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OU ILS TRAVAILLENT

Ils écrivent dans les encyclopédies, dictionnaires, biographies, à deux liards les cent lettres; dans les journaux de demoiselles, à trois francs la colonne.

Ils font, pour les compositeurs de la rue, des paroles de romances, gaies, tristes, sentimentales ou polissonnes.

Pour 15 francs, ils livrent une pièce au Café des Aveugles; pour 20, ils envoient une chronique hebdomadaire à la feuille la plus lue de Monaco.

J'en connais qui font des brochures pour des Valaques, ou des sermons pour les curés de la banlieue.

Un autre a la réputation pour les exposés de système, les prospectus de charlatans, les visions d'illuminés.

Toasts, pour banquets, mots drôles, oraisons funèbres, sonnets pour femme, oncles et grands-pa-

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rents, ils brochent tout cela si l'occasion se présente. Compliments, épigrammes, chansons pour Paris et les départements ;— deux louis pour quatre couplets contre la femme du notaire ou sur la bonne du juge de paix.

Et le courant!... les volumes qu'on lave, ceux qu'on blanchit, thèses, souvenirs, voyages, impressions d'idiots...

Une préface aux poésies d'un petitjeune homme, c*est vingt francs ; au bouquin d'un maniaque, c'est quarante.

Il y en a qui font les livres des autres, tout entiers, pour un morceau de pain; six mois de nourriture, deux termes payés !

Ceux qui ont une belle main vont copier chez Panisse ou chez Capitaine ; en travaillant onze heures, on se fait cent sous.

Enfin deux industries fameuses, celles des passeurs et des bondieusards.

Les passeursy des fils de boulangers qui veulent bien, à six cents francs, passer le baccalauréat pour des vicomtes, se substituer à eux pour leur avoir ce parchemin qu'ils ne peuvent gagner eux-mêmes; métier dangereux depuis que la cour d'assises s'en mêle!

Les bondieusai^ds, profession qui n'est pas dans le dictionnaire, ni dans le paroissien. La bondieusebie, cependant, fait vivre plus d'un chrétien. N'importe qui pouvait faire cela, pourvu qu'il ne fût pas peintre.

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Il s'agissait de colorier les images qu'on vend dans les campagnes : agneau pascal, cœur de Jésus, brebis du Seigneur... Un bondieusard habile pouvait faire ses six douzaines dans un jour. Un bondieusard passable, ni trop coloriste, ni trop voltairien, pou> vait gagner son salut dans Tautre monde et ses quarante sous dans celui-ci. 11 y avait des commerçants qui ne connaissaient ni les couleurs, ni TÉvangile ; ils faisaient des saint Joseph jaunes et des enfers roses.

A côté des bondieuseries, le bondieijtismb, la religion des gens qui se convertissent en hiver et redeviennent impies en été! J'en ai connu plusieurs qui, à l'époque des grands froids, se réfugiaient dans les bras de la religion, — près du réfectoire, autour du poêle. Ils engraissaient là dans l'extase I Quand ils avaient deux mentons, et qu'ils voyaient, à travers les barreaux de la cellule, revenir les hirondelles, ils sortaient et allaient prendre l'absinthe au caboulot/

Chose singulière! et bien faite pour étonner les gens non initiés aux secrets douloureux de cette vie étrange I Ces pauvres diables qui n'ont pas de quoi acheter du pain, qui ne trouvent pas dans leur

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oisiveté éternelle une heure pour travailler, écrire, sculpter ou peindre, on les voit promener leur misère à travers tous les débits de prunes et achever d'user leurs manches sur les tables de marbre des cafés! Nous insultons à leur paresse, nous croyons à leurs vices. — Attendons pour les condamner; plaignons-les avant de les flétrir I Ils se font là une santé de quelques heures, une jeunesse d'un moment, ils guettent au passage le souper pour le soir ou le matelas pour la nuit prochaine! ils jouent avec la tradition. Ils prennent leur demi-tasse avant diner, puis ils ne dînent pas; le public s'y trompe, leur estomac aussi. Ils trouvent des glorïas; ils ne sauraient trouver du pain. On peut avouer que Ton manque du superflu, non du nécessaire. — On peut dire qu'on a soif, mais non pas qu'on a faim.

Au café la joie, l'oubli, les rires et les chansons; là-bas, au contraire^ dans la rue triste, à quelque sixième, un taudis, la Sibérie en décembre, les plombs de Venise en été ! On a peine à quitter cette atmosphère tiède et joyeuse, pour remonter jusqu'à son trou, et, arrivé là, se mettre devant sa table avec tout ce qu'il faut pour écrire. L'a-t-on toujours seulement! Un soir, c'est le papier qui manque, une autre fois l'encrier qui est vide ; combien de demi-volontés, d'intentions presque courageuses, arrêtées ainsi par le sot détail, piquées aux flancs par ces misères, qui chancellent, qui tombent, faute d'un peu de bois dans râtre ou d'une bougie dans le chandelier!

Il faut un fameux courage, allez ! pour s'enterrer

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vivant dans un cabinet de dix francs, sans air, sans feu — sans tabac — en face de soi, pour lutter là seul avec sa pensée, pour faire jaillir de son cœur ulcéré des phrases joyeuses ou des pages sereines. Lutte douloureuse où le doute vient encore donner son coup de poignard !

Ces articles, ces pièces, ce roman, ces vers, quand seront-ils acceptés, imprimés, payés? Quand? Dans six semaines, six mois, un an peut-être! Que de saucisses à chercher I Seront-ils reçus seulement? Pour qu'ils le soient, n'étoulBFera-t-il pas, cet affamé, ses cris les plus éloquents, ses inspirations les plus courageuses? Ne craindra-t-il pas, s'il ne casse les ailes à ses idées, d'épouvanter les éditeurs prudents, les journaux timides? Je le voir d'ici lâche devant son âme, jetant des cendres sur sa phrase et des fleurs sur ses haines !

Personne à ses côtés qui le console, Tencourage, Tembrasse! Rien. Rien que le spectre des hontes bues, des maux soujfferts, les yeux qui pleurent, Testomac qui se plaint! Ah! qu'elles sont tristes, ces soirées, entre les murs enfumés des garnis, où, au bruit monotone du vent qui passe ou de la pluie qui tombe, ils égrènent le chapelet des souvenirs cruels que la misère leur cloue au flanc, ces réfractaires ! Solitude qui ne se peuple que de regrets, silence où Ton n'entend que la voix rauque du remords !

Il leur faut les milieux agités et bruyants où leur douleur se perd dans la gaieté des autres...

De cette vie factice, aux joies fausses, se dégage.

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hélas ! une vapeur malsaine, non point vraiment une odeur de débauche, mais comme un parfum fatal de liberté. Les têtes ne se troublent pas, mais les esprits se grisent. Après avoir pataugé toute la journée dans la boue — jusqu'au cœur — ils viennent là s'enfoncer dans la discussion jusqu'au cou, faire brûler leur petit verre et flamber leurs paradoxes; montrer qu'eux, les mal chaussés, les mal vêtus, ils en valent bien d'autres, « ils ont quelque chose là. » Les vaincus du matin deviennent les vainqueurs du soir. La vanité y trouve son compte; ils s'accoutument à ces petits triomphes, à ces orgueilleux bavardages, à ces dissertations sans fin, aux témérités héroïques. De cette table d'estaminet, ils font une tribune où la chope de Strasbourg joue le rôle du verre d'eau sucrée parlementaire. Us parlent là, sous le gaz, les livres qu'ils devraient écrire à la chandelle; les soirées s'achèvent, les jours se passent : ils ont causé trente chapitres et n'ont pas fait quinze pages!

On les appelle des roués, ce sont des dupes ; des débauchés, ce sont des fous.

