UN RÉFRACTAIRE ILLUSTRE
passa en Italie, « les seuls moments joyeux de ma vie,» disait-il souvent; et il nous racontait sur ce pays quelque anecdote, bien simple, à peine gaie, en riant à gorge déployée, persuadé que son récit était des plus heureux et des plus drôles.
J'ai entendu certaines gens faire un reproche à Gustave Planche de la façon imprévoyante dont il avait usé de sa fortune.
Comment I 11 part un beau matin pour Tltalie ; il n'y a là ni plaisirs ni joie, mais seulement les musées, Saint-Pierre, le Vatican, Raphaël et Michel-Ange ; il va partout, de Rome à Florence^ de Florence à Naples, dépense son patrimoine à courir les églises et les galeries, se pénètre du sentiment des grandes choses, boit à ces sources pures un peu d'espoir et de gaieté; il veut arracher aux maîtres le secret de leur génie, il sait qu'il a, pour le faire, autorité: il sera digne du public, il saura tout entiers les sujets qu'attaquera sa plume. C'est au nom de l'art, pour laFrance,pour nous, qu'il a dépensé sa fortune etcompromis le repos de sa vie. Qui oserait donc le blâmer € ' lui faire un crime de sa généreuse imprévoyance
On a ajouté bien autre chose. On lui a fait une réputa4,ion de négligence, et — comment dire? desordidité, qui le suivit partout, en le faisant toujours beaucoup souffrir. Jamais il ne pardonna à H. Janin les plaisanteries d'un goût douteux qu'il s'était permises à son égard dans Y Illustration ou dans les Débats,
« Qu'il parle de mon talent, s'écriait-il avec
UN EÉFEAOTAIEE ILLUSTEB. 117
colère et peut-être avec raison; mais dire que je porte des cravates à la Colin et que mon chapeau ne vaut pas deux sous! Est-ce digne, voyons? »
Et il plaçait là le quoi éternel qu'il mettait au bout de chaque phrase.
Je vis le moment, un jour, où il envoyait chez le feuilletonniste imprudent, d'abord un cartel écrit, puis deux témoins, pour régler, suivant son langage, pour régler l'affaire d'une façon militaire. « Des excuses, ou à vingt pas, » c'était son mot. « Mais il ne répondra pas à ces provocations, ajoutait-il, et je passerai pour un fanfaron. » Puis il prenait une voiture et allait chez Taxile Delord ou Edmond Texier demander conseil. C'étaient, dans Paris, les deux seuls hommes sur lesquels il comptât, et dont il se crût un peu aimé. Dans chaque affaire de ce genre, il parlait d'eux; MM. Jules Sandeau et Mérimée lui étaient chers à d'autres titres. Le sénateur est, je crois, le seul homme auquel il ait jamais demandé un service.
Gustave Planche aimait la compagnie des jeunes gens ; nous ne parlions guère littérature, et nous lui prêtions volontiers nos épaules pour s'y appuyer jusqu'à sa porte. Là, il nous serrait la main, disait toujours le même mot, « je vais remonter dans ma tour,» faisait toujours le même geste, se collait la figure contre la porte, et attendait comme un pauvre que son concierge eût voulu lui ouvrir. Il fallait l'entendre, le lendemain, raconter ses misères, dire combien de fois il avait sonné, et nous prier de lui
118 UN RÉPRACTAIEB ILLUSTRE.
débiter encore . quelques-unes des farces faites à Pipelet^pourle consoler; c'était toute sa vengeance. 11 riait et n'en parlait plus.
Quelquefois il priait l'un de nous de monter dans cette tour, et l'on gravissait avec lui les cent cinquante ou deux cents marches. Il se déshabillait lentement, mettait son bonnet de coton, allumait un cigare, et l'on causait ainsi longtemps. Jamais il n'était question de littérature ; c'était l'histoire de sa jeunesse, des anecdotes sur les hommes de son époque, et j'en ai retenu plusieurs. En voici une, c'est un grand poète qui en est le héros. Elle nous a tous tellement étonnés que je désire la raconter pour ne plus l'avoir sur le cœur. Un jour chez Renduel, l'éditeur, on causait de Gustave Planche. <cËstr-il allé chez vous ces jours-ci? dit le libraire.— Ne m'en parlez pas, fit le poète, il n'y vient plus depuis qu'il m'a emprunté de l'argent. — Combien vous doit-il, fitRenduel étonné, je vais vous payer. » Le poète de balbutier et de rougir, il avait gratuitement menti ; Renduel raconta l'histoire à Planche qui nous l'a répétée souvent.
