‹ Les réfractairesChapitre 5 sur 45 · POUPELIN · texte numérisé non relu

POUPELIN

dit Mes Papier$.

Par un soir d'hiver, il y a trois ou quatre ans, je vis tout d'un coup, accroché à mes basques, un petit homme étrange, qui avait une tète trop grosse et des bras trop courts, pour lesquels on l'avait refusé à la conscription.

U était vêtu d'un pantalon d'enfant et d'une redingote de centenaire, coiffé d'un chapeau de feutre dur, énorme, à poils jaunes, qui l'écrasait comme un remords!

Je le regardai avec intérêt. Les bouffons m'attirent.

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Il remarqua ce regard, et caressant le plastron de sa redingote : « Il faut être bien mis, dit-il. Du reste j'ai toujours aimé la toilette.»

Qui était-ce? D'où venait-il?

Il avait, douze ans auparavant, habité le même hôtel que moi, et, au bout de douze ans, il me reconnaissait. Je le reconnus aussi, et, comme il m'avoua avec franchise avoir tout sacrifié pour ses vêtements, et souffrir même de la faim, je l'emmenai pour le soutenir — et l'étudier.

Il s'appelle POUPELIN et prétend que o'bbt lui qui

A FAIT l'ËMPIBE.

Personne ne se fâchera, pas même l'Empereur, j'espère, de ce récit où sont consignés les exploits et les malheurs du W^rwick nabot.

Je vais prendre Poupelin à son début et le mener jusqu'à nos jours.

C'est un Saintongeois. Il était, en 1848, petit propriétaire campagnard dans deux ou trois communes de la Charente-Inférieure, et pouvait vivre de ses lopins de terre, s'il consentait à les cultiver. Mais Poupelin était allé jusqu'en troisième, et il avait lu Plutarque.

La république arriva, adieu les champs et le fumier! Au lieu dengraisserles poules, ilse mêla d'élever des aigles. Poupelin se fit le patron de la candidature Louis-Napoléon Bonaparte.

On se souvient que c'est le département de la Cha-

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rente-Inférieure qui envoya, le premier, le prince comme représentant à la Chambre. Poupelin conduisit au vote trois villages. A l'époque de l'élection présidentielle, il soutint en faveur du candidat illustre des luttes pleines de gloire et de périls. On faillit l'assommer deux ou trois fois. Il ne pouvait pas rendre les coups de poing qu'il recevait, puisqu'il avait les bras trop courts. Enfin, couvert de bosses, noir de coups, il vit de ses yeux pochés le nom de son protégé sortir de l'urne.

Le Prince Louis-Napoléon Bonaparte était président.

H.-J.-P. Poupelin était ruiné.

La propagande veut des frais, ou plutôt la gloire coûte cher. Pour se faire un nom et dresser un piédestal à son éloquence, Poupelin parlait au peuple du haut de ses propres barriques, qu'on remplissait avant et qu'on vidait après. Il donna même des banquets, et, chaque fois qu'il tuait un cochon, il envoyait du boudin aux impérialistes.

Son petit avoir fut ainsi entamé, hypothéqué bientôt, et il lui suffit, quand il était à Paris, de quelques emprunts faits dans le pays pour achever de leruiner. Mais Poupelin croyait qu'au lendemain de la victoire, on ne l'oublierait pas, et il ne lésinait point. Son

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cellier et sa basse-cour étaient les corridors de la députation.

Il fut, pour son malheur^ un des délégués de la Charente-Inférieure, chargés de féliciter le Prince. L'aide de camp général Roguet les reçut sur le pont de la frégate-école, où Poupelin le harangua.

Iln'a pasvoulu me dicter son discours nila réponse qu'on y fit; mais, quand il raconte cette entrevue, c'est toujours à la première personne qu'il parle, se déplaçant, faisant les gestes, changeant la voix. On dirait qu'il lit une tragédie.

« Général ?

— Bon Charentais?

— Laissez un Cognaçais vous dire....

— Jeune homme , exprimez-vous I »

Le général fut aimable comme toujours, et félicita vivement l'orateur, l'assura de la reconnaissance du Président, manifesta l'espérance qu'on se reverrait, etc., etc. On se quitta.

Poupelin rentra chez lui. Il songea quelque temps à son coteau natal, se rappela les bonnes heures passées dans ses vignes, sous le soleil qui l'avait vu naître; mais le citoyen l'emporta sur l'homme et il écrivit à Cognac.