Qu'il leur arrive un jour de boire un peu de vin et de découper « une dinde, » on crie au scandale» à l'orgie ; (a A la Tour de Neslel »

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Parce qu'ils auront bien dîné un soir, on oubliera qu'ils ont mangé à peine depuis des mois ; on leur jettera au nez^ s'ils viennent dire qu'ils ont faim, ce Balthazar à cent sous par tète^ cette soirée à vingt sous rheure.

Et quand même?

Quand même une fois, d'aventure, ils enverraient la tristesse au diable, demanderaient des radis, feraient sauter un lapin, prendraient du dessert, du café, la consolation, la rmce^^^; quand ils achèteraient un londrës ou « se paieraient » un fiacre, eux qui avalent à pleins poumons l'air lourd et malsain des rues sombres, l'air étouffant des chambres tristes ! Quand ils consacreraient, les prodigues, 20 sous à un bouquet, 5 fr. à un orchestre pour voir un peu comment sont faits les théâtres sur lesquels ils mettront un jour leurs souvenirs en scène et vos préjugés en péril, faut-il les insulter et calomnier leur joie d'une heure! Dans le dernier hameau de mon pays, on boit bien du vin quelquefois, on tue un cochon tous les ans, il y a six pouces de boudin pour les pauvres. Le cordonnier fait le lundi, le galérien a des dimanches, le soldat son 15 août. Ils n'auront donc, eux, ni repos, ni oubli, ni lundi, ni boudin ! Comment I pendant les semaines, ils ont mangé du fromage d'Italie sur du pain de seigle, bu de la boue; — ils ont le dégoût de leur pâtée, la nostalgie des viandes rôties...

Ah I comme une goutte de vin pur lui ferait du bien!

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Va, bois-en plein ton cœur, plein ton verre, pauvre diable, tu l'as bien gagné !

Interdites au réfractaire, les distractions pures, les joies fraîches I •.

Ces parties d'été dont parlent les livres, ces courses folles dans la campagne, les dimanches du bois de Grillon, les vendredis saints de Musette, j'en sais qui ne les ont point connus! Si Ton avait vingt sous, c'était pour acheter du pain ou retirer une chemise. Le beau voyage sous un ciel de plomb, par des chemins pierreux, dans de^ souliers troués ! Ne pas pouvoir s'ass^ir sous les tonnelles, boire un verre de vin jeune et manger des fraises! S'en aller, à travers champs, la langue sèche, les pieds en sang, le ventre vide! Inquiéter les populations, faire aboyer les chiens et réfléchir les gendarmes !

Un jour qu'on me savait cinq francs, quelques réfractaires me firent payer la campagne. Avec leurs cheveux longs, leurs mines hâves, leur gaieté lugubre, ils firent peur aux paysans. On se signait sur notre passage, on en parle encore dans Chatenay. On dit que des hommes venus on ne sait d'où passèrent en 18.... dans le village, et qu'ils empoisonnèrent les fontaines...

Jamais un éclair de gaieté, un rayon de jeunesse ! pas même une fleur dans un verre, un œillet rouge,

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un Hlas blanc, un pauvre petit bouquet de violettes d'un sou I

On maudit le soleil quand il arrive; le soleil qui fait pousser les feuilles et les roses, mais qui fait aussi reluire les taches et roussir les chapeaux, qui éclaire à grands rayons la détresse de ces vaincus! Mieux valent encore les jours tristes : les jours de glace, où le froid fait les rues vides ; les jours de pluie, où toutes les bardes sont égales devant la boue; temps sombres qui permettent les cbemises douteuses et les chaussures fatiguées! Dans la neige, au moins, on ne voit pas qu'il n'y a plus de semelles.

Comment ils finissent?

, C'est l'hôpital qui en prend encore le plus grand nombre : la misère les tue l'un après l'autre. On dit qu'on ne meurt pas de faim. On se trompe. Seulement on y met le temps : dix, douze ou quinze ans, suivant la chance. Un beau jour, ils se sentent la gorge sèche, la peau brûlante; ils crachent, ils toussent — cela ennuie les voisins — ils vont à la Charité, en sortent, y retournent et meurent. Dans la poche de leur paletot ils laissent une pipe à moitié bourrée»

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un drame à moitié fini ; quelque manuscrit au fond d'une malle, dans un hôtel garnie d'où ils sont partis sans payer; un bonhomme en plâtre dans Tatelier d'un camarade qui les laissait le jour près de son poêle et la nuit sur son canapé. Voilà tout.

Un soir, dans une brasserie, un ami dira à travers la table: « Vous savez un tel ? il est mort. — Tiens... pauvre diable, il était drôle. — Baptiste une canette!»

Quelques-uns sont allés, un jour qu'ils étaient plus tristes, se tuer dans un coin, d'un coup de couteau dans le cœur ou d'une balle dails la fête.

D'autres sont revenus clopin-clopant au village, où la mort les a faits héritiers d'un coin de champ, d'une masure avec un jardin ; ils vont causer avec les anciens sur le banc de pierre, à la porte du Lion d'or, et regardent passer les diligences

Les lettrés, ceux qui arrivaient à Paris pour être ministres de l'instruction publique, ceux-là partent comme professeurs de sixième, dans un collège communal de l'Auvergne ou des Landes; ils mettent une calotte noire, portent des socques et écrivent dans le journal de la localité. — Us finissent toujours par battre le principal.

Les inquiets, les ardents, les hommes d'action ceux-là s'éloignent quand les cheveux blancs arrivent, sans qu'ils soient encore chefs d'une armée de volontaires, capitaines de bandits aux Batignolles, faute de mieux I Tristes d'avoir épuisé leur jeunesse dans une lutte sans témoins, contre des dangers sans grandeur, sous un ciel gris, ils s'en vont au

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pays du soleil et des aventures, dans les nouvelles Californies qu*on découvre, sur les côtes brûlées du Mexique^ dans les pampas de la Plata, avec Santanna ou GefiFrard, Raousset-Boulbon ou Walker, n'importe, pourvu qu'il y ait à jouer avec la mort I De rudes gas, ces coureurs de batailles I Donnez-moi trois cents de ces hommes, quelque chose comme un drapeau, jetez-moi sur une terre où il faille faire honneur à la France, dans les rues de Venise, si vous voulez ! jetez-moi là sous la mitraille, en face des régiments, et vous verrez ce que j'en fais et des canons et des artilleurs, à la tête de mes réfractaires !

Quelques-uns regardent au ciel du fond de Tabime, appellent Dieu à leur secours, et vont un soir frapper à la porte d'un de ces couvents où rôdent dans des linceuls blancs ces morts dont le cœur bat encore.

J'en ai vu entre deux mendiants au dépôt de Saint-Denis, entre deux gardiens dans la cour des fous, àBicêtrel

•^ Voilà pourtant où ils en arrivent, pour avoir

voulu jouer avec les préjugés du monde. A une

mort bête, affreuse, par des sentiers boueux, seul,

isolés, maudits, sous l'uniforme des pauvres.

