves, sur le dos de leurs confesseurs, rient au nez de leurs juges et montent au pilori en martyrs....

Comme c’est toujours à la veilld’de se retirer ou de céder son fonds au lieutenant que le capitaine est pincé, on se promet bien de partir la veille et d’aller quelque part, bien caché, rm ner la vie du brigand

DU LIVRE

honoraire qui a le sac sans la corde — quitte à faire dire des messes et à fonder un prix de vertu pour étouffer le remords^

Cette vie d’aventures hardies et d’évasions miraculeuses, couronnée d’une bonne retraite, n’a rien que de fort agréable, et je sais bien que si, en quatrième, on m’avait offert un engagement dans une troupe convenable, avec espoir d’avancement et des feux, j’aurais signé des deux mains, et j’aurais peut-être envoyé mon traité à ma mère.

l.’RISTOXBE DE JEAN BART.

Jusqu’à présent le mal n’est pas grand.

On a beau tout faire pour s’égarer, la bonne vous retrouve toujours. On n’a pas, comme cela, la chance d’être jeté dans une île déserte par terre, et quant aux brigands, ils ont beaucoup baissé depuis les chemins de fer.

Mais voici que les jambes grandissent, on attend les moustaches, on se rase avec un couteau, on a l’àge pour être mousse.

Après le livre de récréation, le livre d’bisloirc. Après Robinson, Jean Bart !

DtJlicik à mener le moutard qui a été empoigné

LES VICTIMES

par cette légende et qu’achèvent de troubler toutes les histoires de mousses arrivés, dont sont pleins le Journal des Enfants, le Musée des familles, la France maritime...,

A peine il a achevé sa lecture, il parle de quitter les classes de latin pour entrer en élémentaires, et se préparer à la marine. Il demande à sa tante une boîte de compas, à son parrain une boussole pour son jour de l’an. Il sc fait acheter une petite casquette avec un galon d’or, s’il est riche : — s’il est pauvre, un chapeau de toile cirée sur lequel il colle en lettres de papier d'or le nom de son navire : le Vengeur, la Méduse,

Cela n’est souvent qu’une fantaisie qui passe avec un rhume attrapé dans une manœuvre à sec faite pour s’habituer à la mer. Mais si le livre était ardent, le récit touchant, qu’on y prenne garde 1 — Ne brutalisez pas cette impression d’enfant, ou malheur à vous, malheur à lui ! Il sortira de là un mauvais sujet ou un mauvais fils.

Le Livre tuera le père.

Un jour avec cent sous gardés de ses étrennes, sa gourde, son livre, il filera. Il marchera sur Toulon pour s’embarquer. Vous le ferez arrêter par les gendarmes, mettre au séquestre, ou au cachot ; vous le corrigerez par vos mains. Ce gamin de douze ans

DU UVRE

se redressera fier sous le châtiment ; il se croit déjà devant l’ennemi.

Je n’ose pas dire que Toulon l’attend.

Mais voici un abîme qui se creuse entre le fils et le père, où peut s’engloutir une jeunesse.

Au lieu de faire naufrage « sur la côte lointaine, » il ira, l’amiral manqué, se briser contre les écueils à fleur de boue de la vie banale. On le retrouvera aux compagnies de discipline un jour , ou dans une bande d’aventuriers; peut-être bien sur un navire, mais sans pavillon , faisant la contrebande ou la Iraile.

Peut-être encore, sur les bords de la Seine, cadavre verdi par l’eau, noyé de l’autre quinzaine, souffleté au courant par la lame des canotiers d’Asnières, piqué au ventre par la gaffe d’un marinier, échoué contre le Pont-Neuf.

Gomme nous sommes loin de l’île déserte et de l’histoire de Jean Bart I Et pourtant, je vous l’assure, il est parti de là pour arriver ici.

LES VICTIMES

LE COH8AIHB,

Après la bibliothèque de collège, celle du cabinet de lecture, après le naufragé connu, l’homme sans nom; après Jean Bart, Jean Fatal....