Mais j'en reviens à cette accusation attachée depuis si longtemps à son nom, d'une négligence trop grande de lui-même. On l'a fait plus noir qu'il était. Ce brave homme se lavait les doigts au moins une fois par jour et usait même beaucoup dosavon; sa main était toujours blanche, il Tavait assez belle et mettait une sorte de coquetterie à la soigner. ,Si sa barbe n'était pas toujours faite, c'est qu'elle
X7N BÉFBAOTAIBE ILLUSTBE. 119
poussait vite, et que souvent, hélas I il n'avait pas les cinq sous de rigueur • pour se faire raser. Ce n^était point chez lui^ comme on Ta dit, incurie et négligence, mais pauvreté, misère. Bien des gens se figurent qu'avec son nom, sa réputation, son talent, Gustave Planche gagnait dignement sa vie et se faisait avec sa plume d'excellents revenus. Il n'a jamais gagné plus de quatre mille francs, le malheureux, et encore n'est-il arrivé à ce chiffre que l'année de l'Exposition universelle! Déduisez ses frais de voiture, fort considérables pour lui, puisqu'il ne pouvait marcher. Il n'a jamais, lès autres années, gagné trois mille francs. Je me rappellerai toujours avec quelle joie d'enfant il m'annonça, un soir (le jour de la première représentation d'une pièce deM. Augier du Gymnase) que la feuille lui était payée deux cent quarante francs, et non plus deux cents. Nous n'en avons jamais reparlé : je ne sais s'il fut augmenté depuis ce temps-là ; mais qu'on rapproche ce chiffre de ses articles, qu'on fasse le calcul, et Ton verra s'il avait vraiment de quoi vivre. Et encore lui arrivait-il quelquefois de terribles désagréments ! Le caissier de M. Buloz le payait sur copie. Une page des siennes valait une page de la Revue; il en portait ou trois, ou quatre, ou cinq, quelquefois six, échangeait contre des écus, et il allait bien vite chez un créancier. Une fois il écrit petit à petit, au fur et à mesure de ses besoins, un long article intitulé ilfâ?urs et devoirs de la critique. Il en a touché le montant, il attend la publication, quand M. Buloz l'appelle.
120 UN EÉFBACTAIBE ILLUSTEB.
L'article ne passera pas, il est trop violent. Plein de rage et de tristesse, Planche recommence, touche encore l'argent. Nouveaux obstacles! C'est un troisième article que l'on imprime, celui-là même qui provoqua les lettres de MM. Janin et Cuvillier- Fleury.
Le pauvre homme était dans une inquiétude mortelle ; il se trouvait redevable des articles payés et non admis. Il n'en dormait pas. Ses craintes étaient sans doute chimériques, et M. Buloz ne lui aurait jamais rien réclamé ; mais ces affaires d'argent le tourmentaient beaucoup. Il avait fait un rêve. Il espérait vendre ses Œuvres complètes^ il comptait encore à ce propos sur le bon vouloir de M. Edmond Texier;ilse disait que peut-être il arriverait au chiffre nécessaire pour acquitter certaines dettes et aller passer six mois à la campagne. « Buloz m'a promis de me payer double un roman, c'est-à-dire quatre cent quatre-vingts francs la feuille. Je mettrai là tout ce que j'ai. Us veulent que je fasse un livre, mais qu'ils m'habillent, qu'ils me logent, qu'ils me nourrissent, et nous verrons. » Ce roman ne fut jamais commencé, et jamais il ne put passer huit jours à la campagne, au bord d'une rivière, au milieu des roses. Il aimait du reste modérément les plaisirs champêtres; je voulais un jour l'emmener à Frênes. « Allons cueillir des. pâquerettes 1 — Des pâquerettes! Des pâquerettes! Est-ce que je puis me mettre à l'ombre d'une pâquerette. » — Il est de fait que ce colosse eût été peu à l'abri sous la fleur inno-
UN BÉFBACTAIBE ILLUSTRE. 121
cente, et j'aurais mieux fait de lui proposer autre chose.
