‹ Les réfractairesChapitre 12 sur 45 · UN RÉFRACTAIRE ILLUSTRE · texte numérisé non relu

UN RÉFRACTAIRE ILLUSTRE

que le philosophe lui aurait dit, tout émerveillé ' « Venez dîner avec moi dimanche, nous causerons.

— J'y allai, s'écriait le grand critique. Oh I ne me parlez plus de philosophes! Quelle langue et quelle cuisine ! La langue, passe encore ! Mais les côtelettes ! toutes brûlées, les os de saint Laurent! Et du vin ! de Yabondance chauffée au bain-marie. Un légume au beurre, c'était tout le déjeuner. Je me suis vengé. Au légume, je lui ai dit combien il avait fait des contresens. »

Qu'on n'aille pas croire, comme ont semblé le faire quelques feuilletonnistes, que les Danaïdes couchaient dans son estomac, et qu'il fût insatiable. Bâti comme un hercule, toujours pensant, méditant, ruminant, il avait besoin, tout comme un autre, d'une nourriture saine et abondante. Il a bien des fois mangé avpc nous le dîner modeste de la table d'hôte, mangé dans la chambre et non dans la salle commune — la notoriété ! Cette horrible notoriété! Comme il se rattrapait, quand un ami le conviait à un repas sérieux! Malheureusement! ils ne pleuvaient pas. Il avait depuis si longtemps abandonné les salons, les cénacles, les ateliers et les petites assemblées littéraires ! Il vivait retiré, avec des inconnus pour amis, et jamais, qu'on me croie sur parole, jamais, depuis dix ans, il n'avait pu acheter l'habit noir classique ; on l'eût invité à un bal ; même il aurait trouvé l'éditeur qui achèterait ses œuvres complètes — le grand rêve! — il n'aurait pu s'y présenter qu'en

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redingote bleue et en pantalon gris. Dieu merci, il avait le droit d'aller dans ce costume chez ses anciens amis. M. Legouvé,à l'époque où Afedee fut imprimée, écrivit à Planche pour le prier de dire son sentiment sur sa tragédie; il invitait gracieusement son ancien camarade du collège Bourbon à venir déjeuner avec lui.

« Celte fois-ci, disait Planche, c'était bon et frais ; mais j'ai dû paraître bien béte à mademoiselle Legouvé. On sert des huîtres. Pas de palettes pour les détacher. Je ne sais comment faire. Mon couteau travaille, le jus tombe, l'huître se déchire, mademoiselle Legouvé me regarde avec pitié . On m'apporte une palette, je suis sauvé. Je cherche des yeux l'assiette au beurre. C'était un pain, une motte reliée in-oct&ro, couchée tout d'une pièce sur le plat. Je ne puis le souffrir qu'en rondelles et je ne sais pas le prendre autrement. J'étais fort empêché. Mademoiselle Legouvé riait sous cape. On me donne un morceau de volaille, je ne sais pas le découper. Pour le coup, je crus que la charmante fille de mon ami allait étouffer. Elle quitta la table, nous fit un gracieux salut^ et nous restâmes seuls, la tragédie et la

critique. « Que penses-tu de ma pièce, me dit alors mon amphitryon. — Je dirai mon sentiment au public; tu sauras alors ce que je pense. £a attendant, laisse-moi te demander une chose. Là, franchement, est-ce que tu n'écris pas ta pièce en prose d'abord et puis tu découpes les vers, mieux que moi le poulet. Mais enfin tu découpes à tra^

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vers la prose, et tu mets les rimes. — Croyezvous, nous disait Planche en souriant, j'avais deviné juste. On est maladroit à table, mais on a quelquefois du flair. »

C'est à peu près à cette époque qu'il parlait aux intimes d'une lettre que lui avait adressée madame Sand au sujet de Fiamimo. Elle commençait à peu près ainsi : « Ah çà, mon cher Planche, pourquoi me maltraiter?» Tout le temps elle était polie, flatteuse et aimable, se contentant de demander avec esprit un peu d'indulgence. Sept pages, ma foi, et serrées ! Le grand critique était heureux comme un enfant en nous montrant en cachette cette fameuse épître. Je puis assurer à madame Sand qu'il ne parlait jamaisd'ellequepour la défendre, etjel'aijàvrai dire, entendu attaquer quelquefois par des gens qui l'avaient vue de près, chez elle et dans le monde. Planche aimait à essayer la petite épigramme qui a des dents de lait, le mot malin, la réflexion à moitié méchante. Ce n'était plus le jouteur terrible d'autrefois, l'homme violent, impitoyable, qui brisait sa plume sur le dos des profanes. Vaincu par la misère, fatigué, malade, il avait perdu l'amertume des premiers temps. Il n'était plus capable d'écrire l'article sur Henri de Latouche, cette page intitulée les Haines littéraires, tout imprégnée d'indignation et de pitié. J'ai déjà dit dans quelles circonstances avaient été faits les articles sur MM. de Lamartine et Cousin. Les Haines litté7*aires sontvenues, dans une mansarde, au milieu de la nuit. 11 s'était couché triste, navré,

