‹ Les régicides dans l’histoire et dans le présentChapitre 14 sur 14 · CONCLUSIONS -MÉDICO - LÉGALES · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS -MÉDICO - LÉGALES

Que doit-on faire des régicides?

Autrefois, et malgré la vague idée qu’on avait de leur folie, on les condamnait, comme on l’a vu, au supplice le plus horrible, celui des parricides, non-seulement dans le but de les punir, mais aussi pour faire un exemple. Plus près de nous, les rois ont été tentés, à diverses reprises, d’user d’indulgence en faveur de leur état d’esprit. C’est ainsi que, d’après Michelet, Louis XV eut un instant l’idée de faire enfermer Damiens. C'est ainsi que Napoléon eût voulu faire grâce à Staaps. « Vous allez voir, dit Bonaparte, que c’est un malheureux atteint de folie ou d’imbécillité. » L'empereur penchait, dit-on, vers la clémence, mais son entourage militaire insista fortement sur la nécessité de contenir par un exemple, les dispositions de la jeunesse allemande ». Pour la Sabla, Napoléon tint bon, et se contenta de le faire enfermer à Vincennes, d’où il ne sortit du reste quelques années après, que pour projeter un nouvel attentat. Le souverain avait dicté cette note assez curieuse en marge du rapport qui lui fut transmis par le ministre Rovigo ;

(( Il ne faut pas ébruiter cette affaire afin de n’être pas obligé delà finir avec éclat. L’âge du jeune homme est son excuse; on n'est pas criminel d’aussi bonne heure lorsqu on n'est pas né dans le crime. Dans quelques années, il pensera autrement, et on serait au regret d’avoir immolé un étourdi et plongé une famille estimable dans un deuil qui aurait toujours quelque chose de déshonorant. Mettez-le à Vincennes, faites-lui donner les soins dont il paraît que sa tête a besoin, donnez-lui des livres, faites écrire à sa famille et laissez faire le temps; parlez de cela avec l'archichancelier qui est un bon conseil « ( Mémoires cle Rovigo, t. V, p. 100).

Louis-Philippe désirait également gracier Alibaud, et il se contenta d’envoyer Meunier en Amérique. Napoléon III eut voulu agir de même à l’égard d'Orsini. Quant aux régicides récents, Oliva, Otero, Passanante,Guiteau, Galeote, Hillairaud, ils ont , malgré leur trouble d’esprit, été condamnés à des peines plus ou moins sévères. Il est vrai que les médecins eux-mêmes, trompés par leur apparente lucidité et influencés, il faut bien le dire, par la nature de l’attentat, s’étaient chaque fois trouvés en désaccord sur leur compte et avaient hésité à les déclarer aliénés : ne voyant pas que c’étaient des êtres à part, dont le vrai caractère et la vraie place dans le cadre pathologique ne pouvaient être déterminés et appréciés que par une étude comparative et approfondie des uns avec les autres (1 .

Quoi d’étonnant, après cela, si, malgré les éloquentes protestations des défenseurs, les juges ont appliqué à ces malheureux toute la sévérité des lois et si les monarques euxmêmes ont été impuissants à leur faire grâce?

La science et l’humanité abdiquant leurs droits, il ne reste

(I) Caporali est actuellement, soumis à l’examen des médecins aliénistes, l’accord des experts se faire ù son endroit.

Puisse

plus que la raison d'Etat, cette chose aveugle et implacable devant laquelle tout doit céder et disparaître.

Sans elle, Olivaeùt été gracié, sans aucun doute. « On aurait vu avec satisfaction, dans toutes les sphères de la société espagnole, un indulto royal ; mais il paraît que M. Canovas del Castille a fait prévaloir la raison d'Etat auprès du jeune monarque et que les répugnances de ce dernier ont été vaincues parla considération qu’évoquait le même ministre. Le principal argument de M. Canovas était que l’empereur Guillaume n’avait pas fait grâce à Hœdel et que, pour ce motif, un indulto pourrait paraître, aux yeux de certains, comme un blâme indirect à l’adresse du puissant souverain allemand. »

Pour Otero, mêmes difficultés. « Le Roi et la Reine auraient voulu lui faire grâce, mais le Conseil des Ministres, après deux heures d’examen, a décidé, à l’unanimité, qu’il ne pouvait conseiller au Roi de le grâcier... La Reine et la princesse des Asturies font de vives instances pour obtenir du roi la grâce d’Otero, mais le Cabinet a du obéir à la raison d’Etat et à des considérations de politique étrangère. »

Et voilà comment des malades, comme Oliva, Otero, Passanante, Guiteau, Hillairaud, Galeote ont été condamnés pour un attentat dont ils n’étaient certainement pas responsables!

Si cette affirmation paraissait hasardée, si malgré les nombreuses preuves cliniques que nous avons déjà données du trouble mental des régicides, il était possible de conserver encore quelque hésitation à cet endroit, un dernier fait suffirait à lever tous les doutes : c’est le suivant.

La plupart des régicides ont, comme on sait, payé de leur vie leur impulsion morbide et bien peu ont échappé à la mort incarnante des criminels. Or, que sont devenus ces tristes privilégiés !

La Sahla, après deux tentatives avortées de régicide, se jette à l’eau dans un accès de délire et finit ses jours à l'hôpital, atteint de fièvre ataxique lente nerveuse, c’est-à-dire d’affection mentale bien caractérisée.