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Une fois endossé, Tuniforme, c'est comme la chemise de soufre au dos des condamnés, qui les brûlait vivants. Chaque effort fait pour déchirer ce manteau arrachera un cri de douleur, une larme, un sanglot I Les souffrances des suppliciés duraient un moment — le temps qu'il faut pour rôtir un homme; les leurs, celles de ceux dont je fais rhistoire, durent des années — le temps de consumer une âme. Ceux que Ton traîne dans des charrettes, les lâches qui ne savent pas mourir, qui sont déjà des cadavres quand arrive le châtiment, ceuxlà ne hurlent pas sous la main du bourreau. Il en est aussi, dans ce milieu, qui n'ont pas conscience de leur supplice. Ceux qui ne se sentent pas vivre ne peuvent pas se sentir mourir. Mais ceux qui ont toujours l'orgueil ouvert comme un œil fauve, les gens qui deviennent pâles quand on les plaint, croyezvous qu'ils souffrent, ceux-là I

La guerre rogne un peu ses héros; on nous coupe, au lendemain d'une victoire, une jambe, un bras, on nous met des yeuxde verre et des mentons d'argent. Une fois le coup de scie donné, tout est dit. Mais le cœur mutilé, lui, poignardé dans cette lutte sourde, atteint par les coups de feu de la vie, on ne l'arrache pas de la poitrine pour en clouer un autre. — On ne fait pas des cœurs en bois. — Il reste là attaché^ saignant, avec le poignard au milieu. Riches un jour, célèbres peut-être, ils pourront, ces blessés des combats obscurs, parfumer la plaie, éponger le sang, étancher les larmes ; le souvenir viendra tou-

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jours ouvrir les cicatrices, arracher les bandages ! II suffira d'un mot, d'un chant — joyeux ou triste — pour réveiller dans ces âmesmaladesle fantôme p&le du passé !

Les maladroits I

Que leur demandait-on? — D'être quelque chose dans la machine, clou, cheville ou marteau, cinquième roue àun carrosse, n'importe! La société n'y regarde pas de si près, pourvu qu'on ne donne point le mauvais exemple, qu'on ne soit point pour elle un danger.

« ÂYEC on CONTBE MOI ! » telle est son inexorable devise. — Ayez un état, un métier, une enseigne» Qui vous empêche ensuite d'avoir du génie?

Elle a raison, toujours raison.— Malheur à qui repousse ses avances et veut marcher hors du chemin que la tradition a creusé!

Ou la grand'route ou le ruisseau !

Pour y rouler, dans ce ruisseau, où j'ai vu barbo* ter tant d'âmes, qui furent, m'at-on dit, fraîches et fières, il suffit qu'un matin le pain manque et qu'on * attende jusqu'au soir pour essayer d'en gagner. S'il hésite une heure, s'il est lâche un moment le réfractaire, tout est dit — eût-il du talent comme qualre^ les vertus d'un héros, la santé d'un athlète.

En vain il se repentirait et crierait grâce! Il est trop tard, la misère le tient, elle l'avalera tout entier. Il a beau se débattre dans ses angoisses, ilestpris dans les herbes, il enfonce dans la vase ; garçon flambé,

Un homme à la merl

LES

LES

Le lecteur va se trouver en face d'aventures invraisemblables. On croira que j'ai à plaisir inventé ; j'ai, au contraire, éteint, amoindri, oublié.

Mes personnages sont vivants : on les coudoie dans les rues de Paris, on les rencontre dans la banlieue. Je les ai suivis dans la poussière, la boue et la neige.

J'ai écrit la vie de Fontan pour ainsi dire sous sa dictée. Sur le Calvaire où flânent ces rôdeurs mystérieux, cocasses, il est Jésus, sans que les autres pourtant soient les mauvais larrons. Poupelîn, qui prête à rire, est le plus estimable des hommes. Le père Chaque ressemblerait plutôt à Barrabas ; mais à lui aussi je confierais ma bourse. Ce sont tous d'honnêtes gens.

J'avais d'autres portraits à mettre dans ce musée ; la place me manque.

J'espère que j'aurai atteint le but que je m'étais

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proposé : faire réfléchir les téméraires, effrayer les heureux. Et comme nous sommes en France, pays d'ironie joyeuse, j'ai mis la farce près du drame et le bouifon près des martyrs.

FONTAN-CRUSOE

Aventures d'un déclassé racontées par lui-même.

J'arrivais à Paris au mois de novembre 1851. Je ne l'ai pas quitté depuis, excepté pour aller quelquefois coucher le soir en province.

J'avais dans ma bourse cent et quelques francs. Ils me venaient de la vente d'un petit mobilier et des économies que j'avais faites sur mes appointements de petit clerc, à l'étude de M. D..., avoué à Auch, chez qui je gagnais douze francs par mois.

Ma chambre me coûtait six francs ; le blanchissage de mon linge ne me coûtait rien : une ancienne amie et associée de ma mère me le lavait par reconnaissance. Je dînais quelquefois chez des parents, avec des amis de collège, ce qui me permettait de mettre petit à petit de côté pour me rendre un jour dans la capitale.

On fit tout pour me détourner de ce voyage ; on craignait pour moi les orages révolutionnaires de 1852, et surtout on me menaçait de la misère, de la faim, du froid. Je devais, en efi'et, les connaître. Ma résolution était inébranlable. Je fis ma malle. Elle était presque pleine, grâce à la succession d'un oncle qui m'avait laissé sa défroque : avec ses gilets, en ajoutant des manches, on m'avait fait des peletots qui étaient encore très larges. Car, je dois le dire dès le début, et c'est Taveu qui me coûte le plus, je ne suis haut que de quatre pieds ; ma petite taille a fait le désespoir de mon enfance et est encore la tristesse de mon âge mûr. On voit pourtant qu'elle me servait à quelque chose, et plus tard encore, elle m'a servi. Quand je couchais sous les arbres et qu'il pleuvait, je n'avais qu'à me plier un peu pour n'être pas mouillé, et je bénissais Dieu, malgré tout, qui m'avait fait petit pour que je pusse, aux heures mauvaises, échapper à l'intempérie de ses saisons et à la colère de ses orages. Je pouvais aussi tenir dans les malles de mes amis.

Quelle voix mystérieuse m'appelait à Paris? La voix de la gloire, une soif de renom qui ne m'a pas passé, et si je n'atteins pas la gloire ici-bas, ce sera pour l'avoir plus éclatante dans une autre planète. On ne changera pas mes idées là-dessus.

La diligence Laffitte et Gaillard me conduisit dans la rue Saint-Honoré. Je pris une chambre à l'hôtel même des Messageries. C'était la nuit : j'étais fatigué, et je m'endormis d'un lourd sommeil. Le len-

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demain, à mon réveil, dans cette chambre grande et froide, la peur me saisit. Le souvenir des misères qu'on m'avait promises me revint à Tesprit, assez effrayant cette fois pour m -engager à reculer si je n'avais été si loin. Mais le calice était plein, il fallait le boire jusqu'à la lie. Je me levai, et, sous le coup d'une terreur panique dont je n'étais plus le maître, je me jetai à deux genoux au pied de mon lit, implorant la miséricorde céleste, demandant à Dieu soutien dans ma défaillance.

Dans la journée, je me fis conduire par le garçon d'hôtel au centre du quartier latin, où j'arrêtai une chambre rue de la Harpe, et j'allai prendre à l'Ecole de droit mon inscription de première année.

Il y a quinze ans bientôt de cela, et je n'ai pas encore pris la seconde. Je n'ai pas non plus reçu une seule fois d'argent, et je n'ai presque rien gagné.

J'avais sollicité pour être écrivain public. Dans une petite échoppe, j'aurais écrit des lettres pour les artisans et les villageois, et, en gagnant mon pain, préparé mon œuvre.

Arriva le coup d'Etat. Je ne reçus pas de réponse à ma demande; mes quelques sous s'en allèrent un à un, et je me trouvai, un vilain jour, sans rien, plus rien.

J'allai vendre un atlas qui m'avait coûté sept frapcs. On m'en donna vingt sous.

Je songeai alors à demander à la littérature des ressources immédiates et sérieuses, et j'écrivis le Spectre noir^ élégie.

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Je vendis mon fond de malle, et, avec le produit, je fis imprimer le Spectre noir.

Puis, de même que les rapsodes antiques allaient parcourant les campagnes et payaient leur place au banquet par des chansons, je me rendis au vieux Louvre pour échanger contre du pain ma poésie.

Hais, arrivé là, je n*eus pas le courage d'étaler ; les autres marchands s'amusaient de moi et me bousculaient.