Le Pirate, Arthur, la Gorgone.... Eugène Sue, La Landelle, etc., etc....

Le fameux corsaire au nez d’aigle, à la lèvre pâle, à l’œil bleu d’enfer, qui ne parle pas, qu’on n’entend que dans le danger, l’orage ou la bataille.... D’oi’i il vient?-., nul ne le sait! Il n’a pas de pays, pas de patrie. Ubi mare, ibipatrin. — Qui l’a fait si sombre?... Est-ce un amour, un crime? Le mousse dit qu’une fois il l’a vu pleurer.

Toujours est-il qu’il ne rit jamais. Scs hommes lui obéissent comme à Dieu et le craignent comme le diable; et il va, entre le ciel et l’eau, faisant sauter les tôles et les navires....

Tempêtes, massacres, incendies, un peu de viol au besoin; l’orgie sur le pont où le tafia ruisselle ou dans la taverne où les couteaux marchent 1 ;

Voilà pourtant les rêves que caressent, dans leurs fauteuils en cuir vert, de braves gens qui ne feraient pas tort d’un sou à personne, et qui ont peur des ]

revenants ! Vous entendez des hommes qui ont un 1

DU LIVRE

ventre à ne pas pouvoir lacer leurs souliers, ou des pituites à faire rendre la Garde, vous dire qu'ils étaient nés pour être corsaires, qu’il leur fallait celle vie d’émotions ardentes, coupables.... comme dans Couprre, d’autres prononcent Cauaupère.

Cela ne les empêche pas d’être bons garçons, de jouer au bézigue dans les cafés, et de dire la leur quand chacun dit la sienne, — mais tous ne se résignent pas ainsi I

• J’en sais qui poussent la farce jusqu’au bout, et se condamnent au corsaire forcé pour la vie : gens qui se font une figure en coin de rue qu’on dépave, qui posent pour le front pâle, le regard dur, qui donneraient cent sous d’une ride, et fel-aient des billets pour une cicatrice.

Ils portent chez eux leur bonnet de coton à la Masanicllo, dans la rue leur panama en sombrero, leur pet-en-l’air en veste de combat, muets ou bruyants, tout glace ou tout feu, tombe ou trombe, comme dirait Hugo ; — cela dépend de la coupe de la barbe et de la couleur des cheveux. Les nuances du reste ont traité à l’amiable : — le blond a pris Yénergie froide, le brun l’énergie sauvage.... L’un raille etl’autre blasphème, l’un ricane et l’autre hurle.

Ces gaillards-là sont comiques au café, dehors, au soleil ; mais chez eux, dedans, ce sont des monstres. — Ces énergiques de carton, qui veulent sc donner dos airs de commandeurs du sud, cassant le fouet sui

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le dos des esclaves, de négriers jetant, quand le croiseur les chasse, leur lest de chair humaine dans l’océan, et qu’on s’obstine à ne pas craindre, ils se vengent de la bienveillance blessante des étrangers sur le dos des leurs ; ils s’arrangent de façon à ce qu’il n’en soit pas ainsi à la maison.

Ils sont là sur leur bordi — ils commandent comme à des nègres ; ils demandent une fourcliette comme ils crieraient : « Coupez le grand màll »

Ils rendent la vie insupportable aux domestiques, à l’inférieur, à leurs enfants et à leur femme. Ces comédies finissent quelquefois par des drames, souvent par des adultères. C’est pain bénit.

LB DBHKIBH BBS MOBXCAlTâB I.A FBAXBXE.

Victime de Cooper, celui-là.

Il entrevoit, à travers les carreaux de son grenier ou de sa boutique, le ciel profond du Nouveau-Monde. Il est avec le vieux Trappeur contre la jeune Amérique, avec les vaincus contre l’envahisseur, pour le grand chef des Delawares contre le général en chef des Visages-Pâles.

