DU SIÈCLE
Le croiriez-vous? fit le géant, dont la figure se dérida, ma résolution ne me coûta pas grands soupirs ; les premiers temps furent moins pénibles que vous n'auriez pu le croire, presque gais. J'étais déjà fait à cette vie, le dernier mois passé dans la baraque m'avait aguerri autant qu'humilié ; et puis, on prend vite le mépris de la foule dans ce métier où la foule doit être dupe.
Ma crainte d'être reconnu tomba avec mes cheveux longs et ma barbe claire, et le plus espiègle de mes élèves n'aurait pas reconnu, dans le géant de la foire, l'ancien professeur de collège. Derrière mon masque de fard et de plâtre, je vivais tranquille, caché dans mon amour sauvage.
Devant le public, je posais, et, de mon théâtre qui montait en fuyant, il m'arrivait de faire une chaire de langues, d'où j'embarrassais les pions sales et les professeurs bêtes; les blouses applaudissaient, et, sur chaque champ de foire, j'avais mon mois de popularité.
Dans notre monde, j'étais un aigle : je donnais des consultations, je rédigeais les bonimeate^ je faisais des pièces pour les spectacles en plein vent, des
parodies pour les bons pitres, et les femmes sauvages et autres, me regardaient du coin de Tœil et enviaient le bonheur de Rosital
Elle, fiëre de moi, me couvrait de caresses.
« Comme tu es savant 1 » me disait-elle en grimpant jusqu'à mon colback.
Je me faisais tout petit et Tembrassais.
Elle devint enceinte à ce moment. Ce fut une grande joie dans la baraque. Nous étions presque riches déjà; Tavenir s'ouvrait tout heureux devant nous!
« Pour peu qu'ils aient un monstre, disaient les voisins, leur affaire est faite. Qu'elle aille à Beaucaire. Ventre-sort y est beau cette année 1 si elle pouvait se graver Tenfant-poisson 1 »
Dieu merci, elle ne se grava ni celui-là ni d'autres, et elle mit au monde une petite fille jolie comme un amour et droite comme un I, qui fut baptisée bel et bien, qu'on appela Rosita à l'église et dans la baraque Violette, c'est-à-dire qui fleurit à l'ombre. Je vous dirai plus tard ce qu'elle est devenue.
Le géant passa la main sur son front, comme pour chasser un souvenir douloureux, et continua :
« Nous fîmes ainsi tout l'est de la France, nous allâmes en Belgique et en Hollande où mon succès fut grand : Rosita avait laissé reposer son essieu, et, en costume de ville se tenait à la porte pour aboyer^ c'est-à-dire appeler la foule, amorcer le trepp.
Elle aboyait comme une chienne anglaise et répé-
tait crânement les phrases à e£fet que je lui taillais le soir' dans la voiture, tandis qu'elle comptait les recettes du jour ou raccommodait les hardes de^ phénomènes endormis.
Notre caravane avait grandi et la maison s*était montée. Nous venions d'ajouter à notre troupe V Homme-squelette.
« Celui qui était il y a dix ans à Paris, quai d'Âusterlitz ? fis-je en interrompant le géant!
— Celui-là même. Vous Tavez connu, ce spectre ?
Quand il tirait le rideau, derrière lequel grognait son agonie, j'ai vu des hommes se reculer tout pâles, et passer la main, effarés, sur leur front !
Fantôme noir, décharné^ dont les os jaunes claquaient en se touchant, et qui vous remuait les entrailles rien qu'à dire de sa voix éteinte et rauque :
« Je n'ai pas dormi depuis dix ans I »
Il dormait pourtant.
Un jour, nous descendions une rivière de Hollande, tous trois sur le pont du bateau, Rosita, lui et moi. Je me tenais assis pour paraître moins grand; rhomme-squelette s'était roulé à mes pieds sous des voiles.
On savait sur le bateau qu'il était là, et Ton en parlait autour de nous : on discutait son insomnie, on pariait pour, on pariait contre.
