‹ Les réfractairesChapitre 8 sur 45 · I III · texte numérisé non relu

I III

Le monde croit peu à ces existences lamentables, à ces fins sinistres ! Fatigué par les déclamateurs qui ont voulu faire de tout petit poète mort à Thospice un grand homme, de toute victime un héros, il crie : qui vive ? chaque fois qu'un de ces pauvres passe I Suspecte toutes leurs douleurs! Cette défiance a cours; mais moi qui ai passé quelques heures dans la camp, je sais ce qu'on perd d'hommes tous les îours dans ce 101<* régiment. Cette nuit, tandis que î/écrivais cet adieu au coin de mon feu mourant, tandis que, dans les chambres des mères, on parlait de ceux à qui l'on irait au matin souhaiter le nouvel an et porter des immortelles; à travers les rues, par le froid triste, sous le ciel gris, rôdaient peut-être une centaine de malheureux, portant un diplôme de bachelier dans les poches de leurs habits troués.

«C'est leur faute » crie notre égoïsme gêné par ce spectacle et ces images I Qui nous l'a dit? Savonsnous ce que fut leur enfance, comment s'est passée leur jeunesse, à quelle heure ils firent naufrage,

LEà MOBTS. 107

comment ils se sont perdus corps et âme dans cette tempête sans éclairs I Et pour cela faut-il qu'ils meurent ? Nous n'affamons pas les prisonniers, nous ne tuons pas les fous I

Qu'il devienne fou ou qu'il tue, il aura un lit et du pain. D'ici là, il se traînera malade, enlaidi, épuisé, humilié ! Mettez un homme dans la rue, avec uu habit trop large sur le dos, un pantalon trop court, sans faux-col, sans baS; sans un sou, eùt-il le génie de Machiavel, de Talleyrand, il sombrera dans le ruisseau.

Comme on meurt vite à ce métier, et comme l'esprit se gâte dans cette atmosphère malsaine I L'aiie dans la poussière, touchée au cœur, comme un oiseau blessé, la pensée s'irrite, se désespère. Ëlie se meurtrit en se débattant, ne s'échappe qu'en laissant un peu d'elle-même^ comme le loup dans le piège, qui se coupe la patte entre les dents. Tout s'en ressent : langage, caractère, talent !

Il y a ensuite, un danger! La misère sans drapeau conduit à celle qui en a un, et, des réfractaires épars, fait une armée, armée qui compte dans ses rangs moins de fils du peuple que d'enfants de la bourgcoi* sie. Les voyez-vous forcer sur nous, pâles, muets, amaigris, battant la charge avec les os de leurs martyrs sur le tambour des révoltés, et agitant, comme un étendard au bout d'un glaive, la chemise teinte de sang du dernier de leurs suicidés !

Dieu sait où les conduirait leur folie I Nous avons vu ce que valaient ces religions de l'émeute, ces théo-

108 LES MOBTS.

ries du combat ! La liberté n'y gagne rien, la misère y perd, seulement le ruisseau est rouge.

11 en faut pourtant de ces hommes qui oublient qu'ils ont un corps à défendre pour s'égarer fiévreux dans le domaine de la pensée. Il faut qu'il en tombe ainsi des centaines avant qu'une idée triomphe ; il faut qu'elle mûrisse dans bien des tètes, qu'elle ait tourmenté bien des âmes. Ne maudissons pas ceux qui s'offrent en holocauste, ne rions point sur le passage des victimes, et laissons au moins s'accomplir pieusement l'hécatombe!

Leur aumône vaut bien la nôtre. Un seul nous paye les dettes de tous! Un jour, du milieu de cette foule en guenilles, jaillit un rayon. Du fond de l'un de ces esprits malades, du fond d'un de ces cœurs blessés, s'échappe une note qui va au cœur de rhuma-»* nité, portée sur les pages frémissantes d'un livre, sur l'aile d'un chant sublime, fixée sur la toile, arrêtée dans le marbre ! Il tient un monde dans la tête d'une statue et tout le ciel dans le coin d'un tableau.

« Des fous I » crient quelques-uns. Mais la folie d'hier est la sagesse de demain, l'impiété de la veille la religion d'aujourd'hui, l'athée d'une génération le dieu d'une autre. Hypocrites que nous sommes, nous blâmons leur audace, nous condamnons leur témérité : tout heureux au fond de nous-mêmes, d'assister à leurs jeux sanglants, joyeux du pittoresque de la lutte, irrités seulement parce qu'ils ne crient pas : Ave^ Caesarl

Et ce ne sont pas seulement les inconnus, qui se débattent, sanglotent et meurent dans les angoisses de la pauvreté I

Tenez, par là-bas, un homme est enterré, que nous connaissons tous, qui mérita pendant sa vie d^ètre beaucoup insulté, calomniée Quoique bien plus jeune que lui, je fus presque son ami. Si je n'ai point assisté à ses derniers moments, si je ne Tai point vu à son dernier jour, je Tai suivi pendant ses dernières années, où il descendit pa^à pas Tescalier sombre, le chemin obscur qui devait le conduire à l'hôpital.

Ce que la misère lui imposa de sacrifices, lui ôta de courage, lui a peut-être enlevé de talent, nul ne le sait, que ceux qui ont côtoyé sa vie et pu surprendre le secret de son amertume I Combien croiton, pour parler comme le monde, qu'il gagnait bon an mal an, le grand critique, Thomme dont un article valait un livre, dont le nom couvrait comme d*un pavillon la Revue célèbre où il imprimait ses jugements sévères sur ses contemporains? — Ce que gagne un calligraphe à copier des rôles : douze francs la page; à la fin de sa vie, deux cents francs la feuille : voilà

Page 1