Il lève d’aller là-bas chasser le daim, manger la

Diuii’ze:; ^ it)OgU

DU LIVRE

bosse de bison, faire la guerre du sauvage. Ce ne sont que chevaux détachés, rivières passées à la nage, pirogues de cuir, cachettes de feuillages, ruses de combat, chants de guerre!

"Et vers le soir, comme dans la gravure, sur l’horizon triste, il se détache dans sa hauteur, le menton appuyé sur le canon de sa carabine, le front mélancolique et l’œil rêveur 1

Ah ! les plus sages y ont songé ! sur notre terre de loyers lourds, où l’on étoulle entre des murs malsains et des lois cruelles, où l’on vil de bêtise, où l'on meurt de faim, on se prend, sur la foi du livre, à désirer cette vie honnête, simple et grande, sous un ciel bleu, sans censéurs ni gendarmes 1

«VALTER^aaOTV.

Lui-môme.

Que de jeunes têtes tournées par la Dame du lac !

Après Ivanhoe, Quentin Dui'u'ard, le Sanglier des Ardennes. Quel appétit de moyen ûge 1 — Comme on aurait voulu vivre dans ce temps-là !...

Il existe des familles entières qui ont fait leurs malles et pris le chemin de l’Écosse, sur les talons du romancier.

Ils ont, les braves gens, traversé au galop de leurs

• LES VICTIMES

chaises de poste d’interminables lieues de brouillard, \isité les ülatures de Glascow et les boutiques d’High- Strect à Édimbourg, et sont repartis tout écorchés par les notes d’hôtellerie et les banquettes de wagon^ très-dégoûtés du montagnard écossais....

D’autres, plus heureux, ont gardé leur illusion toute la vie et sont morts à cinquante ans, au fond d'une arrière-boutique, en murmurant : Rowenüj Wodstoock.

Quelques-uns chez qui le rêve s’est éteint dans un bon rhume ou une fluxion de poitrine prise au lac d’Enghien!

Peu dangereuses jusqu’ici, ces lectures qui trans’portent l’esprit dans un monde imaginaire ou mort, ces livres qui ont pour théâtre le moyen âge, l’océan, la forêt vierge.

C’est si loin I -

Tout a marché sur des roulettes jusqu’à présent.

On est de première force aux armes : à la carabine, à l’épée, au chausson, à la course, à la lutte.

On s’y porte 1 — Poitrines de fer, muscles de bronze, fronts de marbre I

Dieu sait pourtant si l’on boit , comme on mange!

Ce ne sont que festins et batailles.

Batailles d'ofi l’on sort toujours avec le sac ou la croix, une cargaison on une épaulette. Les navires sombrent, la poudre parle, l’incendie éclate; vous

vous promenez là-dedans comme l’homme du Cirque dans son brasier : on peut vous trouer, vous brûler, vous fendre ; allez-y I — puisqu'on sait qu’on en retiendra.

De la légende.... des histoires de l’autre monde.... des victimes pour rire 1 ‘

Mais voici que nous entrons dans la vie.

Nous allons saisir la manie toute chaude, couper tout frais le livre.

Entendez les passions qui grondent, l’ambition, l’amour, les vices qui grognent, Tivrognerie, la débauche, l’ennui qui bâille, la haine qui hurle, les soldats qui passent l

Tout cela grouille, gronde et grogne, comme un troupeau .d’esclaves.

Un volume a donné le la, in-16 ou in-8“.

René ou Anlony, Werther ou Manfred, Mardoche ou Rubempré.

LES VICTIMES

rênè.

Ah ! qu’on me ramène aux Caraïbes!

Quel. livre! el quelles victimes, ces victimes du la- (jue à l'âme, ce chevalier du Yide immense ! qui joue aux mélancolies creuses coupées de sourires blafards, de regards noyés, d’aboiements plaintifs l

llien ne l’amuse, rien ne l’émeut; il bâille au nez de lu vie qui passe.