Je rencontrai enfin un marchand d'almanachsqui, lui aussi, avait été poète ; mais, disait-il, le temps où Louis XIV protégeait les lettres n'existait plus, et il vendait, en attendant qu'il revint, des almanachs et des noisettes à surprises. Il était bon homme, d'ailleurs, et il me paya comptant les six ou sept exemplaires du Spectre noir, qu'il devait placer en disant que c'était d'un condamné à mort.

Je le quittai, portant encore cent quatre-vingtdouze exemplaires, dont j'allai afficher une douzaine près de l'Ambigu-Comique. Je tendis des cordes, mis des épingles, et le Spectre noir se balança au souffle de la bise. Des acteurs, qui sortaient du théâtre, s'arrêtèrent devant l'étalage et se mirent à parodier cette élégie. Huit jours auparavant, cette profanation m'eût fait pleurer. Elle me laissa, ce jour-là, insensible : f avais très faim. Les acteurs m'en achetèrent deux ou trois, les flâneurs quatre ou cinq; j'en écoulai une douzaine. La confiance me revenait, et je me disais : « Le temps des Gilbert il'est plus ! » Le lendemain, je reparus et tendis de nouveau mes cordes.

Un homme passa qui me demanda si j'avais la permission, et, sur ma réponse négative, me fit plier bagage. Â qui donc faisais-je du mal? et pourquoi m*empècher de gagner ma vie ?

Je vendis tout, livres et bardes, un flageolet, une casquette, ne sachant plus à quelle porte aller frapper ; on m'avait trouvé trop petit dans tous les bureaux de placement pour être professeur ou maître d'études.

J'avais encore un asile, on me gardait à crédit dans mon hôtel; mais je passais des journées sans manger.

Un soir, pour échapper aux tortures de la faim, j'ôtai ma chemise et j'allai la vendre. Tout était dit. Je ne pouvais plus sortir du bourbier, et j'y devais rester quinze ans. 11 aurait fallu maintenant, pour me retirer de l'abîme, que quelqu'un me fît habiller de la tète aux pieds; on ne trouve pas tous les jours des gens pour faire ces sacrifices. Un homme qui n'a plus de chemise est perdu, quand même il aurait du génie.

Comment je vécus alors, je ne puis le dire. C'est l'histoire de tous ceux qui ont passé par là. Dans la journée, j'allais au cours de la Sorbonne jusqu'à quatre heures; on fermait les amphithéâtres à ce moment : je rôdais alors sous TOdéon, à travers les rues, jusqu'à ce que l'on ouvrît la bibliothèque Sainte-Geneviève, et je passais ma soirée dans la salle, lisant de préférence les livres sur les banques, et étudiant les hautes questions d'économie sociale

pour faire un jour profiter rhumanité de mon savoir ; quelquefois, quand j'étais découragé, ouvrant les livres et la géographie de Maltebrun, et me reportant par la pensée vers les pays bénis où Thomme trouve son dîner pendu aux branches sous forme de fruits savoureux.

11 m'est certainement arrivé de passer trois jours et trois nuits consécutives sans prendre aucun aliment, quoique le fait se soit rarement produit.

Le matin de la troisième journée ou dans la soirée de la deuxième, l'inquiétude devient tellement vive que l'on ne tient plus en place, et la résistance que l'on a pu opposer jusqu'alors à la faim est nécessairement vaincue.

Les souffrances de l'estomac sont à peine sensibles, on n'éprouve dans cette région qu'une douleur confuse ; mais, au bout d'une trentaine d'heures, commencent à se déclarer des battements de cœur violents. La journée est pleine de fièvre, et, si l'on s'est couché le soir sans manger, la nuit qui suit est troublée par des rêvasseries d'halluciné, les oreilles tintent, la tête tourne, le délire commence. Dans un sommeil que l'épuisement impose, on rêve de dindons rôtis, de chapons au lard, et Ton se réveille, la gorge enflammée et sèche, dans un état d'affaiblissement qui est près de se transformer en syncope.

Il faut descendre, et, presque mourant, battre le pavé pour arriver à ne pas mourir : tout le sang qui vous reste vous monte à la face quand vous passez devant la loge du portier qui pourrait voir que vous avez faim ! Enfin vous voilà dehors ! Cette fois on trouve, il le faut bien ; on trouve^ puisque si on ne trouve pas, on est mort.

Hais le supplice n'est pas fini et le danger n'est pas passé. Celui qui vous nourrit ne le fait pas pour assister aux tiraillements tristes d*une agonie, et si Ton veut ne pas se fermer sa table pour la vie, il est bon de lui cacher qu*on est si pauvre! Aussi Ton mange, on mange de ce qu'il y a, de la choucroute ou des andouilles, du bœuf à la mode ou du lapin ; ondinel Faute inévitable, mais lourde! Il n'aurait fallu qu'un bouillon ; Testomac est trop faible pour supporter le poids des viandes, et la digestion est aussi pénible que le jeûne était affreux. Les gens qui vous voient malade crient au vice ; on m'a appelé ivrogne quelquefois, quand je me débattais dans ces convulsions douloureuses.

Quand je calcule quel a été le prix moyen de ma dépense alimentaire, j'arrive à un chiffre de cinq sous par jour; quelquefois je dépensais six sous, je suis allé jusqu'à sept et même à dix, mais, le plus souvent, je vivais pour trois sous

Ces jours-là, j'achetais deux sous de pain chez le boulanger et un sou de gras-double au fricotier. Le fricotier ou la fricotière éventrait.d*un couple pain que je lui confiais, piquait avec un trident de fourchette deux ou trois morceaux dans la poêle où ils nageaient au milieu d'un bain de graisse , les mettait dans les flancs du pain après les avoir saupoudrés de sel et arrosés de vinaigre, recevait les cinq centimes, et enfin je pouvais aller diner. Sans couteau, manger du gras-double n'est point chose élégante ni aisée : je n'ai pas eu pendant des mois un sou à économiser pour l'achat d'un eustache !

Je descendais sur les quais et je mordais à même dans le pain.

La tripe est une viande creuse qui ne soutient pas et remplit seulement l'estomac pendant le temps de la digestion. On ne meurt point, mais on ne vit pas; on n'a plus ni nerfs ni muscles.

Aussi quelquefois je remplaçais le gras-double par du bœuf: il me fallait deux sous de plus. Je courais à mon restaurant favori, place Haubert. J'avais là, pour quinze centimes, un bœuf frais, nourrissant, profitable. Je demandais le morceau entrelardé, et je faisais un repas succulent. Ma soirée étai gaie, mon âme était sereine ; j'aimais les hommes, et je m'inclinais devant les arrêts de la Providence.

Quand j'avais six sous, je me promenais longtemps, je consultais mes souvenirs et j'interrogeais ma prudence.

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La délibération était longue; je me demandais si Tavant-veille j'avais fait ou non un dîner solide. Je n'allais point à la légère du côté où m'appelait la voix du plaisir. J'ai toujours eu pour principe de manger de la viande le plus souvent possible, et j'équilibrais les substances.*

Au point de vue des légumes, j'étudiais avec ardeur dans les livres du chimiste Payen quels étaient ceux qui contenaient la valeur d'azote la plus sérieuse — c'est l'azote qui donne la vie — et je fis encore cette étude trop tard! mon imprévoyance m'avait laissé pendant des années plongé dans l'erreur. Je m'aperçus^ non sans tristesse, que la pomme de terre, sur laquelle j'avais compté, était de tous nos légumes le plus vide et le plus ingrat, et que la lentille, dont j'avais fait fi, méritait plus que de l'estime, car elle occupe sur cette échelle le premier rang. Je m'étais moins trompé sur le haricot, qu'il faut placer entre les deux.