Mais voilà qu'au milieu de la discussion, un bruit
monotone et régulier s'élève de dessous les voiles,
bruit connu et qui fit dresser toutes les oreilles.
« C'eat le squelette qui ronfle ! » cria la galerie.
246 LE BACHELIBE GÉANT.
C'était lui^ nous le savions bien 1 Mais Kosita, tirant un canif de sa poche, en plantait la lame dans un os du monstre, qui se redressait sur son séant, et comprenant d'instinct, les yeux fixes, jetait pour réponse aux rieurs effrayés son boniment funèbre, et répétait en retombant épuisé : t Je ne dors pas depuis dix ans ! »
Le secret de son insomnie, il était dans sa force terrible de résistance et dans son épouvantable énergie ! Il y avait une âme dans ce cadavre ; c'était un homme, ce fantôme ! 11 sut mentir jusqu'à fatiguer la patience et même égarer le génie ; il a mis les sceptiques au défi, les savants a qm'a, trompé la police, roulé la science.
Nous seuls et sa maîtresse nous l'avons vu dormir!
« Sa maîtresse ? » demandai-je au géant, épouvanté.
— Oui, sa maîtresse ! dont il eut des enfants, et qu'il battait le soir quand elle lui cachait l'eau-devie : l'eau-de-vie qui était l'huile de cette lampe, et qui soutenait cette agonie. Sans ses vices, peut-être il vivrait encore; il est mort d,'avoir trop bu et trop aimé 1
Tôt ou tard pourtant il serait tombé épuisé, car le secret de sa maigreur étrange était dans un mal affreux, une tumeur sous la cheville gauche, qui mangeait sa .chair et buvait son sang !
Un jour cependant, la plaie n'eut plus rien à dévorer, la vie s'était écoulée tout entière par le trou
LE BACHELIEE GÉANT. 247
noir de la blessure, et il tomba comme un arbre mort.
Il a rendu le dernier soupir en 185».., à Tbôpital Necker, où nous le fîmes transporter. — 11 dort maintenant !
Nous le regrettâmes amèrement, car il avait presque fait notre fortune.
Le lendemain de renterrement,Barnum,le grand Barnum que vous ne connaissez que par les livres, mais avec qui, nous autres banquistes, nous avons trinqué, me faisait offrir les sauvages que vous avez vus jadis à l'Hippodrome, de vrais sauvages cette fois, qu'il avait arrachés là-bas à leur patrie et traînés pour les exhiber sous le ciel triste de l'Europe.
Ils étaient huit, conduits par un vieux nègre, qui pouvait seul se faire comprendre d'eux, grâce à quelques bribes de je ne sais quel jargon qu'il avait appris sur un navire, dont, entre parenthèse, il avait tué le capitaine et mutilé le lieutenant! Nature cruelle et froide, il menait au bâton cette escouade d'exilés.
Laids du reste, et bien tristes, ces fils des lointaines forêts ! Pour remplacer le soleil ardent de leur pays, il fallait entretenir autour d'eux des brasiers rouges, auxquels i Is venaient griller leurs jambes et leurs bras amaigris.
Il fallait aussi, pour éteindre leurs rugissements, verser du feu dans leur poitrine, et leur donner du gin à boire. Le nègre était leur porte-voix et mettait sa joie à exciter leur lugubre débauche. Si je résis-
tais, il retournait muet et humble vers ses esclaves ; mais, la nuit suivante, on entendait dans la baraque des cris terribles, des hurlements affreux : c'étaient les Caraïbes, poussés par leur noir truchement, qui demandaient du tabac ou du gin, et il fallait céder ou ils eussent mis en pièces prison et geôliers.
Toutefois, avec les Caraïbes et moi -^ je me montrais toujours comme géant — la troupe allait son petit train, tout eût été pour le mieux^ si nous avions pu nous débarrasser du nègre assassin.