Il était donc pauvre, mais pauvre comme Job. Au lieu de renrichir, son nom lui devenait coûteux. Il se plaignait souvent de Tinconvénient qu'il y avait à être connu. Sans cela, il eût pu dîner dans une table d'hôte à tant par mois, — économie certaine : on y mange à meilleur marché qu'au café! Mais l^ notoriété/ tel était le mot qu'il avait trouvé. Ce n'était pas la réputation, la gloire; mais la notoriété, cette méchante notoriété qui l'empêchait de manger tranquille! On se le montrait, on le jugeait tout haut, on pouvait même l'insulter ; c'était insupportable I II ne pouvait pas même vivre comme un étudiant. Il logeait pourtant en garni, dans une chambre que les grisettes du quartier latin auraient trouvée bien vilaine et bien triste. Longtemps il habita, rue des Cordiers, 14, le fameux hôtel Jean-Jacques, où Balzac fait descendre Lucien de Rubempré, et où M.Sandeau et madame Sand ont demeuré.
Il payait vingt-cinq francs sa mansarde. C'était là qu'il était encore quand il fit les articles sur Cousin et sur Lamartine. Triste existence qu'il menait alors! Le matin, par des temps pluvieux, glacés, il se levait pour échapper aux visites de quelques créanciers importuns. Il avait peur d'eux .comme un enfant d'un maître. Il partait, appuyé sur sa canne, pour le Luxembourg, et là, triste, mourant de froid, il s'asseyait sur un banc ; les gardiens le regardaient avec pitié, peut-être avec défiance, et le sommeil
122 UN EÉFRACTAIBB ILLUSTRE.
venait le saisir, un sommeil fatigant, difficile, pénible. A huit heures, il prenait le chemin de la rue de Fleurus, frappait chez un peintre nommé Lehenaif ; on jetait du bois dans la cheminée et le pauvre Planche se réchauffait.
Son frère, un digne et excellent homme, était plein pour lui d'égards et de bontés. C'est lui qui avait meublé la tour et qui se trouvait toujours là pour soutenir les douleurs du malheureux écrivain. Mais Gustave Planche hésitait à frapper à la porte de sa famille, et après comii(ie avant son départ de la rue des Cordiers, il se trouva souvent en peine pour reposer sa tète etpasser lanuit.La crainte des créanciers le poursuivait sans cesse. Un jour il se rend 2MxFrançaîSy sans argent pour le moment, sans un logement pour la nuit. 11 avait peur des visites à son domicile. Il s'assied à l'orchestre, i côté d'un ami, d'un de ces vieux amis à qui l'on est presque heureux d'emprunter parce qu'ils sont heureux de prêter. Voilà notre grand critique bien riche; il a un louis dans sa poche. 11 est fort tard ; il s'agit de trouver un gîte- A cette époque le Palais-Royal était entouré de masures; des rues étroites, sombres et tristes venaient aboutir à la place. A peine des lanternes sales pour éclairer les coins. — Il sonne à quelques portes. Plus une chambre, plus un lit. Enfin il frappe de sa grosse canne dans les volets d'une maison borgne. On lui donne un lit — ce sera trois francs. Il paye et reste un mois à trois francs la nuit. Jamais il n'avait trente francs pour
XJK EÉFRACTAIRB ILLUSTBB. 123
payer d'un coup. Il passait pour un voyageur. Personne au moins ne le savait là, on ne s'aventurait pas dans ces rues dangereuses, on n'avait pas même inscritson nom sur le livre d'hôtel.
Une nuit, il dormait de son bon sommeil, quand il entend frapper à sa porte. Le brave homme se met en colère.
« Au nom de la loi, ouvrez I » dit une voix. Il se lève plus mort que Vif. « Qui étes-vous? dit le commissaire en montrant son écharpe, votre nom n'est pas sur le livre? » Voyez-vous d'ici l'écrivain entouré d'agents de police, questionné, surveillé, forcé de dire son nom, d'avouer sa misère, et encore ne le croit-on pas sur-le-champ! Peut-être pense -t-on qu'il est là pour ses vices! Enfin, on le laisse; il s'habille, reprend sa redingote, sa plume, ses papiers, et le voilà courant la nuit, comme un forçat qui fuit du bagne.
Dans un autre hôtel, il était si craintif qu'à la fin du mois, quand tombait la quinzaine, après avoir bu son café dans les tasses que portait le marchand de vin du coin, il les rinçait lui-même, de peur que cette besogne n'ennuyât le garçon, etque la mère Honoré, la propriétaire, mécontente, ne songeât à demander de l'argent. Puis il s'étendait tout souffrant sur son lit, et se faisait lire le volume dont il devait rendre compte.
