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MES CAMPAGNES EN GRÈCE

par Chaooi, aneien PalUeare.

Malheur aux philhellènes !

Pendant dix ans, tant qu'il resta un exemplaire de

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rédition, nul de ceux qui avaient eu des paroles d'encouragement pour la cause grecque ne fut sûr de se lever tranquille. Les joies calmes de son foyer, la paix de ses promenades étaient troublées par l'apparition du Pallicare. Au nom de la nation martyre, et parlant de montrer ses blessures, il offrait son livre, et c'était un petit écu, dix francs, un louis, qui tombaient de la bourse des philhellènes.

Toutes les illustrations y passèrent.

Le malheureux M. Villemain est l'objet d'une poursuite particulière. Sa mère a beau fermer les portes, veiller au grain : Chaque trouve toujours moyen dé pénétrer, et brandit au-dessus de leur tête l'éternel exemplaire. Le spirituel secrétaire de l'Académie française doit avoir quelque part, sur un rayon de sa bibliothèque, deux ou trois exemplaires des Campagnes en Grèce,

Du reste, la fortune de H. Yillemain et celle du père Chaque sont liées par des nœuds plus étroits»

Chaque était chargé par le Messager rfMsow*, moyennant 50 francs par mois, de rendre compte en quel* ques lignes des cours alors si populaires de la Sorbonne. Il vivait ainsi dans le commerce des hommes considérables, plaçant toujours bien un exemplaire de ci, de là, et s'entretenant la main à rédiger des bouts d'article.

Un jour, parait, entre un article de Capefigue et un autre deMalitourne, un compte rendu d'un cours de M. Yillemain, où Ton cite les passages les plus fleuris et les plus éloquents de la leçon. C'est sur

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toute la ligne un concert d'éloges. Le bruit du triomphe arrive jusqu'aux oreilles du professeur, qui lit le compte rendu et pousse les hauts cris : « C'est bien, dit-il, mais ce n'est pas mon genre. »

On s'en explique, et il ressort de cette explication que c'est la prose de Chaque qu'on a prise pendant un jour pour la sienne. Jamais^ avait écrit le Journal de Paris, Vérmnent professeur ne s'était élevé si haut 1 (Mai 1827.)

Le colonel Fabvier, qui avait dirigé l'expédition en Grèce, ne devait pas être, on le pense bien, à l'abri du Pallicare. Mais il put d'un coup payer son tribut : dans un banquet de philbellënes, à Metz, il plaça cent cinquante Campagnes en Grèce, amenées le matin, d'autorité, chez lui.

Chaque s'y prenait, du reste, avec une bonhomie naïve, ety mettait une patience féroce .'causant avec le suisse, allant ouvrir la portière, se jetant à la tête des chevaux comme s'ils allaient s'emporter.

Dans l'intérieur, aux bougies, sous la lampe, il parlait d'Homère et se comparait à Camoëns. Et on le voyait, en effet, à travers tous les orages, agiter ses Campagnes, comme le poète portugais, tenant au-dessus des flots les Lusiades.

Il va un jour chez Martial Daru, l'oncle du membre actuel du Jockey-Club. Le baron Daru était, on lésait, bonapartiste résistant, convaincu. Un tableau représentant l'Empereur couvrait un coin de son salon. Chaque regarde le portrait et fond en larmes :

« Voilà donc le grand homme qu'on a laissé mourir ! » Il s'affaisse sur une chaise ; on le relève avec vingt francs.

Cependant la Sorbonne et les philhellënes étaient las. On se consulte, et il est décidé qu'une place sera donnée à l'auteur des Campagnes en Grèce, loin de France, au delà des mers. C'est le seul moyen de s'en débarrasser.

On court chez les ministres.

M. Hyde de Neuville compatit aux tourments de ses illustres amis, et Chaque est nommé professeur au collège royal de Pondichéry. Je n'ai pas dit que ce Camoëns sans préjugés est un lettré, ferré sur les langues mortes, possédant à fond ses classiques, et qui ne se couche jamais sans lire une page d'Horace. Il a écrit sur sa porte le vers célèbre :

« Abstinuit venere et vino, sudavit et alsit.

Et cette maxime a été religieusement observée par lui. On ne lui a jamais connu une affection coupable, il est célibataire, et jamais, je crois, il n'aima \ Sous les palmiers de Pondichéry, il se voilait les yeux, quand passaient lascives, demi-nues, les filles de la chaude Asie.

L'Université ne se compromettait donc pas en lui confiant une chaire dans le collège transatlantique.

