LE MUSÉE VIVANT
et l'on s'occupa de chercher un pitre.
Ici un soupir souleva la poitrine du géant qui se remit et continua :
« Ce pitre on le trouva, vous le connaissez, c'est celui que vous avez vu ce mjatin dans la baraque, et qui y sera encore demain, toujours, tant qu'il y aura un sou dans la caisse et Rosita dans la maison.
Oh ! quand il arriva à l'heure du souper, à la façon dont il s'assit, leva son verre, je compris qu'il allait être le maître et qu'il traînait le malheur après lui!
Lorsqu'il monta sur les tréteaux pour faire, avec Rosita, la parade, je flageolai sur mes jambes de géant I
J'avais toujours redouté pour elle, je veux dire pour moi, cette vie du tréteau, où elle serait l'héroïne des danses et des pantomimes lascives, où patrons et paillasses auraient le droit d'embrasser ses épaules, de pétrir sa taille, où devant elle, on marchanderait sa beauté : je les avais vus, par-dessus la toile, ces libertins oisifs, fils de famille aux lorgnons
LE BAOHELIEB G]éANT. 263
d'or, artistes aux longs cheveux noirs, rôder autour (les danseuses de corde et des joueuses de castagnettes, auxquelles on jette d*abord un bouquet puis une bourse. J'avais peur des deux, de la bourse et des fleurs, des fleurs surtout, car Rosita était femme à se griser de tous les parfums.
Ils eurent ensemble un succès sans pareil, et tous les soirs la foule se pressait aux pieds de la baraque, pour assister à la parade et voir les farces de Bêtinet amoureux d'Isabelle.
Bêtinet : c'est le nom du pître, qu'il porte encore; Isabelle : était le nom de guerre de Rosita.
Ce qu'ils disaient, je l'entendais à peine; mais quelquefois un baiser chantait sur les épaules de Tamoureuse, et je devenais pâle comme ce matin !
Baiser de singe, c'est vrai, mais qui sonnait douloureusement dans mon cœur I
Le Piéton et le Râble s'étaient aperçus de ma jalousie et l'excitaient à coups de réticences et d'épigrammes. Il me prenait parfois des envies de me lever et d'aller voir ; mais mon étatmele défendait: ma grandeur m'attachait au rivage !
Pourtant je ne laissais rien paraître de mes craintes, tant j'avais peur, et je redoublais pour Rosita de tendresse et d'afi'ection ; je l'accablais de mon amour. Faute cruelle! irréparable ! Il ne faut jamais laisser croire aux femmes qu'on les aime de façon à ne pouvoir se passer d'elles ! Lâcher l'aveu, c'est user l'ascendant, tomber en quenouille, abdiquer, et à moins d'avoir afi'aire à un ange — on dit qu'ils sont rares—
il suffit d*une occasion pour qu'on soit trahi. Elle se présente un jour sous la forme d'un homme vigoureux et roué.
Roué, notre pitre Tétait comme un faubourien corrompu î
Sa vie était un roman comique, où le Pactole et le ruisseau s'étaient toujours croisés! C'était» dans la force du terme, un banquiste; il aurait fait de M. Leverrier un nègre et de M. Limayrac un géant !
11 avait commencé comme aveugle, allant chanter avec un frère de louage dans les cafés, les cours, tâtant la vie du bout de son bâton.
Quand il eut amassé quelques sous par la cécité, il acheta un Rhotomago et vendit de la bonne for^ tanche.
Nous appelons Rhotomago ou Thomas cette espèce de bocal dans lequel se balance un enfant en bois, qui monte et remonte suivant qu'on pose ou que l'on retire le doigt ; c'est ce magot noyé qu'on interroge et qui rend les décrets vendus à raison d'un sou à ceux qui veulent savoir le passé, le présent et l'avenir I
« Monsieur RRho,... RRho.... RRho.... tomago va nous dire ce que vous êtes ! »
La bonne for tanche y c'est la bonne aventure.
On gagne beaucoup d'argent à ce métier-là, plus parfois qu'à tîranger la brême^ c'est-à-dire tirer les cartes.
Bêtinet row/a jusqu'à ce que tout fût mangé, et, le saint' frusquin dévoré, se remit aveugle.
LE BACHELIER G]éANT. 265
Enfin, une bonne chance se présentant, il revoit la lumière du ciel. Il trouve moyen de s'associer à un directeur de troupe qui, sachant ce que vaut un bon pitre, lui donne une part dans les bénéfices, et devine tout le parti qu'il peut tirer de sa verve et de sa finesse.