Le grand critique ne parlait jamais poIitique.il se piquait pourtant d'audace; il n'était jamais si
124 UN RÉPBACTAIRE ILLUSTRE.
content que quand on lui disait : « Savez-vous, monsieur Planche, que tel passage de votre dernier article est bien hardi ? » Il souriait de ce sourire jeune, ou plutôt enfantin, qui éclairait parfois sa bouche petite et fine.
Dans son article sur Brizeux, il avait parlé de César — des phrases innocentes comme Tenfant qui vient de naître I « Eh, eh ! faisait-il en se frottant les mains et lançant son coup d*œil dans Tespace, on pourrait se fâcher là-haut/ »
Plusieurs fois, m'a-t-on dit, on lui oflFrit des emplois dignesdelui^avecde véritables appointements. Il était sauvé. On payait les dettes, on allait à la campagne, on faisait le roman. Hais restait-il indépendant? Pourrait-il parler à sa guisé, de certains hommes, dire son sentiment? — Encore un mot dont il usait souvent. « Pourrai-je dire mon sentiment ? » Il réfléchissait deux minutes, et poussait un soupir. Pour se consoler, il causait médecine avec un de nos bons amis, Fétudiant Coliineau ; c'était sa grande prétention I 11 avait commencé, comme on sait, des études médicales, et son bonheur était de parler sciences naturelles, anatomie, pathologie, et le reste. Entre nous, je crois qu'il n'y connaissait rien. Du reste, il était moins instruit qu'on a pu le croire. Quoiqu'il s'amusât encore à nous poser de petites questions embarrassantes, à nous demander des détails sur Jason à propos de M. Legouvé et de sa tragédie, il avait oublié le grec, et ne se souvenait guère du latin. C'était déjà beaucoup de savoir le
UN BéFBACTAIBE ILLUSTRE. 125
français. Il eût bien tenu sa place à l'Académie. Et comme il y songeait ! C'était sans doute pour la gloire ; c'était aussi pour les jetons ! « Quinze cents de jetons ! On me mettra au dictionnaire, un billet de mille ! » yoilàpresqueunerente.((Mais,reprenait-i4, je n'aurai qu'une voix, une ou deux, » et il disait lesquelles. Gomment Cousin, Villemain, Lamartine, et tant d'autres voteront-ils pour moi, depuis que j'ai dit sur eux mon seniîment?» Il avait sans doute raison, et nous n'insistions pas.
L'hiver, il avait des jours heureux. Le vendredi, il se trouvait avec des amis à table ; chacun payait son écot. Un convive apportait dans ses poches un homard ou bien un pâté. MH« Gérôme et Barye, étaient, je crois, deux des convives.
Ces jours-là, il revenait plus gai dans le petit café où il avait planté sa tente. On lui a reproché ces habitudes: après ce que j'ai dit, on les comprendra mieux. Logement triste et froid dans lequel il n'osait demeurer seul en face de son ennui et de ses grands chagrins! Cette malheureuse noloriétéy qui l'empêchait de fréquenter les tables d'hôte ! Il allait au café. Tout le monde a la droit d'y aller, et tout le monde y va. Mais si parfois il essayait de consoler ses peines, s'il puisait dans sa soucoupe un peu d'oubli, qui donc aurait le courage de lui en vouloir?
Il était aimé de tous ceux qui l'ont vu de près. Les louis qu'il tirait à grand'peine du fond de son encrier, il les mettait avec bonheur dans la main de ses vieux
126 UN RÉFRACTAIEB ILLUSTRE.
et deges jeunes amis. 11 n'usait pour personne de ses relations et de son influence, il n'en usait pas pour lui-même.
Il aimait à raconter le duel qu'il avait eu jadis. C'était je ne sais pourquoi : peut-être s'agissait-il de madameSand. Son adversaire étaitM. Capo deFeuillide; les témoins étaient, si je me souviens bien, M.Buloz et un docteur de ses amis, qui s'est fixé dans ces derniers temps aux environs de Paris. On se battait au pistolet. Je n'ai jamais eu Thonneur de voir M. Capo de Feuillide, je ne sais s'il était gros et grand; mais je sais bien que Planche était visible à l'œil nu et offrait une circonférence respectable, de celle que les balles ne respectent pas. Là pourtant n'était point pour le grand critique le vrai danger.