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brûlé par la fièvre. En vain il se tournait et se retournait sur son méchant lit, le sommeil n'arrivait pas. Une rage de dents vient le prendre. 11 n*y tient plus. Des frissons glacés courent le long de son corps. Un fagot est là dans le coin de la chambre. 11 le jette dans la cheminée, met le feu, et au reflet de rincendie allume Téclair de sa phrase. La plume lui brûle les mains, il écrit, il écrit, et le matin Tarticle était fini.

 quelque temps de là, il sortait d'un cabinet de lecture situé rue Hazarine, ou des Saints-Pères ; une autre personne se lève en même temps. Planche croit entendre Tinconnu demander^ son nom à la dame du comptoir.  peine dans la rue, il est accosté par un petit homme à perruque rousse, avec un œil de verre. — C'est vous qui êtes M. Planche? — Oui, monsieur. — Moi, je suis M. de Latouche. Vous avez écrit un article sur moi..,.— Monsieur, dit Planche, •je suis pressé. Voici mon adressé. Choisissez deux hommes, j'en aurai deux. Votre très humble. Et il partit. — M. de Latouche ne vint pas et les deux hommes de Planche attendirent inutilement. Je dois dire que Latouche me parait avoir été un homme aussi brave qu'intelligent, fort décidé, très résolu. Le silence qu'il garda dans cette occasion, je ne sais trop àquoi l'attribuer. 11 comprit sans doute qu'il commettait une faute en se reconnaissant dans cet IL fameux qui est le héros de l'article, et les afl'aires en restèrent là. Je crois même que depuis les deux écrivains ne se sont jamais rencontrés.

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Beaucoup d'articles de Planche se ressentent des circonstances dans lesquelles il les écrivait. Nous l'avons vu pour quelques-uns ; c'est vrai pour bien d'autres. 11 en est un qui fut composé aussi dans un moment de tristesse, un jour de misère. Dieu sait cependant s'il est empreint de calme et de sérénité 1 Un matin, le critique n'avait pas de quoi déjeuner. 11 entre au café Tabouret, plutôt là qu'ailleurs, parce que le maître de rétablissement l'avait vu quelquefois et que le quart d'heure de Rabelais serait moins dangereux. Mais ces petits ennuis et ces craintes mesquines faisaient mourir oet honnête homme à petit feu. 11 ne mange pas, demande du thé, encre et papier; le voilà avalant coup sur coup quatre ou cinq tasses de thé noir, d'une main trempant un gâteau dans sa tasse, de l'autre plongeant sa plume dans Tencrier. A trois heures de l'après-midi, il n'y avait plus de thé dans la théière, ni d'encre dans l'écritoire. il avait fini son papier, et gagné sa consommation. L'article sur Adolphe était fait.

N'est-ce pas un spectacle triste que celui de cette intelligence tourmentée, de ce cœur dévoré par des souffrances si viles? Non, cet homme n'était pas mauvais, ce n'était pas l'envie qui le faisait cruel et impitoyable, les petits sentiments ne dictaient pas ses grands articles; s'il fut quelquefois chagrin et passionné en maniant la plume, c'est que la misère était là, une misère triste, affreuse, inflexible. 11 appartient, lui, l'écrivain sage, froid et pratique, à la race ' des poètes tués par la faim. 11 est de la famille des

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Gérard de Nerval. Du reste, il y pensait souvent i J'eus le douloureux avantage de voir Gérard deux jours avant sa mort, et je racontais quelquefois à Planche les détails de cette courte entrevue. Il soupirait bien fort et nous Tentendiraes nous dire un jour que peut-être il mourrait ainsi. 11 voulait, lui, se brûler, et anéantir jusqu'à la dernière parcelle de lui-même. 11 savait, je crois, disons-le en passant, la gravité de sa maladie. Depuis trois ou quatre ans il se plaignait de ses souffrances, ses jambes refusaient le service, comme on dit, et c'étaient quelquefois au milieu d'une phrase commencée, des cris de douleur atroces. Nous ne savions au juste ce qu'il avait. — Si je pouvais prendre les eaux, disait-il, je le sens, je serais guéri. Les eaux, c'est bon pour les riches. Quelle vie ! murmurait-il en étouffant sa plainte. — Et nous ne savions pour le consoler, que lui rabâcher quelques histoires et lui faire quelques plaisants mensonges. Peut-être est-il mort parce qu'il n'osait avouer son mal ! Planche n'avait pas de vices, et l'on ne peut attribuer aux excès les ravages exercés sur cette robuste nature. Mais on lui avait dit si souvent qu'il était malade de la peste, qu'il n'était qu'un lépreux, et mourrait d'une maladie de peau, que le malheureux avait peur de montrer ses jambes.

Qu'on y songe ! Un traitement de quelques mois l'eût guéri. La honte l'empêcha de voir un médecin. Certes, je ne suis pas seul à penser ainsi. La plupart de ceux qui vivaient dans son intimité croient qu'il existerait encore si la crainte du monde

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ne Tavait retenu. Peut-être nous trompons-nous î Mais si nous disons vrai, quelles réflexions douloureuses doivent venir à Tesprît, et quels regrets monter au cœur !

11 est un mot qu'on a fait pour le vieux Molière ; un mot qui vaut à lui seul mieux que toutes les formules de l'admiration. Ce mot je l'appliquerai sans crainte à Gustave Planche, et j'écrirai volontiers au front de son cercueil : Ci-gît un grand honnête homme.

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