Il le charge des missions délicates et le voit toujours revenir triomphant.
C'était une lutte terrible alors entre les directeurs et les saltimbanques. Dieu sait ce que ces malheureux ont dû payer ! Laroche, à lui seul, a donné plus de 30,000 francs pour les droits des théâtres ou des pauvres.
Bêtinet se chargeait de mettre dedans l'ennemi.
Un jour, c'était pour la foire de Saint-Quentin. Il part en avant, arrive à midi, reste avec les voitures aux portes de la ville, ôte sa blouse de voyage, en prend une plus déchirée, effrange sa culotte, comme on dit que quelques régiments abîment exprès leur drapeau, pétrit sa casquette et arrache Tâme de ses souliers, puis il demande le théâtre.
Il s'y rend, monte l'escalier des artistes et se fait annoncer au directeur. On refuse de le recevoir, il insiste. Il est introduit.
Le directeur devant ce paquet de haillons, recule jusqu'à la fenêtre et l'ouvre.
Bêtine, salue gauchement et dit son histoire.
« Il a un petit cabinet de magie blanche^ assez propre. »
Le directeur le toise et sourit,
266 LE BACHBLIEB G]éANT.
« Si M. le directeur voulait bien lui laisser donner quelques représentations sur le théâtre d
Cest trop fort, cette fois I le directeur se lève, prend son chapeau.
« Alors, dit Bêtinet, je serai forcé d'affronter la place publique et de monter sur la place mon Domingo. Mais pour les droits Je suis bien pauvre
— Pouvez-vous me donner vingt francs? dit le directeur en brossant son chapeau.
— Vingt francs, c'est bien dur par le temps qui court ; enfin, si M. le directeur veut me signer un reçu, les voici. »
Bêtinet tire en même temps d'un vieux bas mal ravaudé vingt francs en quatre pièces de cent sous.
Le directeur signe et l'on se quitte.
Deux jours après, le même directeur descend son escalier, met le nez dehors ; il aperçoit en face de lui, devant son théâtre, une construction immense, un Capitole en planches, et reconnaît son malheureux de l'avant-veille dans un petit homme tout affairé, qui donne des ordres, comme César, à quatre charpentiers à la fois.
Il s'approche, on cause : le directeur dit qu'on l'a volé, et va, du même pas, porter une assignation contre Bêtinet au tribunal.
On plaide.
L'avocat du théâtre traîne les saltimbanques et Bêtinet dans la boue.
Bêtinet, à son tour, s'avance.
Mêlant la raillerie à la sensibilité, l'ironie aux larmes, il se défend. Ses enfants sont en pleurs, sa femme en couches I II se laisse emporter par le torrent et prend en main le drapeau déchiré des saltimbanques.
« Je suis en blouse, crie-t-il, mais elle est propre; j'ai des. souliers, mais ilsont des talons, et je connais
des bottes (son œil va chercher sous la robe de
l'avocat, pauvre diable qui marche sur ses tiges et ne sait où cacher ses pieds I)
« Je me saigne pour payer, mais je ne dois rien à personne. Demandez à M. Doublet, Thonorable charpentier de la rue Notre-Dame.
— Oui, » dit M. Doublet dans Tauditoire.
Le coup est terrible : l'étoile du directeur pâlit.
Bètinet élargit le débat.
« Monsieur a dit (et il montrait le pauvre avocat rouge et les pieds honteux) que les saltimbanques
buvaient et battaient leurs femmes (une pause).
Mieux vaut boire du vin que du sang, et battre sa femme dans une caravane que Tassassiner dans son hôtel I... »
C'était l'année du meurtre de madame de Praslin, rémotion fut immense I On courut du tribunal à la baraque; toutes les places furent louées, et le théâtre joua devant les banquettes.
Une autre fois en 1849, il arrive à Limoges. Il n'y a pas de spectacle organisé, mais simplement un directeur nommé. Le directeur, au nom de son pri-
268 LE BACHELIEB GÉAITT.
vilège, et quoique ne jouant point, réclame des droits aux saltimbanques.
On les lui refuse, il assigne devant le tribunal ; c*est Bêtinet qui représente la baraque.
Le directeur n'était point une bête et ne manquait point d'énergie.