Un paysan rôdait sur les limites du terrain choisi par les témoins et accepté par les adversaires ; à côté, une vache à la robe rousse paissait tranquillement. Gustave Planche aperçoit les deux importuns, son cœur s'émeut, il réfléchit, et appelant le villageois :
« Mon brave, lui dit-il, combien vaut votre vache?
— Est-ce que vous voudriez l'acheter?
— Je ne suis pas assez riche pour me procurer cette fantgiisie. Mais voulez-vous suivre mon conseil ?
— Lequel?
UN RÉFRACTAIRB ILLUSTRE. 127
— Il va se passer des choses délicates. Votre vache pourrait bien être tuée, et ce serait dommage. »
En même temps il flattait la bête, tandis que les témoins marquaient les pas.
« Emmenez-la, c'est plus sûr. »
Et le bonhomme tout bêtement d'emmener la vache assez loin pour qu'on ne la vit plus.
« Voilà déjà une précaution prise, n'oublions pas l'autre, dit Gustave Planche. Otons ma montre ; si je suis touché, les éclats du verre pourraient bien me blesser.» Il avait une montre en ce temps-là, et de la prudence, comme vous voyez. Dieu merci, personne ne fut touché, ni M. de Feuillide, ni la vache, ni les témoins. L'un d'eux du reste avait eu soin, dit-on, de chercher un abri. On ne se met pasà l'ombre des pâquerettes, quand on a cinq pieds six pouces, mais un homme de taille moyenne peut se cacher dans le creux d'un arbre. C'est là qu'un des témoins attendait l'issue du combat. Lesdeux adversaires étaient de grands journalistes, mais surtout de grands maladroits, et l 'on a bien raison de se mettre à couvert quand on court de pareils risques.
Est-ce à cette époque, est-ce plus tôt, est-ce plus tard qu'il fut nommé, parM. de Salvandy, professeur de littérature étrangère à Bordeaux? Je ne sais, mais il riait bien fort, le grand critique, en racontant sa visite au ministre. Il va le remercier. « Je suis prêt à accepter, mais à peine ai-je quelques notions de langues étrangères. Ainsi^ je ne connais pas un mot d'espagnol.
128 XTN BÉFRACTAIEB ILLUSTRE.
— Commencez par là, » fit le ministre.
Planche sans doute exagérait et s'amusait innocemment aux dépens de H. de Salvandy. Pourtant il donnait Thistoire comme vraie, et il riait de si bon cœur en la disant I
Il était moins gai les jours où il s*agissait d'aller vendre à H. Lévy un ou deux volumes composés avec ses articles de la jRevue des Dev^-Mondes, C'était d'abord des serments formidables; «il ne lâcherait ses livres que moyennant telle somme; personne ne l'en ferait démordre ; on le saignait, on abusait de lui, on lui faisait même acheter des numéros de la Revue qu'il avait perdus, et sur l'argent qu'on lui donnait, il avait encore deux louis à déduire pour cette dépense imprévue. C'était insupportable, il fallait en finir! » Nous le voyions donc partir bien décidé, fort en colère, trouvant presque des forces pour marcher droit. Il revenait une heure après, joyeux, frappant sur son gousset. Nous nous frottions les mains, il avait vaincu. Hélas ! on lui avait fait les mêmes conditions, mais en lui montrant un peu d'or. Et il avait pris cent francs. « Avec cela, disait-il, je payerai telle dette. — Et vos serments? — Que voulez-vous!» soupirait-il, et il faisait ses petits comptes.
Cette scène peu intéressante mais significative a dû se renouveler souveat. Hais nous l'avons vu se passer dans l'hiver de 1854 à 1855. Le même soir, je le priai de venir dîner avec moi. Un homme de six pieds qui mangeait à ses côtés voulut à toute
UN BiFBACTAIBE ILLUSTRE. 129
force Tembrasser. II le prenait pour un trompette qu'il avait beaucoup connu au régiment.
Faut-il parler d*iine de ses manies? Il était modeste à Texcès, neparlait jamais de lui-même, permettait fort bien qu'on discutât son mérite. Mais il achetait pour écrire ses grands articles du papier à mille francs la rame. Je grossis un peu le chiffre ; toujoursest-il qu'il n'était content qu'après avoir acheté au poids de l'or, une demi-main de papier superbe. « Vous voyez ce grain, faisait-il en caressant la feuille blanche du bout des doigts; est-ce beau? c'est du vrai ; trouvez-m'en de pareil I » 11 payait quelquefois ses plumes un prix fou. Sa plume d'or, l'a-t-il regrettée souvent, le malheureux! 11 l'avait perdue, laissée je ne sais où. Et son encre de Chine ! Il prétendait être le seul dans tout Paris et même en France qui eût un vrai bâton.