Il écrivit qu'on ne devait pas compter sur son retour. Le soin de la chose publique le retenait ici, près de l'Elysée. Mais on pouvait être sûr qu'il n'oublierait pas le village où il avait joué enfant, et que ses sympathies les meilleures étaient toujours acquises à cette Charente où il avait grandi (pas trop).

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Il terminait en promettant qu'il ferait tout pour obtenir une fontaine sur la place.

A ce moment un régiment passait dans la rue, tambours en tête. Comme il y avait un embarras de voitures, la musique s'arrêta sous ses fenêtres. Poupelin parut au balcon, salua et disparut. Il savait que dans la vie publique il ne faut pas se prodiguer.

Le lendemain, il se rendit à TÉlysée.

Poupelin entre, son portefeuille sous le bras; il venait sans doute pour travailler avec le président, et, comme il était tard, il allait vite*

On l'arrête à la porte.

« Je vois, dit-il au fonctionnaire, que vous faites votre devoir en bon serviteur et en bon soldat. Votre nom, pour que j'appelle sur vous l'attention du Prince.

— C'est le vôtre qu'il faut nous donner, fit le gardien, que le costume hétéroclite de son protecteur inattendu laissait encore incrédule et défiant.

— Votre intelligence égale votre dévouement, » répondit Poupelin, et il jeta son nom.

On revint, quelques minutes après, répondre qu'on ne le connaissait pas.

« Dites, cria-t-il avec un geste à la Mirabeau, dites que c'est l'orateur des Charcutais qui vient visite ; relu de la Charente. »

Après trois quarts d'heure d'attente, pendant les quels Poupelin croyait qu'on préparait les appartements, on le fit entrer.

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On homme, au seuil d'un couloir un peu sombre, se tenait debout, vêtu de noir.

Poupelin baisse Téchine, lève le bras, et il commence :

— Votre nom à la fois fait trembler et rassure...

— Je m'appelle Pitou, répondit Thomme. »

Si Poupelin eût été superstitieux, il s'en fût tenu là. Sa carrière de courtisan commençait mal, on ne confond pas ainsi les huissiers et les présidents. Il devait reprendre le chemin de fer et ne plus songer à la fontaine.

Il resta.

Faut-il dire combien de fois il a frappé aux portes des ministères, que de gens il a poursuivis, harangués, lassés! On ne connaissait que lui autour de l'Elysée, et il passa pendant quelque temps pour un envoyé de Mazzini, de Mazzini, scélérat, qui avait choisi ce petit homme conL'iue, grassouillet, bavard, pour accomplir le crime.

Il descendit d'illusion en illusion jusqu'à un septième de la rue de l'Arbre-See, où j'eus l'honneur de le connaître. Il espérait encore.

Mais non ; l'Empire se fit, et NapoléonlII gouverna, fit la guerre, sans s'aider de ses services ou seulement de ses conseils. Il y eut des changements d'ambassadeurs, des remaniements de cabinet, on appela

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des hommes nouveaux : Poupelin ne fut d'aucune combinaison.

A la fin, fatigué, un peu triste, il songea à se retirer, pour un temps au moins, et je le vis un jour qui rentrait avec une feuille de papier-ministre à la main. Il écrivit, le soir, au cabinet des Tuileries; sa lettre était simple et digne.

Il annonçait son intention de rentrer dans la vie privée. *

Laissant à d'autres le soin des affaires, il allait se reposer des luttes d'autrefois sous le toit de ses pères. Il était décidé à refuser désormais tout ce que le gouvernement songerait à lui offrir. Mais, pour montrer qu'il ne boudait pas, que c'était fatigué et non rancune, il déclarait qu'il accepterait avec reconnaissance la croix de la Légion d'honneur. Il priait Son Excellence de vouloir bien appuyer le plus tôt possible sa demanJe, et soumettre prochainement sa nomination à la signature de TËmpereur. Il allait partir et aurait voulu attacher le ruban à la boutonnière de sa redingote de voyage.