Quelle joie pourtant, fiër<i et douce, quand, après avoir consulté mon baromètre alimentaire, je pouvais me mettre au beau, courir à la crémerie voisine, après avoir passé au bureau de tabac! J'allais prendre mon cigare à la Civette^ et je revenais, le suçant mais ne le fumant pas, jusqu'à la crémerie, où alors jel'allumais, en demandant, d'une voix que j'essayais de rendre calme, deux sous de café noir.

Il venait des camarades, dont on avait fait connaissance à la Sorbonne, sous l'Odéon, autour du bassin du Luxembourg, près des fontaines, et l'on

LES IBBÉaULIEBS DE PABIS. 45

causait. On causait de tout ce qui fûtéresse notre pauvre humanité, des races éteintes, des lois futures, l'émigration des âmes, l'immortalité, etc., etc.

C'étaient les jours des six et des sept sous, ceux-làl Il m'est arrivé quelquefois de ne pas dîner, pour aller le soir, avec l'argent, m'attabler dans la crémerie, et d'y rester I Que ceux qui n'ont pas le culte de leur intelligence et se résignent à vivre comme des bêtes, me jettent la première pierre I

. Ce qui me soutenait un peu, c'était la vente faite aux brocanteurs de vieux pantalons^ d'anciens gilets dont n'avaient pas voulu les marchands d'habits à cor de chasse et que les camarades, souvent égoïstes, me laissaient emporter, comme on laisse les passants ramasser sous les arbres les pommes tombées.

La première aflFaire de ce genre que j'engageai avait pour objet, je crois, une blouse d'apothicaire fortement sirupée, mais qu'un simple lavage pouvait remettre à neuf. Elle avait coûté trois francs; je la revendis quinze sous à une bonne grosse femme qui trônait sur un tas de chiffons, éclairée aux lueurs d'une chandelle sépulcrale, dans un trou de la rue Galande. Je continuai avec elle ces ventes intermittentes, mais rarement je pus atteindre au chiffre de ma première affaire et le produit de nos échanges

46 LES IBHÉaULIEBS DE PARIS.

ne monta guère jamais pour moi au delà de six ou sept sous.

Si j'étais heureux quand une fois je tenais la somme dans mes mains, heureux au point que je ne croyais plus avoir faim ; quels combats il m'avait fallu livrer avec moi-même pour me déterminer à m'aboucher avec la marchande 1 Je tournais et retournais dix foisle long des quais, sur la place Maubert, avant de m'élancer. On avait si souvent rejeté mes guenilles avec tant de dédain et d'ironie I C'était alors une déception affreuse, comme pour vous quand une maîtresse vous a trompé, ,et la honte se mêlait à mes souffrances.

J'avais peur, quand le paletot ou la culotte étaient un peu brillants, qu'on me prit pour un receleur ou un escroc; toutes ces inquiétudes m'assiégeaient au moment d'aller chez le brocanteur. Mais, la faim poussant, il fallait bien s'y décider. Qu'on me refusât à une porte, je me traînais jusqu'à une autre. Le Sisyphe antique souffrait moins à toujours remonter son rocher, que moi, affamé, à toujours offrir ma guenille !

Un soir (je donnais à cette époque, le matin, dans une pension des grands quartiers, une leçon d'une heure qu'on me payait dix sous), je m'étais tourné et retourné sur ma chaise à la bibliothèque Sainte- Geneviève, dévorant une page de philosophie et n'ayant rien eu sous la dent depuis un temps infini; il était neuf heures, on ne sortait qu'à dix, je n'avais pas d'espoir, mais je me sentais miné par la fièvre.

Je pars en courant, comme si j'étais devenu fou ; je descends de la place Haubert sur les quais, — il gelait à pierre fendre — j'ôte un vieux gilet que j*avais sous un paletot d'été, et, reprenant ma course, je remonte. Je me précipite rue de la Bûchérie, chez une brocanteuse, (c Combien voulez-vous de ce gilet? me dit-elle.

— Quatre sous. »

A ce moment, sort, comme de dessous terre, un homme en blouse sale qui m'interpelle.

<c Vous vendez ce gilet? fit-il.

— Oui.

— Nous allons voir s'il est à vous.

— Il est à moi. »

J'avais à peine répondu, que, tirant lui-même sur mes manches, il m'ôte, sous le vent glacé du soir, le paletot qui était mon dernier vêtement, et me fait essayer le gilet qu'il mesure sur ma taille. Il eût pu se passer de me déshabiller. Le gilet était au premier coup d'œil trop grand — tous les gilets me sont trop grands !

Il fallait en justifier la possession.

<( Il m'a été donné par telle personne, rue Saint- Fiacre

— Allons-y, » me répondit l'homme.

Au tournant de la rue, nous passons devant un poste militaire. Mon conducteur m'engage à entrer et j'entre sans défiance aucune. Je pensais qu'on allait là s'expliquer et que tout serait dit.

Je suis bel et bien retenu et fourré au violon.

48 LES IBBÉGULIEBS DE PABIS.

Je ne vis mon homme que le lendemain.

« Comment ! lui dis-je, tout grelottant et épuisé, pour un gilet de quatre sous, vous me faites passer une nuit au poste ?

— Il n'y avait personne hier soir à l'adresse indiquée. »

Ce fut là toute son excuse. Je ne répondis pas ; pour peu que j'eusse élevé la voix — et je n'en avais guère la force — on me gardait.

11 était neuf heures. Ma classe attendait. J'arrivai en retard de vingt minutes ; on me traita sévèrement, le directeur me demanda si j'avais passé la nuit avec des femmes, et on me rogna trois sous sur ma leçon de ce jour-là.

Quand il n'y avait ni roman dépareillé ni culotte effrangée à vendre, qu'on n'avait pas un sou, un liard, un centime, et qu'on avait faim, bien faim, alors commençait la chasse.

Des gens charitables qui ont dû souffrir, vident leur poche d'un morceau de pain desséché et le déposent soigneusement sur une borne, un rebord de fenêtre ou parapet d'un pont.

Je partais, fouillant de l'œil coins et recoins. Cette chasse sérieusement poursuivie amenait presque toujours un résultat. Il me fallait quelquefois rôder dans toute une aile de Paris, faire, en tournant et

retournant, deux lieues, trois lieues ; mais il était rare que je ne misse pas la main ou le pied sur un reste de pain, boule de mie ou lambeau de croûte. Jamais, au grand jamais, la trouvaille n'était suffisante pour satisfaire Tappétit, mais elle ranimait les forces, mes jambes retrouvaient un semblant de vigueur, et je pouvais aller jusqu'au moment où la Providence jetait un peu de viande sur mon passage.

Quelquefois mon regard, aiguisé comme un œil de sauvage, apercevait de loin dans un angle ou au bord d'un trou, un morceau de pain. Mais le coin était passager, le monde allait, venait : je serais vu. 11 fallait attendre, attendre que le moment fût propice. Il est arrivé que pendant que j'attendais ainsi, un autre qui avait peut-être moins faim que moi, mais aussi moins honte, mettait la main sur le morceau et l'emportait en le dévorant.

Un soir, vers onze heures, courant aflFamé, j'aperçois sur les bancs circulaires du Pont-Neuf au moins une vingtaine de morceaux de pain. Quelle joie ? 11 y avait là de quoi se repaitre pour deux jours. Mais je pus à peine y mordre, malgré mon furieux appétit. C'étaient certainement des restes qui dataient de huit jours, le fond de corbeille de quelque restaurant voisin. Ils étaient plus secs que de l'amadou et aussi durs que de la pierre, ils cassaient comme du verre sous la dent. S'ils n'avaient pas eu de goût, il eût été encore possible de les manger en allant les tremper dans l'eau qui coulait en bas ; mais

50 LES IBBÉGULIEBS DE PABIS.

leur saveur acre ne me permit pas de faire le feslin que je m'étais promis. Le désenchantement fut amer.

L'heure la plus fructueuse et la plus propice pour cette chasse, c'est la sortie des écoles . Les enfants jettent leur pain et les malheureux le ramassent.