C'était plaisir que d'attaquer une idée avec des armes si luisantes et si coûteuses ! Ne trouvez- vous pas, dites-moi, dans ces enfantillages, dans ces amours puérils, le signe d'une intelligence honnête et d'un vertueux caractère ? Ces petites choses ont un sens qu'on aime à deviner. Il voulaitque l'instrument fût digne du sacrifice. 11 immolait les renommées avec une plume d'or.
Voici quelques anecdotes encore à son sujet. Plus d'une lui ^it honneur.
C'était chez madame Dorval. Le grand critique venait d'entrer dans le salon.
130 UN BÉFSAOTAIRE ILLUSTRE.
« Planche, dit-elle,j*aiane proposition à VOUS faire.
— Laquelle? fit récrivain qui croyait peut-être à quelque malice de coquette. ^
Dans ce temps-là il était jeune et beau, et n'at-on pas prétendu, qu'il avait, avec ses longs cheveux blonds, ses grands yeux vagues, son fin sourire, séduit le cœur de bien des femmes?
— Non, cher ami, reprit madame Dorval, voici une feuille blanche, un titre, le nom de Fauteur, ici une plume, de Tencre et du papier. Asseyez-vous une demi-heure, et barbouillez-moi de noir le papier vierge. Jamais vous n'aurez fait plus belle journée, nous vous payons mille francs les cent lignes. »
Planche prit la feuille de papier, regarda tour à tour le papier et Tactrice.
« Que voulez-vous dire ? fit-ll en jetant la feuille sur la table avec un mouvement brusque. Écrire sur ce livre, et quoi donc, je vous prie?
— Ce que vous voudrez ; on ne vous demande pas des éloges.
« Ce que vous voudrez, entendez-vous? Blâmez, critiquez, déchirez, mordez si cela vous convient : on vous paye pour dire votre pensée tout entière.
— Est-ce vous qui me faites une pareille offre? cria Planche en déchirant la feuille blanche qu'il jeta au feu. Ses lèvres tremblaient de colère, et il avait des larmes dans les yeux; si bien que madame Dorval lui prit les mains et lui demanda pardon d'une voix tremblante.
UN BéFEAOTAIBB ILLUSTRE. 131
— Je ne croyais pas vous blesser, reprit-elle timidement. On vous laisse vbtre liberté, vous pouvez tailler votre plume* à votre fantaisie et parler franc. M. X..., lui, a de suite accepté, et à lui on n'a pas laissé toute liberté. Pour la moitié moins, il s'est vendu.... »
Tous ceux qui ont fait un peu de littérature et fréquenté quelques hommes de lettres savent ces faits comme moi. Le nom du gentilhomme généreux leur est connu. L'X perfide n'est pas pour eux un mystère. Le public Tignore sans doute. Je n'ai pas voulu lever ces voiles si transparents, mais donner le récit des faits, tel que Planche nous l'a fait souvent. Et ces jours-là, il en disait bien d'autres ! Ce pauvre X était singulièrement maltraité. Planche croyait très sincèrement aux choses dont il parlait ; mais j'aime à croire, je dis plus, je suis convaincu qu'il se trompait.
Puisque je suis sur le chapitre du gr and critique encore quelques anecdotes, et tout est dit. Je puis bien me laisser aller à causer de lui. Ce sont peutêtre les derniers mots d'amitié qu'on dira sur cet homme. Qui m'en voudra de m'arr èter une heure encore devant sa tombe? Je commence parles petites histoires qu'il racontait à tout le m onde pour finir par celles qu'il ne confiait qu'à quelques-uns.
Un jour il se rend chez Balzac, rue Richelieu; on n'arrivait au grand romancier qu'à force de ruse et d'intrigue. Il fallait— pour atteindre seulementl'escalier, — déployer toute l'habileté de Philippe , et encore
132^ X7N BÉFBAOTAIBB ILLUSTRE.
le mulet d'or n'aurait-il pas pu passer — à Tépoque de cette histoire, du moins. Je ne sais s'il était toujours aussi inabordable. Le critique et le romancier étaient fort bien ensemble.