Pauvre garçon! Il mange du bout des dents: — un désespéré n’a pas d’appétit, — le gigot est lourd aux mélancolies; mais la gastrite arrive. Il n’a plus faim, plus soif!

Il ne s’ennuie plus pour de rire, il s'embête pour tout de bon.

Ce farceur, qui la demandait courte et bonne, la mène béte et triste, et, un beau jour, il meurt de spleen cl d’écœurement, dans son agonie tenant d’une main la main de René, de l’autre le nez du père Atd)ry.

Heureux encore si, le cœur troublé par les aveux urruchés à la triste et infortunée Amélie, il ne se sent pas tressaillir quand sa sœur l’embrasse, et ne se surprend pas â craindre que les caresses de l’espiègle et rieuse enfant ne cachent un amour criminell

DU LIVRE

AXTOITT.

Tous les chevaux s’emportent.... dans les livres. Vous sautez à leur tête, ils vous écrasent sous leurs pieds. ■'

A partir de ce moment, on ne se rappelle plus rien.... Quand on se réveille, on est tout étonné de se trouver dans une chambre éclairée d’un jour pile, avec une comtesse qui vous embrasse.

C’est la grande dame de la voiture, la femTnc du vieux général en tournée, la veuve de Pondichéry. Connu, l’enfant « qui n’a pas eu de mère! »

Mais, à partir d’Antouy, l’enfant abandonné se fiche; il ne geint point, ne pleurniche plus, — il sauve, il aime, il tuel

« Elle me résistait.... je i.’ai assassinée! »

Cri admirable, du reste, qu’on voudrait pousser rouge du sang d’Adèle, devant le mari, les gendarmes et le reste....

Dire cela et mourir 1...

ir

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LES VICTIMES

Z.OBD BTROZr.

Il a troublé aussi quelques âmes, celui-là! il a dérangé quelques têtes! Son ours apprivoisé, scs orgies dans la salle basse du château, sa vie, sa mort.... Il y avait là, dans ce mélange de farces lugubres et d’actions glorieuses, de quoi faire tourner le sang aux vaillants et la tête aux faibles....

Les vaillants? ils luttent, ils sont morts I

Les^faiblcs? Quand on fait un punch, ils soufllent les bougies ou tournent la lampe et font brûler des saletés dans des verres pour tju’on ait des faces de damné !

Ils boivent du cidre dans des crânes et mendient des os de squelettes pour faire des manches de couteau.

Devant le monde, les giaoursl ils crient au bon Dieu : c Foudroie-moi 1 » Quand il tonne la nuit, ils cachent leur nez sous la couverture et fout le signe de la croix. — Avec don Juan, ils rient des maris, des femmes, raillent la vertu, l’amour, et la première blonde qui passera valeur faire cracher le sang, pleurer tout ce qu’ils savent, donner tout ce qu’ils ont!

— Des provinciaux.

DU LIVRE

J’arrive à des victimes plus fraîches, toutes saignantes.

Voici les bourreaux :

a. oc IHUOSC7.

Ce qu’il a égaré de talents, ce grand poêle, vous le savez; ce qu’il a fait d’ivrognes, on l’ignore.

Il n’y a pas eu que des cœurs brûlés à cet incendie d’une âme, et de petits génies flambés, mais aussi des poumons fondus, des entrailles grillées....

On s’est grisé après Rolla, on a couru les cabarets et les maisons de filles après don Juan.

J’ai vu des garçons avaler de la bière qui les rendait bêtes, de l’absinthe qui les rendait fous, point par plaisir, parce qu’ils avaient soif, non! mais parce que c’était déjà être poète que de boire ainsi I — Trèsmécontents si la tête eût résisté ou si le cœur eût tenu bon!

Ceux qui avaient la chance de n’avoir pas de santé, dont Testomac se révoltait aux premières gorgées, se vantaient d’ivresses et se flattaient d’indigestions qu’ils n'avait point eues, prenant, au besoin, pour faire croire à l’orgie de la veille, l’air abruti du lendemain.