Ses opinions littéraires sont saines, et le poison du romantisme ne Ta pas encore envahi, — non qu'il soit injuste !

« Si lord Byron avait travaillé, dit-il — mais il avait tant d'ennuis! — il se fût élevé à la hauteur de Jacques Delille î »

Il accepta avec enthousiasme sa mission aux Indes.

« Toujours dévoré de la soif des voyages, avide d'apprendre et de connaître, je m'élançai heureux vers ces contrées que n'a pas encore consacrées l'histoire, mais qu'a illustrées la fable...

« Nous débarquâmes à la côte de Coromandel.

« Voulant montrer aux populations de ce littoral que c'était un ami qui venait dans leur sein, j'exécutai, en descendant sur le rivage, un menuet et une gavotte qui furent couverts des bravos sympathiques de tout un peuplece Les Indiens m'emportèrent en triomphe au palais du gouverneur, où je passai deux ans.

Que fit-il dans ce palais pendant deux ans ? Et le collège ? Comment s'écoula cette vie d'Asie commencée par une gavotte sur le rivage ? Qui le sait ?

Quand on lui demande pourquoi il revint :

« Je revins au bruit d'une révolution passant les mers, » dit-il. Et en même temps, il se reproche ce retour si précité.

« J'aurais dû rester là-bas, apprendre le persan et l'indostani ; et maintenant, chargé d'honneurs, professeur à la Bibliothèque impériale ou au Col-

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lège de France, je m'éteindrais dans la gloire et Taisance. »

Il ne sait pas le persan, ni le mantchou, ni Tindostani, mais il aurait pu lessavoir.

Voilà pourquoi on l'appelle l'orientaliste.

Chaque est de retour en France. U reste dans rUniversité. On l'envoie comme régent dans des collèges communaux, en dernier lieu à Mont de Marsan, chef-lieu du département des Landes, qu'il est obligé de quitter après une querelle avec le principal.

U revint à Paris, avide de vengeance. Il demanda justice, on ne l'écouta point. Alors ce fut une poursuite acharnée, terrible. Pendant trois ans, il tint H. Delebecque, directeur du personnel à l'Instruction publique, dans de continuelles alarmes. Quatre-vingt-cinq jeudis de suite, il se présenta à la porte de son cabinet et pourchassa dans les corridors cet homme que dans une pièce de vers flétrissante il appelle :

.... le Néron des communaux collèges.

Il s'agit deH. Delebecque, le député actuel, administrateur du chemin de fer du Nord.

Ne pouvant plus rentrer dans l'Université, Texrégent, l'ancien Pallicare, le gavottier des îles, se fit professeur libre, libre de mourir de faim, s'il n'avait eu des goûts modestes, de la philosophie et du génie. Il eut tout cela, et je ne crois pas que beau-

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coup d'hommes en France aient plus industrieusement lutté dans Tombre, contre la misère.

Il ne s'est jamais mis au lit sans avoir mangé, le Pallicare, et il a toujours eu un coin, caisse ou sépulcre, pour se coucher.

Tout lui a payé tribut : les hospices et les casernes, les tripots, le collège, les religions, le cimetière !

Il a dîné cent fois à la table des internes, dans les différents hôpitaux de Paris. On Ta, comme tant d'autres, admis par complaisance dans des services où il prenait le temps de se refaire.

A la suite d'une maladie de ce genre, il fut admis comme convalescent à l'asile de Vincennes. 11 y avait là une bibliothèque et un bibliothécaire ; ce bibliothécaire mourut. Chaque faillit le remplacer.

On le connaît dans les casernes. Il y va donner des leçons de grammaire ou de géographie, raconte l'histoire de l'Empire, sans oublier ses campagnes en Grèce. Il fait des copies de mémoires pour les officiers, aide le sergent-major dans ses comptes, et prête le 101* aux engagés. Aussi la meilleure soupe est-elle toujours pour lui I II a le dessus du rata et toujours un verre de mêlé à la cantine. A la porte, les pauvres mendient sa protection, et le sergent

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qui distribue donne à ceux que Chaque recommande une cuillerée de bouillon et un morceau de plus. Aux grandes fêtes, on Tinvite, et on se Tarrache pour le 15 août.

La maison dejeu lui fournit, aumatin,lebîscuitdes décavés fondant dans le madère ou émietté dans le malaga. C'est un bon point pour la journée. Tonifié dès Taurore, il peut avec ce réconfortant attendre que le d^îner arrive.