11 marche au cœur du juge par le chemin de la vie honnête et du devoir courageusement accompli.
« J'ai droit à être écouté du tribunal, dit-il, mon passé prouve qui je suis. Je suis premier ténor maintenant, en même temps que directeur ; mais, quand il Fa fallu, j'ai travaillé bravement de mes mains et j'ai brouetté la terre aux ateliers nationaux... »
Bêtinet se lève I
« Vous calomniez les ateliers nationaux : personne n'y travaillait... (les juges écoutent favorablement).
« Si vous parlez de vous, je vous parlerai de nous, moi I
« Tandis que vous ruiniez la patrie au Champ de Mars, nous la servions au champ de foire I Les saltimbanques faisaient des quêtes au profit des pauvres, et l'un d'eux, au nom de nous tous, portait 777 francs, je précise, entre les mains, — allez-vous les salir aussi ? — de Lamennais et de Béranger I »
Il se laissa malheureusement griser par sa salive, et fut condamné, après avoir bouleversé les âmes, à mettre entre les mains du directeur 60 francs, ou le cinquième de ses recettes.
Le cinquième ? Sa vengeance est trouvée. 11 annonce par la ville lui-même qu'on ne donnera pas d'argent le soir au bureau. Chacun payera en nature, croûtes de pain, flan, savates, gilets de laine I Le directeur prendra son cinquième !
Un homme se présente avec un clysopompe : — « Passez aux premières ! »
Il fallait entendre Bêtinet raconter ces folies! Philosophe gouailleur et sceptique, il riait au nez de la chance nouvelle, et s'amusait de sa décadence avec une gaieté mordante qui faisait la joie de la baraque, quand le travail n'allait pas.
Rosita n'était pas la dernière à applaudir du regard et des lèvres aux mots heureux !
J'étais jaloux du succès du pitre, quand je la voyais ainsi l'écouter, sans perdre une de ses paroles, un de ses gestes, ne se rappelant plus que j'étais là, attendant le mot de la fini
Mon cœur se serrait, et je riais jaune quand il fallait rire. Ma douleur me rendit injuste et mauvais. J'essayai de ruiner la popularité du pitre, de lui couper le succès sous le pied par des interruptions malignes ou des réflexions d'ennuyé.
Mal m'en prit : je me mis à dos l'opinion publique et Bêtinet me massacra de son ironie froide et canaille^ dans son argot téméraire, avec sa langue pittoresque du faubourg. Il mit les rieurs de son côté, et Rosita ne me défendit point I
Je devinai à son attitude, ce jour-là, ue j^étais
perdu ! Ma science était rasée^ j'étais moins fort que
Bêtinet, et tout mon latin n^avait servi qu'à me faire battre ; Tabime était creusé ; je sentis la terre fuir sous mes pieds.
Toutes mes parodies écrites, mes boniments préparés ne valaient pas les improvisations de Bêtinet qui laissait tout au hasard, si bien que les gens même de la baraque, ces blasés, trouvaient plaisir à la parade, et allaient là comme les journalistes aux premières.
Que va-t-il inventer encore ce soir? disait Rosita aux autres en grimpant sur les tréteaux, sans m'avoir même regardé ou serré la main. Le Piéton courageux applaudissait avec ses pieds, et le Râble mystérieux se redressait sur son espèce de séant pour regarder.
Seul, je me tenais assis et silencieux, n*osant pas voir, parce qu*il était des gestes qui me faisaient pâlir, et que je ne voulais pas qu*on sût ma douleur I
Oh ! quels moments j*ai passés alors I J'y suis presque fait, maintenant, mais le premier jour quel supplice ! Supplice d'autant plus douloureux que je me débattais dans l'incertitude, que j'avais les fièvres, les angoisseS; avec la convalescence et les rechutes de l'homme qui ne sait pas et ne veut pas savoir ! Angoisses mille fois plus tristes que la réalité. Le cerveau se brise à forger des excuses, le cœur, — qui voit clair î — se resserre, se crispe, s'ouvre et se ferme Si cela avait duré quelques semaines encore, je serais mort.
Mais un jour j'appris tout : j'entendis la patronne faire une scène affreuse à Rosita en Taccusant de lui avoir volé Bêtinet, et une bataille s'engagea entre les deux femmes, où la patronne était la plus forte.
Je descendis de mon fauteuil de géant, et ce fut moi qui les séparai.