Après l’orgie à tant par tôle, la débauche à cent sous l’heure, avec des filles qu’on aurait bien voulu

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rosser un peu comme le maître, mais qui, quand . vous leviez la main, regardaient s’il y avait des gants....

Je me suis fait des ennemis de bien des poètes, pourn’avoir pas dit d’eux « qu’ils se soûlaient comme des brutes et qu’ils donnaient des coups aux femmes,» pour les avoir, au contraire, défendus naïvement, quand on en parlait. — On ne m’y prendra plusl

Les bien bâtis, les bien .doués, ceux qui ne font là que jeter leur gourme, en reviennent; mais les demicerveaux y restent, éponges qui s’imbibent d’alcool et de fiel ou s’émiettent comme l’amadou.

Il y a au bout de cela le réchaud d’Escousse ; le pistolet de Rolla?... Pas mômel On devient idiot ou l’on reste ivrogne; on a des tubercules dans les poumons et des tremblements dans les mains. Si l’on ne meurt pas, on engraisse, on n’a plus le front pâle, mais le nez rouge; et quand, par un jour de remords, on remonte ce' fleuve de bière et de crachats où s’est noyée la vie, on ne se rappelle pas que la source est au bas de la page, au coin d’un vers.

C’est pourtant vrai. Ajoutons que le poète, ici, renchérissait, dit-on, sur ses héros.

Pauvre Musset! qui arrosait de feu sa blessure et donnait à boire au vautour! — Ils voulaient faire comme lui, ces gamins 1 et ils buvaient pour oublier ! comme s’ils avaient quelque chose à oublier, puis-

DU LIVRE

qu’ils n’avaient jamais rien appris! — Et, fiil-cllo vraie cette théorie de la muse fouettée par la biéro, des larmes battues par l’absinthe, encore faudrait-il, ce me semble, qu’on eût souffert à jeun et pleuré avant boire ...

« Voyez Musset ! » Il vous fermait la bouche avec ce mot.

Ils avaient toujours rencontré le poète, l’autre soir, dans une rue borgne, ivre et malade, cherchant le gros chiffre.

Ils mentaient ! Dans leur ivresse, et pour les besoins de la cause, ils voyaient des Musset partout. On m’en a bien montré une dizaine.

Il est mort sans que je l’aie vu.

Ce n’est plus l’absinthe de Musset, maintenant '. c’est l’opium de Baudelaire. — Je croyais d’abord qu’ils se calomniaient, ces jeunes gens; que de gaieté de cœur ou ne se détruisait pas l’estomac, on ne se cassait pas le cerveau; mais non, on en avale bel et bien dans les cafés de Montmartre et du quartier Latin! Ils en mâchent pour dix sous, et ils en rendent pour cinq francs.

LES VICTIMES

lOü

MUROER.

Je passe vite.

Tous ceux qui ont eu trente ans hier, ou les auront demain, ont chanté dans des chambres du quartier Latin le fameux refrain :

La jeunesse (ter) n’a qu’un temps!

Vous souvient-il de ce temps-là et de cette jeunesse — qu’on dépensait, faute de mieux, en compagnie de quelques pauvres filles qui en vivaient aussi de la Bohême, en attendant qu’elles en mourussent : la pauvre Maria, Andrée la folle, et Pleurinette, si heureuse quand elle crachait le sang, comme Mimi?

Tristes, faut-il le dire maintenant, ces amours qui avaient faim ! — Triste toute cette vie de misère fiévreuse et d’insouciance fanfaronne : vie d’été, qu’il faut peut-être mener avant l’autre, la vie d’hiver; mais qui ne doit avoir qu’une saison.

La jeunesse ! la jeunesse !

(Musique de !M. Artus.)

On scandait encoré le refrain qu’on n’en avait déjà plus ni l’air ni la chanson.

Que de soins perdus ! — Quoi de fait? — Un dîner

DU iJVRE.

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