Je lui parlai un matin de nous quitter ; le soir même, le feu prit à la baraque ; et, au milieu des hurlements féroces des Caraïbes, qu'il fallut faire chasser comme des ours et ramener par des soldats, nous vîmes les flammes dévorer notre pauvre caravane avec ce qu'elle contenait : costumes, toiles, accessoires, tout disparut, jusqu'à un portefeuille où étaient serrés quelques billets de banque, que j'allai chercher, les pieds dans le feu, mais en vain. Je vis, au moment où je sautais dans le brasier pour y fouiller, les lèvres noires du nègre s'écarter et sa prunelle s'agrandir. C'est lui, j'y parierais ma tète, qui avait préparé le crime. Il avait juré là-bas, sur le grand rivage, au bord de quelque tombe, haine, haine éternelle aux blancs I
Il ne revit pas son pays, chargé des chevelures de ceux qu'il avait ruinés ou tués; un jour un des sauvages, ayant la nostalgie du sang, lui ouvrit les entrailles.
Pour nous, nous nous trouvâmes, du jour au len-
demain, sans un sou, sans rien, pas même nos costumes de banque pour faire notre métier. Nous laissâmes partir le nègre et les sauvages que nous ne pouvions plus garder, nourrir, payer, et nous vendîmes le cheval aveugle. Pauvre bête I quand nous la quittâmes, comme si elle sentait que nous Tabandonnions, elle tourna vers nous en gémissant ses grands yeux morts, où Ton eût dit qu'il y avait des larmes.
Puis commença la vie de misère comique que je voudrais recommencer.
Oh ! le bon temps où elle n'avait que moi pour la consoler et mes 2 mètres 40 pour la soutenir !
Lorsque nous nous trouvâmes seuls, le soir du désastre, ce fut un pénible moment, mais la porte du grenier où nous apportâmes nos dernières bardes une fois fermée, elle se jeta à mon cou en me disant :
M £h bien I le Grand I »
A ces mots dits d'une voix triste, mon cœur tressaillit de joie, et je ne changerais pas contre les jours les plus beaux des riches, le souvenir des temps qui ont suivi cette ruine.
Le lendemain, je mis Rosita en couleur.
J'en fis une habitante des mers australes, prise par des pirates, sauvée par des Anglais et tatouée par tout le monde.
Quant à moi, laissant de côté les langues mortes, je devins simplement un Patagon, son cornac, qui seul pouvais me faire entendre et obéir d'elle.
C'était ce bon Fouille-au-Pot, vieux serviteur toujours fidèle, qui criait ces belles choses à la porte !
Grâce à son annonce et à unjavanais inventé pour notre plaisir, Rosita et moi passions notre vie à nous moquer des spectateurs.
L'envie de rire nous prenaitquelquefois; alors elle se retournait mugissante, criait, grognait et étouffait la crise dans le ventre de son poulet cru. Moi je me penchais pour l'apaiser, et nous nous tordions.
Je ne riais pas toujours cependant, et je poussais des soupirs plus longs que moi en la recrépissant, car je la peignais comme on fait d'une porte, le pot à colle dans une main, le pinceau dans l'autre. Sur ces chairs que j'aimais, je jetais un manteau d'encre et d'huile^ et je passais des anneaux de rideaux dans son nez rose.
C'était donc elle que je voyais là, rôdant comme une béte fauve, mâchant du caporal, crachant du feul
LE BACHELIEB GÉAITr. 251
Plus de baisers maintenant — un abime I
Il fallait attendre le soir, et encore ne gardait-elle d'Européen que ce qu'elle pouvait cacher et je n'avais guère qu'un tiers de blanche sur deux tiers de sauvagesse.
Ah ! monsieur, c'est une douleur que je ne vous souhaite pas d'avoir une maîtresse à mettre en couleur, et dont vous ne pouvez pas plus approcher que d'un mur peint à neuf I
Nousdûmesnous débarrasser de la petite fille qu'il aurait fallu tatouer aussi et que nous préférâmes envoyer à une vieille sœur de Fouille-au-Pot, qui habitait la campagne.
Une fois pourtant, il nous prit envie à tous deux d'aller par les chemins, le soir, respirer les parfums qui viennent des prés et des bois. Je voulus revoir Rosita fraîche et coquette, autant que sa coquetterie pouvait se trouver bien de la robe d'indienne un peu , fanée qui lui restait.