Rosita me regarda hébétée, presque honteuse, honteuse pour moi! L'autre créature me rit au nez. Le Piéton et le Ràble firent écho. Heureusement le patron parut, et tout rentra dans le silence.
A mesure que le géant parlait, son œil devenait plus sombre, et sa grande main, qu'il levait par instants, fiévreuse, décrivait sur le mur des dessins bizarres à la lueur de la maigre chandelle qui finissait.
Hais, à ce moment de son récit, il s'arrêta et resta immobile.
Ainsi penché, plié en deux, et un peu voûté par le chagrin, il avait l'air d'une de ces statues de dieux indiens accroupis dans leur rêve et sur qui pèse le poids de l'immuable fatalité.
Il faisait peine avoir, cet homme, athlète et géant» qu'une main de femme courbait, et dont la tète,
272 LE bagheliek géant.
comme un grand arbre chargé de pluie, se baissait au vent des amers souvenirs.
Je n'interrompis point son silence. C'est lui qui, au bout d'un instant, résigné et grave, releva son front et reprit, où il Tavait laissé, le récit douloureux de ses tristes amours.
(c C'en était fait, celle pour qui j'avais dit adieu à la vie honnête, à qui j'avais Joué mon corps comme géant, et, comme homme, vendu mon âme, cette coureuse des champs de foire, elle me trompait avec un paillasseivrogne, échappé cynique des faubourgs malsains.
Ce fut une chute terrible, comme si je tombais de mon haut, avec ma taille ! Je restai étourdi sur le coup ; il y a quelque temps de cela; mais,ajouta-t-il avec un sourire mélancolique, en mettant la main sur son cœur, la place est toujours sensible.
J'aurais moins souffert si elle avait choisi moins bas : ma douleur s'irritait de sa dégradation. J'avais été dupe. Elle avait, comme ses pareilles, la nostalgie du ruisseau sale, et quand je lui prêtais une âme digne de comprendre la mienne, pauvre foui je comptais sans ses impressions d'enfance et de jeunesse, le voisinage du faubourg et le commerce du voyou.
Vous voulez savoir maintenant comment se termina la scène et ce que fut l'explication ?
Elle nia effrontément, et moi, moi faible et vil, je fis semblant d'ajouter foi à ses serments, et répondis aux plaisanteries écrasantes par un sourire ! Âh l ce
LE BACHELIEB GÉANT. 273
sourire, il me coûta cher, et tout mon être dut se tendre pour le grimacer I
Ce qu'il arriva ensuite, le croiriez-vous?
Quand nous laissâmes la baraque, d'où nous chassait sa trahison, je demandai au pitre, à Bètinet, oui, à lui-même, de nous suivre.
Je voulais, fanfaron piteux, prouver par là que je ne croyais point à la calomnie: peut-être je craignais que Rosita, sans lui, ne consentit point à partir.
Mon égoïsme aussi parlait! J'avais raté ma vie, et je tenais à ce que le boulet, auquel j'avais soudé ma chaîne, vînt avec moi !
Quoi qu'il en soit, les choses se passèrent ainsi, et Bêtinet donnait le bras à Rosita quand nous sortîmes.
Il faut être bien fou, n'est-ce pas, bien fou, bien lâche?...
Que celui qui n'a jamais été fou et lâche devant les femmes me jette la première pierre I »
Et en disant cela le géant relevait la tête, et de son œil ardent semblait défier un invisible ennemi.
« Je vous fais grâce de mes émotions I la vie n'est pas faite que de cela, les soupirs ne nourrissent point, la douleur creuse.
Il s'agissait de gagner son pain.
Par une fatalité cruelle, le choléra passa dans le village où vivaient Fouille-au-Pot et sa sœur, et les emporta tous les deux.
Il fallut taire revenir Violette, et, un matin, la pauvre petite nous arriva dans un trou d*auberge.
Elle me ressemblait, dit-on, et Bêtinet le faisait remarquer en ricanant: il la détestait pour cette raison, et Rosita n'osait Tembrasser devant lui.
Elle ne vécut pas longtemps, Dieu merci ! mais ce fut hélas I un horrible drame.
Nous nous étions rendus à la foire voisine pour chercher de Touvrage; mais tous les cadres étaient remplis et ma spécialité était prise.
La vogue était à un géant qui mesurait sept pouces de plus que moi, ce qui valait plus que tous les diplômes et enfonçait le baccalauréat. Il était descendu un matin de sa montagne, en sabots, et avait simplement planté là, derrière un rideau, son grand cadavre ; déjà la recette lui allait au genou.