J'ai eu pourtant le courage de courir ainsi après les croûtes déposées ou perdues, ayant sous mon bras des douzaines de gros biscuits. Je les avais achetéstsur des économies faites dans une place où j'étais resté quelques semaines, et je comptais les revendre dans la campagne de Paris. Après quelques excursions «inutiles à travers la banlieue, je me retrouvai seul avec mes biscuits. «Je n'y toucherai, dis-je, qu'à la dernière extrémité. » Mais un soir je n'y pus plus tenir ; le lendemain vit partir le reste* J'avais mangé mon fonds.

On pense bien que, dans cette situation, je n'avais pas de crédit, point de compte ouvert à la Banque. Il m'est arrivé trois ou quatre fois, un jour où je souffrais trop et qu'il fallait me reposer, de ne pas payer dans les crémeries dont j'étais depuis longtemps l'habitué . Mais comme j'étais inquiet au moment de partir I Je retardais, retardais ce moment I Enfin, profitant d'un instant heureux ou je voyais le

LES IBBÉGULIEES DE PABIS. 51

patron sourire, où il caressait son enfant^ je m'avançais et disais : « A demain I »

« A demain ! » Gela a voulu dire plus d'une fois ; A Tan qui vient ! A la prochaine révolution I »

Je me suis fermé pour la vie des crémeries où j'étais bien et où Ton pensait comme moi autour de la table, parce que je n'avais pas, le lendemain ni les jours suivants^ les quatre sous que je devais rendre. Le temps se passait. Si quelque monnaie tombait du ciel, je n'osais plus reparaître. Avoir fait attendre pour si peu !

Je viens de consulter mon portefeuille ; je dois quarante-neuf sous en tout dans les restaurants de Paris et un petit pain à un boulanger de la rue Saint- Jacques.

Je ne connais les monts-de-piété que pour avoir passé devant, et si j'ai eu des moments d'envie, c'est quand je voyais des gens y entrer. Ils avaient donc des habits en double, de la toile et du drap de reste ! Toutefois l'envie n'est pas dans ma nature, et ce mauvais sentiment ne durait pas.

On le voit, j'ai cruellement souffert de la faim. •

Eh bien I ces souffrances-là ne sont rien à côté de celles qu'on éprouve à n'avoir pas d'abri.

Sur mes quinze ans de séjour dans la grande ville, j'ai bien été trois ans au moins nuit et jour dans la rue.

Il m'est arrivé — des trimestres durant — de ne pas me déshabiller et de coucher sur la terre dure. Pendant cent onze nuits consécutives, je n'ai eu

d'autre toit que la Yoûte azurée du ciel ; et, dans les jours qui suivaient ces nuits, j'étais dans un tel état de misère apparente, que jamais personne ne m*a offert son lit, prêté son fauteuil, pour y reposer quelques heures.

Mes époques de vie en plein air, sans interruption, sont rhiver de 53, presque toute Tannée 57, et enfin la belle saison de 63.

D.e 1853 à 1854, j'ai couché rue des Grès et sous rOdéon. Rue des Grès, il y avait, en se rendant de la rue de la Harpe à la Bibliothèque, deux ou trois marches au seuil d'une maison ; au haut des trois marches, à gauche, montait l'escalier ; à droite, c'était un mur mitoyen à l'autre maison. Il y avait eu précédemment une porte vitrée qu'on avait enlevée, je ne sais pourquoi, et déposée en biais du. côté du mur. Je couchais derrière cette porte.

Je découvris cet asile, une nuit que j'avais fouillé tous les coins sans en trouver un où je fusse à Tabri des regards indiscrets et protégé contre les rondes de la police. Pendant quatre mois j'ai dormi là-dessous, mais dormi d'un triste sommeil !

Les premières nuits, ce fut une crainte affreuse ; je me souvenais que je rêvais tout haut et que j'étais sujet au cauchemar. Si le cauchemar me prenait derrière cette porte vitrée, elle allait tomber sur moi, les carreaux se cassaient; j'étais découvert plein de sang, arrêté, perdu. Mais je ne me couchais là que quand la fatigue m'étendait à terre comme une masse, et je ne bougeais pas plus qu'un mort.

LSS IBBÉGULIEBS DE PARIS. 53

C'était le froid qui me réveillait. J'étais sur la pierre nue, humide ou glacée ; le sang s'arrêtait dans mes veines ; n j'avais eu des habitudes d'intempérance, vingt fois je serais mort ! je me levais, je sortais à quatre pattes de dessous la porte vitrée, écoutant si des sergents de ville ne passaient pas, et je me mettais à courir autour de la Sorbonne, de toutes mes forces, pour me réchauffer un peu. Je rentrais ensuite et je me couchais, pour me relever trois quarts d'heure ou une heure après, quand mes veines charriaient de nouveau des glaçons.

Je fus arrêté cinq ou six fois comme vagabond. Le lendemain, je me faisais réclamer par un pays qui y mettait de la bonne volonté.

Ce séjour de quelques heures au poste, au lieu de me nuire, m'était salutaire. J'étais là dans le paradis, et j'y puisais des forces pour retourner le soir dans mon enfer. On ne me surprit jamais dans mon trou, et on pense bien que je ne le fis pas connaître. Le soir même de ma libération, je retournais derrière la porte ; mais je ne sortais alors qu'à la dernière extrémité, me mordant quelquefois les bras, quand j'avais trop froid, pour y faire venir le sang. ^

Personne ne me savait là, je pouvais le croire

du moins ; je partais quand les plus matineux

s'éveillaient ; tout petit, je tenais peu de place

et me cachais si bien. Une fois pourtant, à deux

heures du matin, par un éclatant clair de lune, je

regardais, dans un moment d'insomnie, les étoiles

54 LES IBBÉGULIEBS DE PABIS.

au ciel, et les beaux vers de Musset revenaient sur mes lèvres :

Pâle étoile du soir, lointaine messagère,

quand, à travers Tair froid, dans un silence des mers polaires, j'entendis, venant de je ne sais où et dits d'une voix de fantôme, ces trois mots : « Il est là ! »

Je crus que mes cheveux étaient devenus blancs comme la neige qui couvrait les rues. Ce soupir dans la nuit triste m'avait glacé d'effroi. J'attendis quelques minutes ou peut-être quelques secondes, je ne sais pas, et je sortis pâle comme un homme qu'on allaitassassiner et qui a entendu approcher l'assassin. Jamais on ne me revit plus derrière la porte de 1^ rue des Grès. Pendant longtemps j'ai entendu cette voix mystérieuse murmurer à mon oreille cette parole : « Il est là I »

Nous sommes en août 1857 ; je viens de publier une brochure de huit pages intitulée : Un galop à travers l'espace. Je fonde sur cette publication des espérances qui ne se réalisent pas, et la vie sans abri recommence ; elle continue presque sans interruption jusque bien avant dans l'année 1858.

A cette époque, je vais demeurer aux fortifications, sous un arbre, nrès de la norte de Vanves. Je ne

pouvais plus passer la nuit dans Tintérieur de Paris ; la nouvelle organisation des sergents de ville, triplés, quadruplés, nie le défendait.

Certes, quand je vis M. Haussmann arriver aux affaires, ce que je savais de son indomptable énergie me fit tout de suite entrevoir Tavenir, et je ne me trompai pas sur les conséquences désastreuses pour moi de cette nomination. On allait refaire Paris, détruire les petites rues, supprimer Tombre, et il n'y aurait plus place pour les penseurs sans domicile dans les coins obscurs. Nos petits-neveux se trouveront bien de ces améliorations, mais je ne crois pas être séditieux et je reste dans les limites de la plus pure vérité en disant que j'en ai beaucoup souffert.