On sait que Balzac avait été chercher Planche pour rattacher à sa Chronique de Parts. Ce jour-là justementy il devait lui lire, devinez quoi? Une comédie, une comédie qui n*a jamais paru et ne fut du reste jamais finie. Si mes souvenirs sont exacts cependant, la comédie était en vers. Arrangez cela avec les idées si connues du romancier sur la poésie, et dites-moi que je me trompe. Je crois, Dieu me pardonne, que je dis vrai.
Le grand critique avait le mot d'ordre Jl parlemente, il dit son nom, demande M. Guillaume, — Balzac se faisait appeler M. Guillaume, — on laisse entrer chez M. Guillaume. Balzac serre la main à son collaborateur de la Chronique de Paris, et sautant sur son manuscrit, entame la lecture. Quel était le titre, le sujet? Était-ce de la prose ou des vers? Encore une fois, j'ai oublié. Toujours est-il qu'à la fin Balzac invite son hôte à dîner.
« Volontiers, » dit Planche un peu fatigué. Il croyait qu'on dînerait dans la maison, et que les gardiens mettraient la nappe sur la table du milieu.
Mais non, — Ton descend les escaliers. « Bon appétit, monsieur Guillaume, font les gens en s'inclinant.
— Merci, » répond Balzac en poussant Planche devant lui, et l'on arriva chez Véry.
UN BÉFBAGTAIBB ILLUSTBE. 133
Ce fut un dîDer de Sardanapale. Des flacons de Constanc(% du vin du Rhin, des choses chères comme tout, disait Planche en riant dix minutes avant la fin de son histoire.
Le grand critique découpait la viande — leromancier découpait le monde, et en faisait des parts.
« Voulez-vous l'ambassade de Constantînople ? criait-il à Planche en le tirant par les boutons de son habit. Le ministère de Tinstruction publique vous irait peut-être mieux? Malheureusement j'y ai mis quelqu un. Nous arrangerons ça. Il me reste TEspagne, vous n'en voulez pas ?
— Je ne dis pas non, » répondait Planche en se léchant les doigts et en buvant des choses chères.
Enfin en passant par le Cap, la Hongrie et le Rhin, les truffes et le faisan, on arrive au terme du voyage.
« Payez, dit Planche en cherchant sa canne, et allons- nous-en, je pars pour Gonstantinople.
— Dépêchez-vous, nous avons à peine le temps, dit Balzac. Garçon, la notel
La note arrive. Un chiffre énorme I on avait bu des choses si chères!
Balzac lit la note, la met dans sa poche, prend son chapeau.
« Nous partons ?
— Et la note, payez çionc? Le garçon attend.
— La note ? Je n'ai pas d'argent.
— Vous avez oublié votre bourse?
— Non pas, je n'ai pas un sou depuis une semaine.
134 UN BéFBACTAIBE ILLUSTEB*
— Vous êtes fou.
— Allons, c*est Buisson qui réparera la faute. Garçon, suivez-moi. Madame, dans un quart d'heure, vous serez payée. »
Et la dame du comptoir fut payée. Le malheureux Buisson s*exécuta : c*était le tailleur de Balzac. Balzac lui devait tant, mais tant, qu'il le gardait en pension chez lui. C'est Buisson qui plaçait les muets aux portes, et protégeait son débiteur contre les autres créanciers ; c'est lui qui soldait les folies de ce grand homme, ses promenades en voiture et ses dîners chez Véry. Planche nous a souvent parlé de ces distractions si communes à Balzac. C'était surtout la politique qui l'occupait. Les offres généreuses qu'il faisait tout à l'heure à Planche, de l'ambassade de Constantinople, du ministère, etc., il les renouvelait souvent. Il sonnait chez vous le matin à deux heures, vous réveillait, cherchait votre linge, préparait vos bottes. Il fallait de suite s'en aller en Beauce, en Chine, au Pérou. Il y avait des millions à gagner, des empires à conquérir, un monde à changer I
Je viens de parler d'un dîner fameux. Planche dîna une autre fois avec le célèbre Cousin. « Je l'avais esbf'oufféj disait le grand critique. Il me croyait un ignorant. Il m'interpelle dans les bureaux de la Revue^ une petite discussion s'engage sur Platon, et moi de lui dire les dates. Tannée, le jour où
tel livre avait été fait, de citer des passages »
Bref, Planche aurait été, il parait, si fort et si savant