Rosita et Bêtinet auraient pu trouver un engagement pour la parade, mais il fallait se séparer, et nul ici ne le voulait; ni Bêtinet, dont la paresse était en garde, ni Rosita qui pensait d'après lui, ni moi qui aurais tout fait plutôt que de les quitter.
Heureusement, au bout du champ de foire, se trouvait une ménagerie dont le dompteur venait d'être affreusement mutilé.
On nous offrit, à Rosita et à moi, de remplacer le dompteur : nous entrerions ensemble dans les cages.
Cela vous étonne qu'on nous ait fait d'emblée une pareille proposition, et que nous ayons pu accepter?
— Vous encore, mais Rosita....
LE BACHELIEB GÉANT. 275
— Oh I Rosita n'hésita point ! On eût dit qu'elle était contente, la malheureuse, de courir près de moi un danger, et le lendemain même de ma honteuse découverte, alors qu'elle était sûre que je n'axais rien cru de ses hardis mensonges, elle prit plaisir, avec une grâce coupable et des tendresses agaçantes, à irriter la blessure malsaine qu'elle avait faite.
J'aurais juré parfois qu'elle m'aimait toujours!
Nous acceptâmes donc la succession sanglante du dompteur et commençâmes notre apprentissage.
Métier triste , celui d'animal féroce en France I
Les voyez-vous étendus, pensifs et lâches, sur la poussière du plancher?
On est allé les prendre dans le désert, où le sable est brûlant.
Ils erraient libres sous le ciel, allaient voir le matin se lever le soleil, chassaient, le jour, et, le soir, rentraient repus dans leur tanière; leurs rugissements se perdaient dans l'immensité.
Ils sont là, maintenant, dan une cage de trois mètres, vaincus, esclaves, résignés! Ils hurlaient, ils bâillent; ils déchiraient la chair vivante, buvaient le sang qui fume, — on leur mejiure leur repas, maintenant, et, encore, faut-il qu'ils l'aient gagné!
On devra sortir du silence dédaigneux ou du songe muet:
« Tout beau, là-bas! d'Artagnan, couché! fais le mort! Taisez-vous, les fauves!... »
Lions, tigres, panthères, léopards, les loups, les hyènes! L'ours blanc, ce naufragé du Nord qui des-
276 LE BAOHELIEB G]éAirr.
cendait les mers, accroupi sur un glaçon, et hurlait dans le vent, il est là, tendant, comme un chameau, le cou vers les citernes, et balançantsa tête à la façon de$ fous, en jetant à travers les barreaux sa plainte monotone et lugubre. L'entendez-vous ?
Comment, demande-t-on, allions-nous faire ?
Étaient-ce nous, venus d'hier dans ce harem aux odeurs mêlées, qui allions connaître le mystère et savoir les secrets ? Gomme s'il y avait un secret !
Les caresses qui les énervent, les parfums qui protègent, la baguette chauffée à blanc de Morock, suppositions, légendes I
-— Qu'est-ce donc?
— C'est le triomphe légitime du courage sur la brutalité, de la patience sur la furie, de l'homme sur la bête ; quelques prisonniers se révoltent, montrent les dents, hérissent les poils; levez le bâton et frappez fort, en face ; brisez-leur les reins s'ils ne plient l'échiné.
La plupart se résignent et s'élèvent comme des chiens ou des enfants : une caresse par ci, deux taloches par là, beaucoup de sucre et le tour est joué.
Si la bête est haute, un peu vieille, on y met le temps et plus d'égards. C'est ce que nous fîmes.
Pendant une vingtaine de jours, d'heure en heure, nous rôdâmes devant chaque cage, en regardant son pensionnaire, l'appelant, nous faisant connaître, puis aimer. Si l'on m'eût parlé de cela, quand j'étais régent de septième! Mais nous avions, dans le vovage, déjà vu des ménageries, il nous était arrivé.
LE BACHELIEK OÉANT. 277
déjà, de passer notre main dans la cage des hyènes et des lions, rassurés par l'exemple des gardiens, qui en agissent avec les bêtes féroces comme des piqueurs avec les chiens. Un préjugé, du reste, cette férocité. J'ai aperçu de ma fenêtre, dans une chambre, bien tranquilles, des femmes de dompteur tricotant, et des lionceaux qui jouaient aux quatre coins avec des oursons farceurs. C'est la panthère qui était le pat.