La rivière passait à dix minutes de notre tente. Elle sortiirencapuchonnée, et alla plonger son corps verni dans le flot clair.
Mais les lavandières qui battaient du linge au clair de lune, plus bas, la virent et la devinèrent à la couleur de l'eau qui emportait en fuyant son caleçon de suie. Elles crièrent au linge sali, au fleuve troublé, et la poursuivirent en la couvrant de boue et de huées.
Des hommes s'en mêlèrent.
Je voulais me jeter dans la foule, prendre un des
252 LE BACHEUEB GÉANT.
badauds qui Tinsultaientetle casser sur mon genou. J*eus peur des gendarmes, de la prison; je frémis à ridée d'être séparé d'elle, etjerentrainaidansTobscurité.
Dieu sait ce que nous allions devenir ainsi faits : elle demi-nue, moi^ en général, sans chapeau ! Nous n'avions pu rentrer sous la tente où Ton nous aurait suivis et peut-être assommés. Fouille-au-Pot, qui était resté, eut bien de la peine à s'en tirer. C'est de ce jour-là qu'il dit adieu à la banque, et il nous fit savoir quelques jours après qu'il était auprès de Violette, et qu'il vivait de ses économies jointes à celles de sa sœur.
Le hasard, cette providence des pajuvres, mit sur notre chemin un enfant de la balle, un sautados{s2LUr teur) qui venait le pauvre garçon! d'enterrer sa mère à quelques lieues de là, et s'en allait avec sa sœur orpheline, une enfant de huit ans, rejoindre une troupe au bourg voisin.
Nous l'appelâmes.
La petite fille jeta un cri en nous voyant; mais on s'approcha, on se reconnut ; en deux mots je dis notre histoire, le sautados me conta la sienne, il était pauvre lui aussi, bien pauvre ; mais il avait encore un vieux bonnet de clown qu'il me donna, et Rosita jeta sur ses épaules, que glaçait l'air froid de la nuit, son tapis de travail. Je mis l'enfant fatigué sur mon dos, et, ainsi chargé, je conduisais la marche.
J'avais l'air d'un de ces géants de la Bible, que
LE BAOHELI£B GÉANT. '253
chassait le doigt des Prophètes, et qui fuyaient emportant famille et patrie sur une terre lointaine et maudite !
Nous arrivâmes sans encombre àTauberge où nous retrouvâmes fraîchement débarquée la troupe qu'allait rejoindre notre compagnon.
Le chef nous offrit de travailler avec lui, à condition toutefois que je donnerais ma démission de géant et trouverais un truc nouveau. Il n'avait point de théâtre, ne pouvait et ne voulait point en établir.
Le sort en était jeté!
Je ne réfléchis même pas : je donnai congé au géant et je me fis mancheur.
On appelle mancheurs ceux qui n'ont ni baraque en planche ni tente en toile, mais simplement la permission, de par le préfet ou par le maire, de se tordre les membres, de se casser les reins comme ils Fentendent, dans les carrefours, sur les places, aux coins des rues! Pour bureau de recette, ils ont une soucoupe cassée, un vieux plat d'étain.
a Allons, mesdames et messieurs, voici notre petit bureau ! Un peu de courage à la poche, s'il vous plaît! Si notre travail vous paraît honnête et méritoire, ne nous oubliez pas ! Nous recevons tout, depuis un centime jusqu'à mille francs ! Allez, musique I
« La chaise romaine ! »
Et l'on commence! Pendant qu'on exéciite les
exercices pour avoir les sept sous qui manquent, —
SEPT sous seulement! ! — le pître ou la fille fait le
tour de la société et demande pour ses petits profits.
254 LE BACHELIEB GÉAlirr.'
Tous les malheureux qui s*en vont sous les fenêtres, dans les cours, jongler, chanter, sauter, qui ramassent à terre le sou jeté dans du papier, ceui qui, devant la porte des cafés, demandent à se disloquer ou à se démembrer humblement, tous ceux enfin qui vont quêtant Tobole sous le ciel, — des mancheurs.