Les lycées Font nourri sept ans, de 1845 à 1852. Modeste, révoqué d'ailleurs, ne pouvant répandre les bienfaits de l'éducation dans les classes purement aristocratiques, il se contentait d'apprendre à lire et compter aux domestiques du lycée Henri IV.

Le concierge était un de ses élèves et le lampiste lui a fait honneur.

Presque tous les subalternes, du reste, venaient lui demander des leçons ou un service. On le chargeait d'écrire les lettres aux parents ou à la bonne amie. En échange, de tous les réfectoires lui arrivaient des rogatons, du pain, des fruits. On lui apportait des casseroles de riz, du mironton, qu'il vidait dans sa redingote et emportait avec le jus et le beurre chez lui. Non seulement il mangeait, mais il pouvait même inviter, recevoir ; on trouvait toujours un peu de sauce dans ses poches.

Les jours de sortie, il éisit correspondant.

Chaque rôdait au coin des rues qui avoisinent le lycée, et quand des taupins en goguette, qui avaient lâché leur correspondant pour aller Dieu sait où.

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revenaient sans pilote, sinon sans boussole, il s'approchait, et avec la bonté d'un père, les ramenait dans le droit chemin et les conduisait au parloir. II faisait ce manège-là avec deux, trois, quatre, retournant son paletot, s'il le fallait, apparaissant en habit après être venu en manteau, imitant au besoin l'Anglais. Il avait des dimanches de quatre francs, quelquefois même de cent sous.

En semaine, il était le Mercure de la division des grands. C'est lui qui introduisait les saucissons dans la place et y glissait les journaux incendiaires. Les garçons qu'il enseignait se faisaient ses complices ; on a mangé beaucoup d'ail et bu à flots le poison des mauvaises doctrines sous son commissionnariat célèbre.

On le payait rarement en argent — des lycéens n'en ont guère! — mais il héritait des vieux vêtements, tuniques, képis, gilets, culottes.

Je l'ai vu se promener en costume de collégien aux Tuileries, où les lycéens le regardaient ave terreur. C'était en 18S9, et Chaque combattait en Grèce en 182....! Dans quelle classe était-il donc? Il avait commencé bien tard I

Du reste, il a (et ils sont presque tous ainsi dans ce monde des déclassés), ila la manie de l'uniforme; car, en 1848, on le vit longtemps flâner en costume d'élève de TÉcole polytechnique, sans l'épée et en pantoufles.

Un de ses fournisseurs habituels était un comîchon (on appelle ainsi l'élève qui se préparc à

Saînt-Cyr), un cornichon nommé Romieu, le capitaine qui a été tué à Sébastopol, le fils même du préfet ; et voilà comment s'explique le fameux pantalon à bandes d'argent dont il est parlé au début de cette histoire. Un pantalon du père s'était mêlé aux culottes du fils.

Le marquis de l'Aubépine, qui a été sous-préfet de Montargis, est représenté, lui aussi, dans la garderobe de l'orientaliste, où se trouvent par douzaines encore, des culottes du temps jadis, des habits d'autan; les jours de fête publique Chaque s'habille avec la défroque des amv^s.— Superstitionqui cache une ambition sourde I Cet homme n'a pas dit adieu à la vie publique, il attend son heure. Vous verrez qu'un jour il se présentera à la députation dans les Landes.

Quoique élevé dans la religion catholique, Chaque, se faisant un devoir de la tolérance, ne craint pas d'accepter ce que les autres sectes peuvent avoir de bon, et n'en repousse pas, de parti pris, toutes les pratiques.

On le voità la synagogue, les jours de sabbat, prier, avec les juifs, et se détourner, quand il sort, devant les charcutiers. En sa qualité de Croyant, les fourneaux israélites, institution de bienfaisance, patron-

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née par les banquiers du judaïsme, lui trempent pour un sou une soupe énorme.

Il a sa bouchée de pain à la communion des protestants^ et il communie, suivant sa faim, le même jour^ dans tous les temples de Paris.

Il mord, avec la foi d'un fils, dans le pain bénit que la religion apostolique offre aux grand'messes, et les jours de cérémonie, les dames pieuses de Saint-Sé vérin, Saint-Sulpice, Saint-Thomas d'Aquin n'ont pas assez d'éloge pour sa piété, il n*est bruit que de son assiduité dans les sacristies.

Il n'est venu qu'un Mormon en France. Chaque a trouvé moyen de le connaître, et de dîner avec lui pour se faire expliquer la religion. Il le traîna jusqu'à minuit dans les cafés, sous prétexte qu'il n'était pas encore converti.