Mon cœur battit pourtant le jour où j'entrai pour la première fois dans les cages. Vous le comprenez.
Je voulus, d'abord, m'exposer seul et ne laisser s'aventurer Rosita que si moi j'en sortais.
Je choisis, pour mon premier essai, le lion, celuilà même qui avait à moitié dévoré son maître. — - C'est ma nature à moi de plonger au cœur du danger, tout d'abord ; par lâcheté, peut-être, pour en finir d'un coup, mourir ou vaincre.
J'entrai donc.
Derrière la porte du fond entrebâillée, Rosita, armée d'une fourche, regardait ; devant les barreaux, Bêtinet, dont j'allais gagner la vie, tenait une barre de fer et attendait.
Le lion ne bougea point, il leva vers moi ses yeux mélancoliques et se rendormit. La peur me prit en face de ce colosse qu'il fallait troublet» ; et peut-être si Rosita n'eut point été là, si Bêtinet n'eût pas été son amant, je serais sorti pour ne pas y rentrer.Mais devant elle, devant lui, je voulais être brave. Ne de-
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vait-elle pas, d^ailleurs, venir avec moi? Il s*agissait de mater la bête.
Je m'avançai, et saisissant le lion par les deux oreilles, je relevai sa grosse tète et la secouai dans mes mains; il poussa un sourd grognement, essaya de se retourner, je tins bon. S'il eût fait effort, il n'avait qu'à tourner son cou et j'allais m'aplatir, brisé contre les barreaux ! il n'essaya point; je le lâchai et j'attendis ; il tourna triste sur lui-même, et s'allongea comme un sphinx; je le forçai à se relever et à marcher autour de moi, il obéit.
Roi déchu, il lui fallait le soleil de l'Afrique et le vent du désert pour qu'il eût soif de sang humain !
Je le regardai presque avec pitié« et sans émotion je fis signe à Rosita d'entrer.
Elle entra et ferma la porte.
« II noas mangera tous les deux, le Grand, » ditelle tout bas, en mettant dans ma main sa main que, le matin même, entre deux portes, j'avais vue s'égarer, brûlante, dans la perruque de Bêtinet.
Mais le lion, au lieu de se jeter sur nous, la flaira et frotta sa crinière contre sa jupe ; dehors, on baissa les fourches ; la connaissance était faite maintenant.
Nous sortîmes de la cage du lion pour entrer dans celles du tigre, des hyènes, de Fours, des loups.
Trois semaines après, on annonça notre début sous ce titre : Les Martyrs chrétiens.
Vêtus, elle en vierge romaine, moi en Polyeucte
LE BACHELIÊE tJÊAKT. 279
de la décadence, nous simulions les chrétiens livrés aux bétes. J'avais écrit le boniment que récitait devant les cages Bêtinet, déguisé en bourreau ! — Douce ironie ! — et nous exécutions lès poses des suppliciés,* tantôt la tète sous le mufle du tigre, tantôt les bras dans la gueule du lion.
Nos costumes reluisaient au gaz, ma taille gigantesque me donnait un air de héros farouche ; Rosita, qu'enivraient les dangers, les chairs frémissantes sous son maillot clair, semblait une sainte Thérèse expirant dans l'extase I
Les spectateurs nous suivaient haletants, le cou tendu, la gorge sèche, parfois poussant un soupir de terreur; quelques-uns murmurant :
« Comme elle est belle I »
Et moi, comme si j'eusse voulu vraiment arracher leur proie aux bétes fauves, je Tétreignais dans mes bras nus, entre lesquels il me prenait envie de Tétouffer quelquefois, lorsque, de ses yeux bleus, frémissante et pâmée, oubliant le géant, les lions, elle cherchait, pour lui sourire, devant les cages, Bêtinet, le bourreau comique !
Nous étions largement payés, et nous faisions fureur. Mais le dompteur estropié trouva un matin à vendre sa ménagerie. Nous étions cette fois encore sur le pavé, sans économies — avec Bêtinet, on n'en faisait pas — si le patron, brave homme au fond, n'avait distrait deux de ses cages, qu'il nous céda, en nous donnant du temps pour payer.
Nous les prîmes et Ton essaya d'y gagner sa vie. Mais non, la misère revint!