A partir de ce jour, il lut tous les matins le Moniteur sur les murs des mairies et se chercha parmi les décorés. Il commençait à perdre patience, quand un jour, sur la liste, il voit un nom qui ressemblait au sien. Ce n'était point l'orthographe exacte, et un des prénoms était faux. Aussi écrivit-il au ministre [)Our obtenir la rectification, en faisant remarquer sans aigreur, mais non sans mélancolie, combien la fortune, jusque dans ses faveurs, se montrait bizarre

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envers lui. Il n'en remerciait pas moins Son Excellence, gui avait aacordé à son dévouement cette récompense glorieuse, quoique tardive, qui serait Tunique héritage de ses enfants — s'il en avait.

Le Moniteur resta muet, et quand Poupelin se présenta au ministre pour s'expliquer, il apprit qu'on n'avait point fait erreur et que ce n'était point lui décidément le décoré.

Ce fut le coup de grâce, et sa foi politique en fut même, dilH>n, ébranlée. Non qu'il ait rompu avec l'Empereur : « Je le vois toujours avec plaisir quand il passe,» dit-il; mais il ajoute, avec un sourire à fendre du bois, que sans l'Empire il aurait encore des vignes et plus de toilette.

 partir de ce moment où lui fut refusée la croix, Poupelin voua à certains hommes des ministères une haine implacable, et, pour donner à sa personne de l'autorité, alla de par le monde, recueillant partout des certificats en son honneur, pour prouver qu'il était apprécié dans la foule, s'il était craint chez les puissants. De là l'histoire épique de sa serviette et son surnom de Mes Papiers.

Dès son entrée dans la vie politique, Poupelin s'était dit qu'on ne puise une autorité sérieuse que dans les sympathies de ses contemporains et que la véritable garantie, par ce temps de démocratie, est le témoignage des hommes. Aussi, s'adressa- 1- il de

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bonne heure à leur mémoire et à leur franchise. Il avait, dès le début de sa carrière, tenu un registre exact et inexorable de ses actions.

Les premiers feuillets de son portefeuille racontent comment il résistait à Témeute dans les campagnes; on y constate tous les triomphes qu'il obtint avec le« raclées qu'il reçut. Tel soir, à Tauberge du Cheval blanc, il terrassa sous ses arguments victorieux un pharmacien orléaniste; tel autre jour, on le relève, moulu, Tœil jaune et le nez enflé : un jacobin s'est assis dessus.

Tous le monde a signé : le maire et les adjoints, le commissaire et les gendarmes, des fonctionnaires qui étaient en tournée, et des touristes qui passaient par là.

C'est avant la Présidence celai Mais ensuite, après TËmpire, les certificats changent. Ce n'est plus le souffle ardent de la politique qui va tourner les pages. Poupelin, ne pouvant être pasteur des peuples^ se fait éducateur d'enfants; il enseigne à nos fils l'alphabet et les quatre règles, c'est à ses patrons les maîtres d'école qu'il demande des certificats. L'un d'eux a mis : « Je certifie que M. Poupelin jouit d'un excellent appétit.»£t Poupelin a écrit en marge: «Un bon appétit est le signe d'une bonne conscience. » En 1860, le niveau baisse sensiblement. Poupelin fait établir qu'il parait tranquille ; qu'en le voyant passer on ne remarque rien d'insolite ni de disgracieux dans sa démarche. Les garanties sont aussi sérieuses, mais les faits moins vastes.

Un jour, il regarde marcher un prisonnier entre deux gendarmes, et ses yeux se mouillent. Vite, il tire une écritoire de sa poche, et se fait délivrer par les assistants cette attestation : « Nous déclarons qu'un monsieur que nous ne connaissons pas, un peu noué, en voyant passer un prisonnier, a paru vivement ému et qu'il a versé des larmes. »

Par un beau soir d'été, au n^ 11 deTancienne rue d'Enfer, il laisse tomber son portefeuille dans la fosse commune. Nous entendons des cris affreux : Poupelin, d'une main, retenait ses vêtements, de l'autre s'arrachait les cheveux. 11 courut au poste des pompiers, et revint avec un sapeur qui plongea, et, dans l'abime, alla repêcher la serviette.

Ce sont ces papiers-là qu'on peut toucher quand on est entré dans la familiarité de Poupelin ; mais autrement il ne les montre qu'aux fonctionnaires et aux gendarmes.

Je me rappelle le jour solennel où je les vis.

C'était un dimanche de juin. Nous partîmes du Luxembourg, un compatriote et moi, ayant Poupelin entre nous deux, Poupelin qui ne devait plus rien nous cacher.

