E. RÉGIS
l«r février 1890.
L’Anthropologie criminelle et la Psychiâtrie ont, comme on le sait, des points de contact nombreux et il n’est peut-être pas de questions plus intéressantes que celles qui touchent à la fois à ces deux branches de la science, leur servant de trait d’union et les éclairant pour ainsi dire Lune par l’autre.
L’étude des Régicides est de ce nombre, car elle peut être envisagée, soit au point de vue des données anthropologiques de la nouvelle école, soit aupoint de vue de la clinique proprement dite.
Anthropologiquement, cette étude a été entreprise ou tout au moins ébauchée par l’avocat Laschi qui, au premier Congrès de Rome, en 1885, lui a consacré quelques pages de son intéressant rapport sur le Délit politique.
Cliniquement, elle n’a pas été abordée et c’est à peine s’il en est tait mention d’une façon tout à fait incidente dans quelques auteurs, comme Brierre de Boismont et M. Cullerre.
J’ai donc essayé de la poursuivre sur le terrain médico-
(1) Le mot régicide est employé ici, faute d’un terme plus exact pour désigner les fanatiques qui, en dehors de toute secte et de toute conjuration, ont assas siné ou tenté d’assassiner un monarque ou un puissant du jour.
psychologique,, et après trois ans de recherches qu’ont bien voulu me faciliter d’obligeants confrères et amis, français et étrangers, j’ai pu réunir un grand nombre de documents relatifs à plus de quatre-vingts fanatiques célèbres, passés ou présents. (1) Il y avait là matière à un volume de biographies détachées, plein de détails historiques curieux, mais sans portée scientifique bien évidente ; j’ai mieux aimé ne retenir que les faits d’ordre exclusivement médical, et en déduire quelques considérations d’ensemble sur l’état mental des régicides, pouvant intéresser à la fois la médecine légale et la nosologie.
M. Laschi, dans son mémoire, a divisé les régicides en trois catégories : l°les régicides fous, dont l'excitation au délit réside le plus souvent dans des hallucinations que des scrupules religieux ou un fanatisme sectaire éveillent dans l’esprit malade (Ex. : Jean Châtel, dont notre collègue fait à tort l’agresseur d’Henri III, Jacques Clément, Ravaillac, Poltrot, Damiens); 2° les régicides mattoïdes, poussés au délire par une vanité sans bornes, par le désir de faire parler d’eux, de conquérir la célébrité (Ex. : Guiteau et Passanante) ; 3° les régicides par passion, exempts de toute espèce d’anormalité psychique, mus par un sentiment élevé d’indépendance, un noble altruisme, l’exaspération causée par des désastres nationaux, les exemples glorieux cités par l’histoire, souvent aussi le pressentiment de franchises que l’humanité n’attend que de l’avenir (Ex. : Charlotte Corday, Véra Sassoulitch, Solovief).
Cette division bien que rationnelle en apparence, est trop
(1) Les renseignements contenus dans cette étude ont été puisés aux sources les pius sûres et les plus autorisées. C’est pour moi un véritable devoir de remercier ici ceux qui m’ont le plus aidé dans ce laborieux travail de réunion de documents, d’observations et de portraits : les docteurs Lacassagne, Motet, Deny, Rouillard, Hack Tuke, Virgilio; MM. Çli. Mortet, Bouvy, Bouchot, bibliothécaires de l’Université.
exclusivement psychologique pour être tout à fait exacte et c’est ici comme ailleurs, la clinique seule qui offre le véritable terrain d’appui. En envisageant les régicides sous cet aspect, soit à l’aide des documents de l’histoire soit par l'observation d’aujourd’hui, on s’aperçoit que des individualités multiples et parfaitement distinctes sont confondues sous ce nom.