Leur patrie, c'est la rue! la rue, cet asile de la vieille banque : des bohémiennes à la peau tannée, au jarretmaigre, qui dansent encore sur les œufs et se trémoussent à la manière des gitanas, en irritant de leur doigt sec la peau des tambours de basque : Tasile, hélas ! des clowns cassés, des pitres vidés, des monstres manques !
Pauvres gens, qui n'ont pour capital que leur souplesse et leur courage, mangeurs de vache enragée et de poulets crus, qui avalent des sabres, boivent du plomb, mâchent du zinc, font la grenouille, le serpent, la perche, le grand écart, et soutiennent honorablement leur famille — sur les cuisses.
C'est dans cette armée triste de la bohème que je m'engageai.
Je descendis des hauteurs dans la rue, et, pour vivre, je fis de tous les métiers.
Je commençai par tenir la perche.
Au haut d'un bâton que porte, arc-bouté sur ses jambes, un homme aux reins d'hercule, un autre homme monte ; puis, arrivé au haut, fait de la gymnastique, le drapeau de zinc, le bras de fer y enfin se pose à plat ventre sur le bout même, et. ainsi placé,
LE BAOHELIEB GÉANT. 255
comme un verre au bout d'une aiguille, se démène dans le vide, se trémousse et nage dans l'espace !
Le mancheur n'est pas, ici, comme le gagiste du cirque, sous un lustre aux lueurs tranquilles, mais, les yeux en Tair, par le soleil qui aveugle ou le vent qui souffle, il suit les mouvements de Thomme dont il a la charge. Qu'un rayon de soleil arrive tout à coup et éblouisse la prunelle, que sous les pieds de Tathlète un caillou glisse, un peu de terre s'écrase, moins que cela, il suffit d'un grain de poussière qui vole, d'une goutte de pluie qui tombe, si l'équilibre est dérangé, la perche vacille, échappe, et l'homme est mort.
Ah I la première fois que je sentis au bout de ma perche un être vivant, étonné cette fois de se voir si haut, je tournai mon cœur en même temps que mes yeux vers le ciel.
Dieu merci I je suis solide, et la perche n'a dévié que d'un quart de ligne, une fois...
Il est si facile de se débarrasser d'un homme que l'on hait, quand on le tient ainsi, sa vie appuyée contre sa poitrine, près de son cœurl...
Cet homme est quelquefois un misérable qui vous a pris votre bonheur et a troublé pour jamais votre repos! il mérite la mort! Une quinte de toux factice, un mouvement faux, la bretelle fatiguée d'avance. •• et tout est dit, justice est faite ! J'ai failli me faire moi-même justice... »
Je tressaillis à ce terrible aveu !
« Oh ! ce ne fut qu'une pensée d'un instant, un
256 LE BAOHELIEB GÉANT.
éclair ! C'est trop déjà î et Dieu me demandera compte de cette seconde dans réternité ; mais je n'ai tué personne, et celui qui devait mourir est toujours vivant ; vous le savez bien ? me dit le géant qui me regarda.
— Le paillasse qui ce matin ?.,.
— Et qui donc voulez-vous que ce soit ? » répondit le géant presque avec colère.
Il continua :
« Après avoir fait la perche, je fis les poids.
Tout le monde peut, avec de l'exercice et bien enseigné, s'amuser d'un poids de quarante, et il n'est guère de saltimbanque qui n'ait été un peu hercule à l'occasion ; il faut toucher à tout dans le métier.
Pour moi, c'était chose peu dure, et si je souffrais quelquefois, ce n'était pas des bleus que me faisait le fer en retombant sur mes épaules, mais de la honte qui m'étouffait, quand le souvenir de jadis revenait !
Un jour, dans la foule, je vis une femme qui ressemblait à ma mère ; le poids que j'enlevais m'échappa du doigt, et, décrivant un cercle, alla, dans le bras d'une femme briser la tète d'un enfant !