Mais où il glane maintenant, c'est sur le chemin du cimetière.

Il a adopté de préférence Montparnasse où sont enterrés les gens des classes simples ; il se poste sur le chemin des enterrements.

Quand un convoi passe, l'ancien Pallicare, le mouchoir aux yeux, tète nue, se mêle, recueilli et grave, au groupe triste des assistants, et, remontant jusqu'aux héritiers, il parle de la personne qui n'est plus.

«Elle avait des vertus sérieuses, dit-il en retenant

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mal un sanglot. Elle ne peut partir sans un adieu. » Et il propose au parent, dont il serre avec effusion la main, de faire dire un mot sur latombe.

Il a Toraison funèbre toute prête, très lisible, et le cousin peut parler lui-même sur le bord de la fosse. Chaque, si Ton veut, mouille le papier de larmes; si Ton veut aussi, il prend la parole luimême, et je Tai entendu, les cheveux au vent, qui, sur le cercueil d'unliquoriste, disait :

« Adieu, Ernest! Adieu*., ou plutôt au revoir dans un monde meilleur! »

La cérémonie terminée, Chaque replie son oraison funèbre, et suit la famille éplorée chez le marchand de vins, où il suce une cuisse du lapin des morts et dévore mélancoliquement le gruyère des trépassés.

Telle est la profession dernière de M. Chaque, orientaliste, ex-régent, ancien Pallicare, qui s'est inspiré en cela de ses souvenirs de la Grèce antique et de son amour pour la Grèce moderne :

Il est pleureuse à Montparnasse^

1 . Chaque a protesté contre cette qualification de pleureuse, et il nous menaça même d*un procès , jadis. J*ai pourtant laissé subsister Tanecdote, car elle n'entache pas son honneur. Faut-il répéter ici, à propos des autres histoires, que j'ai voulu simplement peindre an excentrique et non pas médire d'un brave homme ?

2 novembre.

C'est aujourd'hui que les trépassés donnent audience aux vivants ; aujourd'hui qu'on va leur porter des fleurs et les saluer au cimetière.

Moi, j irai visiter les tombes sur lesquelles personne Deviendra pleuirer; j'irai saluer d'un dernier adieu ces inconnus enterrés pêle-mêle dans la fosse commune, que n'a point, à vrai dire, enlevés la mort, mais qu'a tués la vie.

A Dieu ne plaise que je vienne ici faire le procès

de mon temps, accuser mon siècle de cruauté I Les

morts dont je parle n'ont point été assassinés, mais

brisés, écrasés par la fatalité. Il y a dix ans, j'aurais

poussé peut-être un cri de guerre, appelé aux armes;

entraînant, comme au sôirdes révolutions, le cadavre

des victimes, à la lueur de mes colères. C'eût été

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une satire ou une Marseillaise, le Dies iras et non le Requiem,

Aujourd'hui que je suis moins jeune, que j*ai vu mourir plus d^hommcs et passer plus de choses, je ne me laisserai point égarer. Je ne jette point un glaive dans la balance pour faire pencher le plateau ; je viens seulement évoquer la charité de ceux qui ont, sans le vouloir, de bonne foi, sous le pavillon déchiré de la tradition, empoisonné la viC; précipité la mort de quelques braves gens : dont le seul crime était de vouloir vivre à leur guise, au courant de leurs illusions, et qui, les pieds dans le ruisseau, Tœil au ciel, immolèrent leur corps en Thonneur de leur âme. Je ne viens donc point faire de leur tombe une tribune et haranguer du fond d'un cimetière; mais je me souviens, en voyant passer ces femmes en deuil, au bruit triste des cloches sur les églises, de tous ceux que depuis dix ans j*ai entendus tousser, soupirer, râler, et que j'ai vus mourir : pauvres diables, toujours humiliés, traqués, blessés, toujours meurtris, toujours saignants, qui n'ont connu de la vie que les nuits sans sommeil, les jours sans pain, les silences lourds, les bruits vulgaires. A peine a-t-on su leurs combats et cru à leur courage. Leurs commencements ont, été obsurs, leur fin ignorée, sombre, terrible. Moins heureux que le forçat qu'on tue à grand spectacle devant le bagne assemblé, que le corsaire qu'on fusille sur le pont du navire et qu'on jette avec un boulet au pied dans l'abîme I

C'est le tort, tort généreux, de la plupart de ceux

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qui ont écrit sur la misère, de s*être laissé égarer par leur douleur, d'avoir été les soldats de leur sentiment, et d'avoir amoindri en voulant l'élever, compromis en essayant de la glorifier, la cause triste de ces martyrs, tués bêtement, sans bruit, sans gloire, par le froid, la faim,lahonte, au haut des mansardes, au fond des hospices, au coin des bornes.