Nous nous installâmes pour quelques semaines dans une petite ville du Midi, espérant que nous y ferions des affaires et qu'on pourrait peut-être ajouter un tigre, un ours au personnel.
Nous ne fîmes rien, et avant qu'un mois se fût écoulé, nous étions endettés partout, à l'auberge et chez le boucher, qui nous refusa un matin de livrer la nourriture pour les bêtes avant que nous l'eussions payé.
Que devenir?
Nous avions annoncé l'entrée dans les cages pour le soir même, jour de fête, et les animaux n'avaient pas mangé. C'était un mouvement terrible contre les grilles, on grognait derrière les barreaux; ils avaient le sang dans les yeux, le désert dans le ventre.
Je poussais d'épouvantables blasphèmes; Bêtinet lui-même avait son génie troublé; Rosita pleurait avec Violette dans ses bras, la pauvre enfant mordait dans un coin de pain bis qui était le dernier de la huche.
J'ai vu dans les cirques que la paille manquait à l'écurie et l'avoine dans la mangeoire; mais les chevaux attendent.
Dans les ménageries, on n'attend pas.
L'heure de la représentation approchait cependant.
Allions-nous entrer? C'était une mort certaine. Rosita court encore chez le boucher qui tenait
LE BACHELIEB GÉANT. 281
notre vie suspendue aux crocs de son étal : elle rentre désespérée.
Mais moi, arrachant Violette d'entre ses mains, je cours à mon tour chez le vendeur de viande, et lui montrant la pauvre petite qui cassait ses dents sur son morceau de pain :
« Tenez, lui criai-je, vous serez payél »
« Je vais faire annoncer par les rues que, ce soir, j'entrerai dans la cage du lion, je lui mordrai les narines avec des pinces pour qu'il hurle et s'emporte. Et j'aurai ma fille avec moi !
« Voulez-vous que le lion ait mangé d'abord?
Le lion mangea, et, le soir, la foule vint — la foule infâme qui voulut le spectacle aflFreux, et demanda comme on le lui avait promis, le père et l'enfant dans la cage.
Pour le premier jour, j'avais peur, et l'animal semblait furieux!
Il fallut obéir ! Les cris du public, la crainte du boucher, le besoin de vivre me poussèrent dans le couloir qui donnait sur la loge, et j'entrai portant Violette sur mon bras.
Le lion la connaissait bien, et, le matin, elle avait plus d'une fois passé ses menottes dans sa crinière.
Mais le jeûne forcé du jour avait irrité le pensionnaire aux babines sanglantes, et il grogna sourdement quand j'arrivai.
Puis, sans que ma cravache eût parlé, se levant
282 LE BÂCHELIEB GÉANT.
debout, il posa ses deux pattes de devant sur ma poitrine, et me regarda immobile.
Sa tète me parut énorme! Son souffle ardent passait sur mon visage !
Je tremblai : le lion le sentit I
Il retomba sur ses quatre pattes, muet, tranquille.
Je voulus sortir; mais il se mit entre la porte et moil
Rassemblant alors toute mon énergie, et jouant un jeu suprême, d'une main je serrai contre moi Violette, qui pleurait, de Tautre je cinglai avec ma cravache le muQe de la bête fauve.
Et la douleur lui arracha un formidable rugissement qui alla glacer le cœur de la foule :
« Sortez, » crièrent quelques voix.
Assassins, pourquoi m*aviez-vous fait entrer?
Je pus pourtant passer et soulever la porte, mais je dus, pour cela, détourner mon regard et quitter un instant les yeux de Tennemi.
Je Tentendis bondir, me retournai... — Le meurtre était commis I
La figure de notre pauvre petite fille n'était qu'une large plaie rouge, et ses yeux pendaient déchirés par la griffe du lion.
Il lui avait d'un coup labouré le visage, et sous sa patte étouffé la plainte ! La foule poussa un hurlement d'horreur quand elle aperçut cette tête pétrie : l'enfant n'avait même plus de bouche pour crier !
La bête était allée se coucher dans un coin : je pouvais sortir maintenant.
LE BACHELIER GËANT. 283
Violette vécut quelque temps encore, mais ce n'était plus elle ; ce qui restait de son visage était horrible ; elle eût fait de l'argent comme monstre.
La douleur de Rosita fut profonde, et je ne vis pas de quelques semaines Bêtinet se glisser dans le trou qui servait d'alcôve.
