ROBINSON
Qui de nous n'a pas été un peu victime de Robinson?
Qui n'a pas rêvé son petit naufrage et son île déserte? L'Ile déserte, avec le canot, lâchasse, son château, ses vignes, du tabac, du melon, la liberté!
Mon Dieu! de 10 à 13 ans, que j'ai donc souvent prié le ciel de m'égarer ! — Je ne m'aventurais jamais
dans la basse ville ou hors la barrière que muni de tout ce qui peut être utile à un naufragé. Ficelle, aiguilles, hameçons, ce qu'il faut pour écrire ; un briquet, de peur de ne pouvoir faire de flamme en frottant les morceaux de bois.
J'ai passé des journées, — vous aussi, allons? — à frotter des copeaux Tun contre Tautre pour avoir du feu, sans obtenir jamais que des ampoules. On mouillait sa chemise, on suait, on soufflait, il n'y avait que le bois qui restait froid, le copeau étant plus sensible sous un ciel que sous un autre et le frottement de la civilisation ne valant pas, àce qu'il parait, celui de la barbarie. —Dans mes poches : des noyaux de cerises d'abricots,' de pèches, ramassés dans toutes les boues! des grains de blé pour semer dans Tile, au cas où ma récolte de manioc ou de pommes de terre manquerait.
Et le linge? Je me souviens d'un jour où Ton m'arrêta à l'octroi comme suspect. 11 faisait 33 degrés à l'ombre. J'avais en dessous de ma culotte de collégien le pantalon noir de mon père, des bas de laine dans mes chaussettes, et deux chemises, dont une à ma mère, plus longue, pour agiter du haut du rocher, s'il passait une voile à l'horizon.
Comme on prenait ses précautions, et quelle conscience on y mettait, je me souviens ! On se trouvait, sans savoir comment, dans un chemin qui n'était plus le sien. On n'y prenait garde d'abord, oubliant toute prudence, puis tout d'un coup on s'apercevait qu'on s'était perdu.
« Où suis-je?.... Je ne connais pas ces plantes,... On dirait un matelot qui appelle.... Pas une habitation.... Que dira ma mère ce soir? »
La mère vous donnait une semonce et une taloche, en vousvoyant revenir tout crotté de votre naufrage. Cela ne vous guérissait point, et vous vous couchiez en rêvant de la terre inconnue où tous les jours étaient des dimanches et les vendredis des domestiques.
Quelquefois on tombait chezles sauvages, qui vous nommaient grand esprit, ou bien Ton était quelque part sur les côtes d'Afrique coiffeur de la reine,...
Quels rêves, mon Dieu! et que d'heures passées derrière le pupitre, le nez sur le gradus^ la tète au diable^ à mille lieues de là, sur le Grand-Océan ! On a bien autre chose à faire vraiment qu'à éviter les solécismes et à mettre la quantité! Et les voyages au vaisseau, et les découvertes dans le nord de l'île!....
Si Ton est roi, les traités à signer, les ambassadeurs à recevoir, les finances à désorganiser — tout est là — pour repartir un jour avec la caisse sur un navire faisant voile pour « la vieille Europe. »
Ah ! quand M. Chose nous reverra, l'homme du second qui nous appelait les pannes du cinquième, et la demoiselle du sous-chef qui riait toujours de
vos culottes rapiécées et de vos gilets trop longs
quand ils sauront que vous avez été roi, et des Caraïbes encore! et que vous revenez millionnaire.... ^ On disait millionnaire, de mon temps.
Quelles petites vengeances on mitonne en outre! Il y a des gens dont on fait brûler les maisons, voler les papiers, enlever les femmes ; on a une police, des noirs, des blanches, un sérail. Coquin d'enfant I