Le monde n'a jamais vu dans les malheureux que des révoltés. La misère ne lui apparaît qu'à travers le brouillard pâle des philanthropies ou la fumée rouge des révolutions, l'écume aux lèvres, la poudre aux mains.

A côté de cette misère classique qui a une histoire, il y en a une autre — la vraie, l'affreuse, l'horrible — je veux parler de celle qui n'a point de drapeau, ne jette point de cris ni d'éclairs : de celle qui tue ses victimes à petit feu: de celle qui, tous les ans, couche dans la poussière et dans la boue un bataillon d'hommes : qui, après avoir éteint la flamme dans le cerveau, brisé le cœur dans la poitrine, dévore les poumons, boit le sang.

Oui, il y a, dans ces cimetières, des cadavres de gens qui ne sont point morts pour avoir abusé de la vie, par le caprice d'un fléau, le feu, le choléra, la guerre ; point morts de maladie ou de vieillesse, de douleur ou d'amour, mais morts de froid, morts de faim.

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« La misère en habit noir, » dit Balzac. Mais elle a droit de cité dans le monde, celle-là ; elle est admise, tolérée, reconnue. Il y a dans les poches de cet habit noir un portefeuille de ministre.

Il y en a, hélas ! une autre qu'on ne connaît pas, qui n'a ni passeport ni portefeuille, qui ne peut plus mentir, qui bâille par toutes les coutures; dont on entend claquer les dents, crier le ventre ; qui n'a plus rien à mettre sur ses plaies ; dont les héros sans nom, affamés, grelottants, poitrinaires, portent des gilets trop courts, des redingotes d'invalides, des vestes de première communion, sur des épaules de trente ans; qui remet à la mode les pantalons à la hussarde et use les derniers gibus ; si grande qu'on n'y croit pas ; affreuse à faire rire, grotesque à faire pleurer; qu'on chasse des garnis, qu'on met à la porte des maisons honnêtes; qui rôde, l'œil hagard, les jambes tremblantes, autour des restaurants borgnes et des maisons aux allées noires.

A peine on en compte un cependant, qui, dans cette vie de privations et de souffrances, se soit écarté du devoir, ait violé la loi ! Ils ont laissé par les chemins des lambeaux de leur fierté, mais ils ont encore

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le droit de porter le front haut : Thonneur ne s'est point échappé par le trou des blessures.

£t c'est ainsi qu'elles s'écoulent, les vertes années, dans le doute, l'amertume et le désespoir ! Ainsi se passe la jeunesse, et l'on a déjà les cheveux gris, l'estomac ruiné, le cœur fané, qu'à peine on a trente ans I Elle vient tout tuer, cette misère, l'amour comme l'ambition. Ni fleurs, ni parfums, ni maîtresse! On n'ose laisser retomber sur de frêles épaules la croix lourde de ses souflfrances! Pas un sourire, une parole tendre, un serrement de main, une larme, un baiser I Ah ! plaignons-les, ces jeunes hommes étendus là dans le cimetière, qu'une femme n'a jamais consolés avec sa grâce, aimés avec son cœur, qui, au matin d'un duel, au bout d'un jour sans pain, n'ont point senti dans leur main fiévreuse tomber la main émue d'une maîtresse, qui, à leur lit de mort, au moment de sombrer, quand ils ont senti qu'ils en avaient fini avec la vie, n'ont eu personne à leur côté pour apaiser leur regret aux portes du néant.

Au lieu d'applaudir à leur héroïsme, de les consoler dans leur sombre tristesse, nous ne savons que les repousser avec pitié, les insulter avec colère. Nous leur en voulons de ce qu'ils ne faiblissent pas dans la lutte, de ce qu'ils n'amènent pas leur pavil- Ion ; sans nous dire que si, au premier souffle de l'orage, les combattants quittaient leur bord, si les soldats désertaient au matin, épouvantés et lâches, le génie gagnerait rarement des batailles.

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Puis il en coûte tant de sacrifier le rêve à la réalité, d'étouffer les cris de son âme I

Aussi dussent-ils mourir inconnus, sans laisser au monde de testament, je leur sais gré de leur opiniâtreté courageuse, de leur glorieux entêtement.

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