Fin d'ailleurs, odieusement habile, il s'était effacé devant le malheiir, et je crois même qu'il avait trouvé des larmes, le crocodile ! pour plaindre ces souffrances de mère !
Que fis-je, moi ? — Une folie.
Je tuai ce lion -dans une lutte à deux !
On le trouva mort dans sa cage, et moi, baigné dans mon sang le front dans ses blessures I
Le géant, ouvrit son gilet, et me montra sa poitrine broyée, mâchée, avec d'épouvantables cicatrices.
— En tuant ce lion, je nous ruinais une fois pour toutes^ et, pour me guérir, on vendit tout.
Nous traînâmes encore quelques hyènes maigres par des foires où l'on ne gagnait rien, jusqu'à ce que, ayant vendu une à une les tètes de notre bétail sauvage, nous retombâmes dans la manche et dûmes vivre d'expédients : heureux encore ! nous avons pu acheter la roulotte que nous avons et les planches de la baraque.
Je pourrais arrêter ici le récit de mes aventures,
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d'autant plus, fit-il avec un geste de résigné, que là finit le drame.
Ma honte est acceptée : Violette est morte, je ne me raidis plus contre le courant et laisse aller mon cœur à la dérive.
Bêtinet est toujours Tamant de Rosita, la bat, la trompe : je la console et la nourris I C'est lui qu'elle aime!
Je fais mine de ne rien savoir, et quand il leur arrive de se trahir devant moi, béat, j'écarte d'un autre côté mon oreille complaisante et lâche I
J'entends quelquefois à travers les cloisons leurs soupirs, leurs rires — quoique le rire maintenant soit rare ! Mais je me cache quand je crois qu'ils peuvent me voir, et je m'enfonce dans les coins sombres quand ils passent!
De temps en temps on me fait l'aumône, et je l'accepte : plaisir malsain, amours infâmes!
Nous voilà donc traînant, par les fêtes borgnes, notre ménage à trois — trio cynique de galériens!
Chacun de son côté pourrait gagner son pain, mais non! par une sorte de compromis muet où la jalousie et la lâcheté se donnent la main, nous vivons dans la boue jusqu'au ventre, jusqu'au cœur dans la honte!
Ainsi se sont écoulés les jours, les mois, les années, et là-dessous, dit-il en soulevant sa chevelure, il y a déjà bien des cheveux gris!
Je devais être utile à mes semblables, et je pouvais tenir ma partie dans le monde !
LE BAGHEUEB GÉANT. 285
Que pensera Dieu quand il me demandera ce que j'ai fait et que je lui répondrai :
« Seigneur, fai tîrangé la brème y tenu la camoufle , battu comtois.,.. »
Est-ce assez pour le paradis? — Comprendra-t-il seulement?... Il m'a pris parfois des envies de partir! Mais où?
Croyez-vous que la vie me soit bien facile à présent, et qu'il me suffira de rentrer au collège pour y retrouver ma chaire et mes élèves?
Puis, si je les quittais, que deviendraient-ils! Je suis la plus belle carte de leur jeu et j'ai les atouts dans mes bottes.
Bêtinet est lâche, et d'ailleurs l'eau-de-vie a brûlé sa verve.
Rosita boude devant les poids de quarante maintenant et est trop grasse pour se disloquer.
Nous resterons ainsi jusqu'à ce qu'il y en ait un qui meure !
Eux s'aimant en se méprisant : moi, ayant, pour me consoler, la joie un peu fière du sacrifice. — Qu'arrivera-t-il ?
Il arrivera ce que Dieu voudra, j'ai mérité ma peine et ne me plaindrai pas du châtiment. »
Là-dessus, le géant se leva, et me montrant le ciel qui était pâle et où s'annonçait le soleil:
— Voici le matin, dit-il, et il faut que nous soyons
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installés à Heudon ce soirl Je vais démonter le théâtre ; à midi nous serons en route ! »
Nous descendîmes, et, à la fraîcheur du matin, nous causâmes encore; puis je le quittai.
J'attendis, en rôdant sur la butte, que Paris se fût éveillé, et je m'éloignai, méditant cette histoire, qui est celle de l'humanité. Éternelle comédie l Bétinef roule le géant ; — le paillasse tue le héros I
Je revins par le champ de foire.
J'aperçus de loin le haut saltimbanque, assis, pensif et calme, sur une pierre, près de la voiture : il attendait que Bêtinet et Rosita fussent levés!