L'arbre sous lequel je demeurai^ existe encore, et, le dimanche quelquefois, j'y vais en pèlerinage et je m'assieds dessous avec religion ; j'y reste un peu de temps par reconnaissance. Je ne crois pas devoir m'abstenirde cet hommage, les jours où la terre est mouillée. Elle l'était bien autrementquand, pendant mon sommeil, humide des eaux de l'orage, elle se creusait et prenait l'empreinte de mon corps endormi I

Son feuillage d'ailleurs est touffu et large ; c'est un dôme épais sous lequel un homme de bien peut reposer tranquille. Je m'adossais contre le pied du tronc, assis sur un portefeuille à deux poches où étaient mes œuvres^ en me pelotonnant. .

Quand j'y étais, j'étais bien heureux ; mais pour y venir, quelle souffrance I

5P LES IBBÉGULIEBS DE PABIS.

Je partais de Paris le plus tard possible, à dix heures d'ordinaire, quand on fermait la Bibliothèque , mais à onze heures seulement, quand je pouvais, pour mes deux sous, entrer dans quelque crémerie. Je retardais autant qu'il m'était permis mon départ, par cette raison qu'il me fallait arriver à mon arbre quand personne ne passait plus.

Je me mettais donc en route jusqu'au dernier moment. Oui, le voyage était pénible !

Je trouvais la force de me tenir éveillé dans les rues de Paris, par peur des sergents de ville ; mais je cédais en arrivant sur la route de Vanves dès que j'avais passé la rue du Transit. Plus de police I La route était déserte, bordée de champs, et il n y avait sur le parcours qu'une pauvre maison.

Je dormais en marchant. Il arrivait souvent que, le sommeil devenant profond, mes genoux ployaient et je tombais tout à coup. La chute me réveillait et je reprenais ma marche.

Une nuit, à la suite d'une chute de ce genre, je me relève et poursuis ma route. Mais je m'étais mal orienté ; au lieu de tourner à droite, j'avais pris àgauche, et je cherchais en vain ma route.

A travers le brouillard qui pesait sur mes yeux, je voyais des maisons que je ne connaissais pas. J'allais, j'allais toujours. Ëcrasé de sommeil. Je tombai à plusieurs reprises, une dernière fois pour me rele-

LES IBBÉGULIEBS DE PABIS. 57

ver quand le soleil parut à Thorizon. J'étais étendu au milieu d'un pont, à une lieue au moins de mon domicile de hasard ; une voiture n'avait qu'à passer, j'étais broyé.

Une fois au lit ^ tout n'était pas dit. Ici, comme rue des Grès, je devais me lever au moins tous les trois quarts d'heure et sauter un bon quart d'heure pour récbauflPer mes pieds. Dans ces entr'actes de circonstance, je me tournais comme les mages vers l'orient pour voir si les premières lueurs du jour ne blanchissaient pas l'horizon.

Quelle joie quand montait au ciel l'étoile du matin! Elle devançait d'une heure le lever du soleil. Mais comme je regagnais tristement le pied de mon arbre, quand elle ne s'était pas encore montrée ! On était en hiver et les nuits sont longues, par le froid, sous l'orme !

Enfin j'attendais qu'il sonnât cinq heures^ et je descendais sur Paris. Je prenais du pain en passant dans les boulangeries, quand j'avais un peu d'argent, et j'allais me restaurer d'une omelette dans une crémerie située au coin de la rue du Four, crémerie ouverte de grand matin sur le passage des maraîchers qui vont aux halles; ou bien je me réfugiais dans l'église chaude de Saint- Sulpice. Avec quelle joie j'entendais sonner l'Angelus qui devait m'en ouvrir les portes!

58 LES IRBÉaUIJEBS DS PABIS.

C'est de Tintérieur des fortifications, autour desquelles j*errais, que j'ai entendu les tambours de la garde nationale battre la diane du 1^' janvier 1858. Le froid avait été rude pendant la nuit; j'avais dû presque tout le temps tourner autour de mon arbre. Je vis sur le matin l'herbe verte du glacis blanchir en se couvrant .de givre; les tambours au loin battaient joyeux, et, le soir, quand je revins, je ne rencontrai sur mon chemin qu'enfants heureux et pères ivres.

Moi je suçais des écorccs d'orange pour tromper la faim.

En 1862, au printemps, la misère revient; le lit me manque. Je retourne coucher sous l'Odéon, où j'ai dit que j'avais déjà demeuré; mais je n'ai point, je crois, expliqué comment. Il y a, on le sait, aux portes des théâtres, des barrières qu'on dresse, le soir, pour maintenir le public qui fait la queue, et qu'on démonte après l'entrée. Le concierge de l'Odéon dressait ses barrières contre le mur, et je me glissais derrière. J'y étais parfaitement à l'abri, grâce à la précaution que je prenais, en me faufilant, de disposer les cloisons, de façon que les barreaux des unes couvrissent les interstices des autres, si bien que l'épée des sergents de vUle, quand ils tâtaient, rencontrait toujours le bois. Je riais à me

LES IBBÉGULIEBS DE PABIS. S9

tordre quelquefois, quand ils s'escrimaient inutilement. Nous avons été deux longtemps; j'aVaisun voisin aimable, ancien économe de lycée disgracié, qui savait beaucoup et disait bien. Nous causions religion et métaphysique — à Toreille. Enfin la conversation tombait, on se souhaitait une bonne nuit, on s'arrangeait sur la dalle et Ton dormait.

A la suite d'une arrestation en 1862, je ne couchai plus sous rOdéon que de loin en loin, par-ci par-là, et je me mis en quête d'un nouvel abri.

Mon arbre des fortifications était toujours debout, mais il se trouvait prisonnier maintenant. La banlieue vient d'être annexée^ et on a éclairé le chemin de ronde qui longe les fortifications. Les sergents de ville y exercent la surveillance, concurremment avec les patrouilles de gabelous.

Il faut gagner la pleine campagne.

Je reste dans le département, mais je dépasse le rayon de la banlieue.

Je choisis sur le territoire d'Arcueil un arbre qui ne vaut pas l'autre; je viens y coucher tous les soirs.

Une fois pourtant je nerentrai pas.

Vous souvient-il ce de banquet à une table de la Califoitite sous les grands marronniers, où, à la lumière des lanternes, sous le ciel tiède, nous vidâmes

à quatre les trois litres à seize dont le flot ardent avait mis le feu dans nos veines et l'inspiration sur nos lèvres. Gérard défendait la monarchie, nous étions pour la république ; Bouimier nous récita de sa voix vibrante une olynthienne ; Paygan nous fit rhistoire du bataillon de Flotte. Ah I nous ne songions, Dieu nous en est témoin, qu'au bonheur des peuples; nous n'aimions que le beau, ne voulions que le vrai I

Vous payâtes 5 fr. 40 et nous partîmes.

Chacun dit qu'il rentrait chez soi, et je le dis comme les autres.

Vous croyiez que je restais route d'Orléans : j'y restais.... le temps de la suivre jusqu'à Arcueil, et là, je me couchais sous la lune.

Mais ce jour-là, un peu gai, peut-être un peu parti, ridée me prit de découcher. Derrière une haie verte, j'avisai un monticule où se trouvait ménagé un trou comme une niche. Je m'y laissai couler et m'étendis.

11 plut pendant la nuit, et l'eau passait sous moi par une petite rigole courant dans l'herbe; mais il n'est pas de joie sans mélange, et dans les cieux les plus cléments passent des éclairs d'orage. Je ne pouvais en vouloir au bon Dieu de mettre un peu d'eau dans mon vin.

Les exigences de la civilisation troublaient pourtant ma vie nocturne et me gâtaient ma saison.