On prit la rue de Seine, les quais ; nous descendîmes sous les ponts, nous remontâmes. Il faisait un soleil torride. Nous enfilâmes le pont des Saint-Pères,

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nous longeâmes les Tuileries. Poupelin était ému, mais calme.

Mon ami, en face de ce silence, sous le ciel brûlant, commençait à se repentir. « Nous sommes, me dit-il à un moment où il croyait n'être pas entendu, sur la trace d'un grand crime. »

Par trois fois, nous entrâmes dans les cafés, et nous en sortîmes, Poupelin en tète.

Enfin, à l'entresol d'un estaminet sombre, Poupelin se déboutonna, déboucla la vieille bretelle qui retenait le portefeuille, l'ouvrit toute grande, et, le levant dans sa main gauche, de la main droite il frappa au milieu et dit :

« Ce n'est pas pour vous humilier, loin de làl Mais vous n'en avez pas des comme ça I »

Il est de fait que mon ami ne portait pas de papiers établissant qu'il était sensible, maigre ou gras. Poupelin triomphait.

Avant de lever la séance, il nous soumit un procèsverbal de la journée, qu'il nous pria de lui signer, si nous n'y trouvions rien de compromettant.

Il était ainsi conçu :

« Nous certifions nous être promenés avec le sieur Poupelin, et rien, dans le cours de cette promenade, ne nous a paru trahir chez lui une nature venimeuse et malfaisa?)* \ »

Nous signâmes.

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Que fait Poupelin dans l'intervalle des coups d'État?

Comme le métier de noircisseur de verre pour les jours d'éclipsé, celui de faiseur d'Empire a ses moments de relâche ; il y a des mortes saisons.

Nous Favons dit, il est instituteur primaire.

Hais il exerce de préférence dans la banlieue, et principalement du côté de Passy, Boulogne, Auteuil, Saint-Cloud.

Il m'a expliqué pourquoi.

« L'Empereur, dit-il, aime à prendre Tair. Je puis le rencontrer un jour. Nous causerons. Il faut que nous soyons seuls. » Et, vivant de cette espérance, Poupelin rôde dans les petites pensions de la banlieue cherchant, quand il mène les enfants en promenade ou qu'il a un quart d'heure de liberté, les coins oii peut de préférence, pour un motif ou pour un autre, s'arrêter un empereur.

Un jour, il se trouva face à face avec l'Impératrice, le petit Prince et une dame d'honneur, dans une allée du bois de Boulogne. C'était le moment, et il était justement en toilette. Par un hasard sans nom, ce jour-là, il avait oublié ses papiers !

Il est bien peu d'écoles aux environs de Paris, dans lesquelles il n'ait été professeur, pion ou cuisinier ; le tout ensemble quelquefois. Des trois fonctions, dois-jele dire? c'est encore la dernière qu'il préfère, Bt il est à craindre, malgré tout, qu'il soit à jamais perdu pour la politique.

Son éloquence lui nuit I

Je le fis entrer, il y a quelques années, dans un

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hôpital où j'avais des amis. On le traita pour la fringale. Il eut portion double, du rôti, du vin.

Mais on signala, au bout de quelque temps, une mortalité considérable dans la salle qu'il occupait. Les malades tombaient comme des mouches : c'était Poupelin qui les tuait.

Il profitait de la souffrance qui les clouait sur le lit pour leur raconter sa vie et leur montrer ses papiers. Il inquiétait les agonies, il troublait les derniers moments ; on le vît faire signer des certificats à des malheureux qui rendaient Tâme.

On s'alarma.

Poupelin, qui avait une mine de chanoine, dut s'en aller. Le chef de service constata, à partir de ce jour, une diminution sensible dans le chiffre des morts.

Poupelin s'éloigna, et, dégoûté des hommes, il partit pour la banlieue, où il avait laissé du linge quelques années auparavant.

Il retrouva son linge, une place dans la maison, des saucisses les jours de fête et une cuisinière qui l'adorait. L'établissement ayant fait faillite, Poupelin songea à fonder, avec le cordon bleu, une petite . fruiterie ; mais on le planta là pour un dragon. ^

Poupelin reprit son bâton de pèlerin et se remit à parcourir les communes.