Pauvre femme 1 elle ne poussa point un cri, mais elle s'affaissa, muette et blanche comme la cire.
Moi, je voulais me tuer ! — Allons donc I si j'avais eu ce courage-là, je l'aurais fait depuis longtemps : j'étais trop lâche !
Peut-être aussi le nom de Violette, dit par Rosita, Violette, notre petite fille, que gardait la sœur de
Fouille-au-Pot, fut-il le remède et la consolation ! Je me souvins que j'avais une fille devant le cadavre de cette enfant.
Je ne pouvais plus rester dans le pays, et la troupe d'ailleurs ne tenait point à me garder. Cet événement terrible pesait sur nous. On se quitta.
Rosita, je dois le dire, se montra douce, aimante, dévouée ; elle trouva pour me consoler des paroles pleines de tendresse, et c'est hélas! à ce moment pénible que se rattachent mes plus doux et plus chers souvenirs.
J'oubliai l'accident, dont le hasard était seul coupable. Le hasard? Mais si je n'avais pas quitté ma mère et craint de la revoir, mon bras n'aurait pas tremblé et le poids n'eût pas tué l'enfant...
N'importe? au feu de la passion mes remords se fondaient, et j'acceptai bravement, sans trop de honte, les aventures misérables par lesquelles il me fallut passer.
Je mangeai des cailloux, du feu ; je bus le plomb fondu jusqu'à la lie.
J'entrais dans un four brûlant avec deux poulets crus, et j'en sortais, les poulets cuits.
Je me passais des barres de fer rouge sur la langue, et j'allumais un punch dans le creux de ma main.
— Vous aviez un secret ?
— Oui et non : n'importe qui, sans préparation,
peut tremper sa main dans le métal mis en fusion ;
quelquefois il faut s'enduire d'alun. Cela ne coûte
258 LB BAOHBUBB aÉABT.
pas cher, mais cela aussi ne rapporte guère : il faudrait quMl y eût des langues brûlées et des hommes flambés vivants. Personne encore n*a eu ce courage.
Je me décidai à avaler des sabres.
Mon professeur de sabre fut Jean de Vire luimême, un fanatique de son métier, le Don Juan des festins d'acier. Il pratiquait son art domi et fotns^ dans la rue, au café, à table ; il s'introduisait dans le nez des clous qu'on croyait voir ressortir par le crâne ; il se mettait des pointes dans le plafond.
Les jours fériés, il tuait le veau gras; il avalait une longue barre de fer agrémentée de gros boulons, avec des nodosités comme les genoux d'un goutteux ; il faisait aller et venir cette barre, la dégustait comme un sirop, puis la rendait sur le pavé où elle retombait avec fracas, en s'écriant :
« Voilà du pain bien dur ! »
Il mourût entre nos bras, un jour de l'an, après avoir laissé tomber trop bas une fourchette de potau-feu avec laquelle il aimait à jouer, et qu'il emporta dans l'autre monde.
Il me légua, en mourant, son buffet, toutes les lames qu'il avait repassées au fil de son œsophage, et qui étaient descendues, sans lumière, dans les caves dé son estomac.
Je vendis le tout pour acheter un petit fonds de phénomènes, las que j'étais du métier en plein vent, et je traitai d'un entre-sort.
Vous m'avez déjà entendu prononcer ce mot, et il vous indique lui-même ce qu'il signifie.
LE BACHELIEE GÉANT. 259
On appelle ainsi ces spectacles qui ont pour théâtre ordinaire une vieille et sale voiture où gisent quelques repoussantes curiosités.
Un rideau qui s'entr'ouvre, le monstre debout ou couché, qu'on explique ou qui parle, deux sous qu'on donne, on entre, on sort : voilà l'étymologie.
Point d'autres frais que la pâtée et la litière à faire {lour le phénomène à deux pieds ou à cinq pattes.