Je fus une nuit découvert par un garde chamoêtre,

armé d*uii fusil chargé, qui me mit en joue à un moment où il croyait que j'allais fuir ; certainement il eût fait feu, si je ne m*étais pas arrêté. C'était la consigne^ il Taurait impitoyablement exécutée. Nous partîmes pour la gendarmerie de Sceaux, où il devait me mettre aux mains des gendarmes. Hais en route, on causa.

Je m'adressai à son bon cœur en lui faisant l'aveu de ma misère ! Il répondit à mes confessions par les siennes. C'était un ancien montagnard de Caussi dière, toujours républicain, mais qui, pour vivre, avait dû cacher sa cocarde. Un notable du pays, qu'il avait par hasard défendu un jour d'émeute, lui avait fait avoir la plaque et le fusil de garde champêtre. Il était devenu sceptique, ne croyait plus guère aux hommes ; mais mes théories socialistes lui plurent, et nous nous trouvâmes du même avis sur plus d'un point. Il me quitta au matin en m'appelant son frère, et il me promit de ne revenir me réveiller sous mon arbre, désormais, que pour reprendre la discussion à l'endroit où nous l'avions laissée.

Je sentais qu'il y avait là une éducation politique

à refaire, et que je pouvais ranimer chez cet homme

la notion du vrai, pour peu que j'en eusse le temps.

Mais devais-je, sur cette espérance incertaine, expo-

serma liberté? Fus-je coupableen abandonnant cette

tâche? Je ne le crois pas ; d'autant plus que l'ancien

montagnard m'avait avoué qu'il aimait à boire, et

que j'aurais eu affaire plus d'une fois à un élève aviné

qui m'aurait mal compris.

C)î LES IBBÉGULIEBS DE PABIS.

Je ne profitai pas de son offre; et je m'abstins de paraître sous mon arbre.

J'allai souR l'un, sous l'autre, pendant quelque temps; mais le risque d'être découvert était grand, et ces nuits d'été, moins douloureuses que les nuits d'hiver, étaient peut-être plus fatigantes.

En été, le jour vient vite. Cette étoile du matin que j'accueillais d'un remerciement en décembre, je la saluais d'un soupir en mai, et rien ne m'attristait plus que l'aurore.

A trois heures et demie au plus tard, une lumière pâle éclairait les routes. 11 commençait à paâser du monde. Je ne pouvais rester là. Il fallait fuir et continuer le sommeil en marchant, me réveillant quand j'allais donner de la tête contre un arbre.

Je ne devais pas songer à rentrer en ville de sitôt. On est suspect de vagabondage à cette heure, dans les rues, quand on y marche d'un pas traînant, chaussé de souliers sans talons, sous des habits troués. Hais enfin il faisait bon. J'allais devant moi sur les routés peu fréquentées, la tête dans l'air frais, les pieds dans la rosée. Quand il passait du monde, je cueillais des fleurs dans l'herbe, comme un rêveur.

Je m'arrêtais enfin dansun petit sentier, et là assis près d'une haie, faisant semblant de lire, iT'^ttant

LES IRBÉGUUEBS DE PABIS. 63

sur mes genoux quelque roman dépareillé, je sommeillais, tout près des champs pleins d'odeurs et des bocages pleins de chansons.

II me fut donné enfin, au bout de ces mois d'épreuve, de loger sous un toit entre le$ draps d'un lit.

Fontan a arrêté là ses confidences*

Un fait domine ce récit curieux.

Ce n'est pas le froid, la faim, la fatigue, la veille qui épouvantent cet irrégulier. Si la terre eut été libre, il y aurait fait bravement son lit, sous le ciel, en attendant d'y trouver sa tombe.

Il n'a pas vieilli ; il a le teint rose, un estomac de fer, et jamais il n'a eu un rhume!

Je ne parlerai pas de sa gaieté, qui est proverbiale. Il a sur ses lèvres un doux sourire; jamais une plainte amère contre la société.

J'ai dit que sa petite taille, le désordre fatal de sa toilette, désordre irrémédiable, éternel, à cause de la somme énorme qu'il eût fallu pour lui faire une garde-robe, lui rendaient impossible l'accès à une situation libérale. Il ne pouvait pas grandir, et avec des prodiges d'héroïsme, il n'arrivait jamais qu'à avoir trente sous pour renouveler sa chemise, ou quarante, pour acheter des souliers sans talons dans une échoppe.

Ainsi fait et vêtu, il n'avait d'autre ressource que le métier de hasard ou le travail de peine. Hais ici encore il était trop faible pour porter des fardeaux. Quant à gagner sa vie en faisant n'importe quoi, il y a essayé ; on ne le lui a pas permis.

Il a essayé aux Halles de faire les commissions ; mais il est interdit, au nom du factage réglementé, de porter un pain de beurre ou un sac de pommes. On sait déjà qu'il n'avait pu étaler le Spectre noir, et je l'ai vu qui tremblait devant les têtes de mouchard, quand il faisait sans permission^ le commerce des biscuits ou des verres à gaz.

On ne peut rien vendre, rien tenter, rien faire, sans autorisation ou sans médaille.

En demander une?Mais on hésite! C'est se mettre pour la vie au ban de la société I... On ne s'en relève pas, le préjugé pèse sur vous et sur vos fils : c'est un boulet aux pieds, une plaie au cœur! Ëût-on de quoi acheter une sellette pour cirer les souliers, on n'ose pas pour cent raisons! a Jen'aurais pas décrotté, dit Fontan, par respect pour les lettres.»

Qu'il retourne dans son pays! diront les uns.

Et des souliers?

Je me serais tué, crient les autres. Fontan n'a jamais pensé au suicide.

On se doit au monde, dit-il. Et puis ce serait se rendre, et il ne veut pas se jeter, vaincu, dans les bras de la mort, après l'avoir fait reculer quinze ansi

Il a fait ce qu'il a pu, des copies de thèses, des recherches pour des archéologues. Il a donné des le-

LES IBRÉGULIEBB DE PABIS. 65

çons, réternelle ressource! mais des leçons à dix sous. Sur son costume, les prix baissaient. Il a été garçon chezun apothicaire, etsecrétairedePaulFéval.

C*est à la suite de ce secrétariat qu'il fonda sur ses économies, en collaboration avec un poète, Constant Arnould, le Sans le sou, qui fit du bruit. 11 a été le rédacteur en chef gérant-propriétaire de Y Enfant terrible^ qui eut deux numéros; il a fait imprimer une élégie, deux brochures, et collaboré au Bohème j à VAppeL

C'est comme porteur des journaux dont il était corédacteur en chef ou collaborateur, qu'il gagnai les deux francs par semaine dont nous avons vu la distribution ingénieuse et vaillante.

Avec ses quarante sous, il mangeait et prenait de temps en temps son café.

Je lui demandai, après l'avoir écouté me raconter ses aventures, s'il voulait être notre secrétaire, à un camarade et moi, pour écrire une pièce que nous parlerions au coin du feu, et je lui proposai, comme rétribution, sa nourriture. Je savais bien ce que je faisais, et la spéculation était bonne. Je le priai de me fixer un chiffre. Combien par mois?

« J'aime mieux vous le dire tout de suite, me répondit-il. Je ne pourrai plus vivre comme autrefois... D'abord! je mangerai tous les jours.

— Que voulez-vous!...

-— Il me faut ma demi-tasse.

— Allez toujours.

— Mes cigares?

LES IBBEGULIEBS BB PABIS.

— Diable!

— N'y allons pas par quatre chemins: il me faut vingt francs par mois. »

Voilà rhomme qui, s'il était tombé sous la main d'un commissaire cruel, eût été comdamné comme vagabond, et eût roulé jusqu'à la tombe, de dépôt eh dépôt, de prison en prison.

Mais je n'ai pas sa résignation. J'ai peur, si j'insiste, que des mots de révolte ne viennent brûler mes lèvres!

Mieux vaut que nos colères, mieux vaut dans sa simplicité le spectacle de cette vie héroïque et triste.

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