Il mène depuis des années cette vie postiche et vagabonde, allant d'une extrémité du département à l'autre, enjambant même dans Seine-et-Marne, mais, de préférence campant à l'ouest pour l'Empe-

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reur, et marchant surtout la nuit. C'est pour qu'on l'arrête et qu'il puisse montrer ses papiers.

Sous tous les quartiers de lune, il a été par les grands chemins, se rendant où l'appelaient la lettre d'un maître d'école, une invitation à déjeuner d'un collègue, l'assignation d'un magistrat.

Car il est connu des magistrats; les marchands de soupe sont mauvaise paye, et on lui doit 5 francs à Arpajon, un écu à Gonesse, 52 sous à Saint-Mandé. Il va nuitamment où l'appellent ses intérêts, consolé en route par l'idée qu'il va parler et montrer ses certificats. Il est célèbre à dix lieues à la ronde, et quand, le matin, aux premières heures du jour, les paysans qui vont aux champs voient un homme assis sur les marches de la mairie, qui attend que le village s'éveille, ils disent : « C'est le petit qui a des papiers. »

Qu'est devenue décidément, dans cette vie extramuros, l'ambition de Poupelin, et que reste-t-il de ses rêves de gloire ?

Poupelin, comme beaucoup d'hommes politiques, a perdu la foi. Il va maintenant à la dérive. 11 a pour la dernière fois, l'an passé, usé des protections qui lui restaient, pour obtenir d'être admis à faire son surnumérariat comme apprenti sous-contrôleur dans l'administration des Petites-Voitures ; et encore

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n'a-t-îl pu mènera bonne fin ses tentatives I Aujourd'hui il n'attend plus rien que du hasard et s'en rapporte à la volonté de la Providence.

Il a dormi longtemps chez moi dans un vieux fauteuil, étendu là comme Moïse dans son berceau : on avait fait même à ce propos une romance intitulée : Poupelin sauvé des eaux,

La nuit, il quittait quelquefois son fauteuil, et, dans les ténèbres, se glissait jusqu'à mon lit pour me réveiller et me demander, en tirant la couverture, si je croyais en Dieu, Quand, à travers ma mauvaise humeur, perçait un grain de scepticisme, Poupelin essayait de me convertir, mais c'était pour se rassurer. Cette préoccupation égoïste se trahissait dans son indifférence obstinée pour la vie future. l\ né parlait pas de Tautre monde et s'en tenait à celui-ci. En un mot, il voulait un Dieu équitable et bon, qui ne lui donnerait peut-être pas l'éternité, mais lui trouverait sur cette terre une petite place où il aurait la table et le logement avec quelques sous de poche. Quand mes arguments terrassaient les siens, il retournait plié en deux, vers son berceau, et je le voyais qui levait au ciel ses petits bras en soupirant. ' Il se contenterait de bien peu cependant, et ce n'est pas le poste toujours périlleux de ministre ou d'ambassadeur qu'il réclame aujourd'hui.

« La France, dit-il, a des possessions sur l'Océan dont elle ne profite pas et ne fait rien. On m'y transporterait. J'aurais là une cabane, des poules; j'acclimaterais les volatiles européens et je pourrais recueil

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lir les naufragés. Si une femme voulait me suivre, je Taccueillerais à bras ouverts; sinon, j'attendrais que le hasard en fît échouer une sur les côtes, et, si je lui convenais, tout serait dit. Je lui apporterais

trente-huit ans de vie presque chaste, mon cœur

et mes papiers!.... »

Telle est la dernière idée à laquelle s'est attaché Poupelin et qu'il me développait, il y a huit jours. Je la soumets au gouvernement, qui trouverait ainsi à faire garder ses poules et réparerait douze ans d'ingratitude.

Poupelin voudrait un uniforîne.

Je ne vois pas trop au milieu de l'Océan, sur un écueil, de quel éclat utile pourraient briller une redingote à collet groseille et une casquette en cuir bouilli. C'est une faiblesse, passons-la-lui. Elle ne minerait pas l'Empire, et cela d'ailleurs inspirerait plus de respect aux visiteurs et de confiance aux naufragés.

En attendant, Poupelin a pris une spécialité peu connue et qu'il fonde :

Il est professeur d'enfants hydrocéphales.

Avis aux familles ! Écrire rue Voltaire, 10, ou à M. A. B....y au Jockey-Club.

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