11 rit, il pleure, il bêle, il hurle^ grandit ou diminue, sèche ou engraisse : il faut qu'il aille jusqu'au bout, et que, la veille de son enterrement, il salue encore la société, qu'il fasse le beau, le mort, qu'il donne la main, la griffe, roule sa bosse I
Dieu sait tout ce qu'on voit quelquefois I quels échanges entre le bipède et le quadrumane, le crustacé et le mammifère ! série de plagiats et d'emprunts barbares ! enfer pavé d'intentions horribles, de corps tronqués, orphelins sinistres dont l'homme fait à l'image de Dieu repousse la paternité !
Laissons là ces laideurs : je ne vous en parlerai plus ; ils pourraient m'en vouloir d^ailleurs, et dire que je les calomnie, si j'oubliais ou j'ajoutais — race irritable aussi, celle des incomplets -et des surabondants !
Souvent le phénomène n'est pas vivant, il est empaillé ou confit ; l'empaillé est presque toujours une béte ; le confit, un homme, un parent, Théo* dore.
260 LE BACHELIEB GÉANT.
Hais la paille sortait par le ventre de nos exceptions, et nous gagnions à peine de quoi la renouveler.
Nous trouvâmes bientôt heureusement à nous employer.
Un autre, plus heureux, joignit nos morts à ses vivants, et m'offrit des appointements particuliers pour mes 6 pieds 5 pouces. Rosita devait faire Tannonce.
Je redevins géant et fis mon début entre Thomme sans bras^ dit le Piéton couragetiXy et la femme sans jambes, dite le Râble mystérieux.
Le Piéton courageux est ce gaillard à qui vous avez vu faire Texercice du fusil avec ses pieds, qui prise avec son orteil, et a des cors au doigt qui tient la plume.
Le Râble mystérieux! Vous avez dû la voir aussi rôder par les rues sur une petite charrette traînée par un âne et qui la mène dans les banlieues, où elle a seulement le droit de se montrer, depuis que, sur une place de Paris, elle fit s*évanouir, en agitant son moignon, la femme enceinte d*un haut fonctionnaire, dont Tenfant, quand il vit le jour, avait laissé la moitié de«lui-même dans Tautre monde.
Elle marche résignée dans la vie, sur un derrière en crin, suivant les uns, en chêne suivant les autres, et, pour être franc, je n'ai jamais su au juste si c'était de l'étoffe ou du bois, une pantoufle ou un sabot; qu'importe I puisqu'elle exécutait là-dessus, là de-
LE BACHELIER GËAKT. 261
dans — comment dire? des danses passionnées et enivrantes.
La voyez-vous asseoir sur un tabouret ce derrière étrange et dont personne n'a pu soulever le voile, se balancer comme im tronc d'ours, et, tout d'un coup, partir, rouler, tournoyer, et ne s'arrêter que quand la foule étonnée dit : Assez, assez?
Alors, pour le dessert, elle vous offre de venir écouter son ventre, où l'on entend, dit-elle, comme le balancier d'une horloge I
Elle a donc avalé une montre ou caché là une pendule?
Elle vivait amicalement alors avec le Piéton courageux et s'appuyait, fière, sur ses mollets. Coquette d'ailleurs, exigeante, impérieuse, portant les culottes, si je puis appliquer cette locution à une femme qui n'a pas de jambes !
Elle avait eu jadis deux enfants dont elle parlait au public avec orgueil : « J'ai deux fils bien portants et conformés comme vous et moi. »
Voilà les deux côtés de l'angle dont j'étais le sommet ; les gens avec qui je devais vivre et que j'appelais du doux nom de frère et de sœur.
Ces deux êtres me méprisaient cordialement et me tourmentaient à plaisir.
Le Piéton courageux marchait sur mes bottes, m'égratignait les mains, le Râble mystérieux me mordait aux jambes ; j'avais fort à faire à me débarrasser de leurs étreintes, et ces Barrabas mutilés gênaient singulièrement mon Calvaire.
262 LE BAGHELIEB GÉANT.
Rosita avait repris son métier d'aboyeuse et jappait à la porte.
La troupe fit merveille, si bien qu'on ajouta une voiture à la première ; on commanda une grande affiche :