Galeote, aussitôt après sa condamnation, voit sa folie se changer en véritable fureur. « II a, dit le journal, des attaques de nerfs presque constantes. 11 pousse des cris terribles dans sa cellule. Il chante et prêche pendant une grande partie de la journée. Quand il se croit interrompu par l’auditoire qu’il harangue du haut d’une table, il crie : « Laissez-moi expliquer la parole divine, n’interrompez pas! » Quand il est harassé, fatigué, ne pouvant plus parler, il tombe dans une léthargie de courte durée et recommence à discourir. » Son état devient tellement net, qu’à la suite d’un nouvel examen médical, pratiqué sur les instances du défenseur, il est enfin interné dans un asile d’aliénés.

Et Passa, nante, veut-on savoir ce qu’il est devenu après dix ans écoulés ? Le docteur Virgilio va nous le dire, d’une façon aussi précise qu’éloquente : « Par une étrange et singulière contradiction, de régénérateur du monde qu’il se croyait, il est tombé dans la plus sombre et la plus dégradante démence. D’après ce que m’ont rapporté des témoins oculaires, c’est en vain qu’on chercherait sur son front la lueur d’une pensée; il est indifférent à sa position actuelle, sans besoins, sans volonté, sans espoir, sans affection, sans souffrance... Il va plus : il a perdu tout sentiment de pudeur et de personnalité , et finalement, jusqu’à la simple idée instinctive du choix de sa nourriture : il pétrit et mange ses propres excréments! Pourtant, cruelle ironie, le directeur de Portoferraio, qui l'inscrit toujours au nombre de ses forçats, scrupuleusement fidèle à la lettre de la loi, perpétue la comédie ridicule de deux gardiens

commis de nuit et de jour à la surveillance do celui qui vit encore, il est vrai, mais d’une vie qui semble déjà à la veille de son déclin ». (1) — Voilà ce qu’est devenu le trop célèbre criminel de la Carrier a grande! Voilà ce que deviennent les régicides, lorsqu’ils survivent, car je ne doute pas qu’IIillairaud, dont le sort actuel m'est inconnu, ne finisse lui-même un jour comme Galeote, Passanante et la Sabla !

Cela étant, je le répète, que doit-on faire des régicides ?

Il n’est pas admissible que, dans une question de ce genre, on se préoccupe avant tout de l’idée do faire un exemple. D’ailleurs, l’histoire est là pour prouver que le supplice d’un régicide n’a jamais arrêté la main d’un régicide, bien au contraire, car c’est avant tout la gloire du martyre que recherchent ces fanatiques, et comme ils le disent avec raison : « Les idées s’arrosent avec du sang ». D’autre part, faire grâce n’est guère plus efficace à ce point de vue : le fait de la Sabla suffit à l’établir. La plupart des régicides, interrogés, ont affirmé qu’ils recommenceraient, si c’était à refaire.

Dans ces conditions, il convient de se placer sur le terrain purement scientifique et de juger comme toujours non pas le crime, mais le criminel.

Or, que nous apprend la science à ce point de vue ?

(1) Après l’extrait de ce mémoire paru en janvier dans les Archives d’An/hropolor/ie Criminelle, j’ai reçu du professeur Tamburini, le célèbre aliéniste italien, une lettre m’informant que Passanante a été transféré, à la fin de mai 1889, dans le manicôme criminel de VAmbrogiana, en suite d’un examen médico-légal, pratiqué par les professeurs Biffi et Tamburini sur l’ordre du Ministre de l’Intérieur.

J’ai remercié mon honorable confrère de sa précieuse rectification dont je lui sais d’autant plus de gré qu’elle confirme l’état actuel de Passanante. Mais je ne puis m’empêcher de faire remarquer, d’une part, que c’est peut-être grâce au bruit fait par la brochure du docteur Virgilio autour de Passanante que le sort de ce malheureux a enfin changé et que, d’autre part, les médecins qui viennent de conclure actuellement à sa folie et à son internement, étaient précisément au nombre des premiers experts qui, il y a dix ans, avaient conclu à l’absence d’hérédité et de folie chez le célèbre régicide italien.

Elle nous montre, comme nous venons de le voir, que les régicides sont des désharmoniques ou des dégénérés héréditaires, à tempéramment mystique, qui, égarés par un délire politique ou religieux compliqué parfois d’hallucinations, se croient appelés au double rôle de justiciers et de martyrs, et, sous l'empire d’une obsession à laquelle ils ne sont pas libres de résister, en arrivent à frapper un grand de la terre au nom de Dieu ou de la patrie.

Elle nous montre en un mot que ces individus sont des anormaux, généralement des mattoïdes ou demi-fous, et que, s’ils deviennent criminels, c’est uniquement parce qu’ils sont malades.

Dès lors, la conclusion est facile à tirer dans tous les cas.

Lorsque le régicide est manifestement délirant et halluciné, comme Jacques Clément, Ravaillac, Staaps, Guiteau, etc., l’hésitation n’est pas permise et l’internement dans un asile d’aliénés est une mesure qui s’impose. C’est là d’ailleurs, ce que redoute le plus le régicide; un pareil traitement brise son orgueil, parce qu'il considère comme une honte d’être traité en fou, lui, héros et martyr. Si l’on voulait un exemple, ce serait assurément là le meilleur.

Quant aux autres régicides, à ceux que Laschi appelle des régicides par passion et qui sont en réalité des malades, bien qu’à un moindre degré, c’est du cas particulier qu’il convient avant tout, de s’inspirer. En thèse générale, ces individus étant des déséquilibrés et leur acte un acte anormal qui montre combien ils peuvent être dangereux pour la société, la solution la plus conforme aux données de la science et à l’intérêt public, consisterait à les placer pour le temps nécessaire et avec les garanties médico-judiciaires légales, dans l’un de ces asiles d’aliénés criminels dont certains pays comme l’Ecosse

et l’Angleterre sont depuis longtemps dotés, et que la grande majorité des spécialistes réclament en France et en Italie comme un intermédiaire indispensable entre la prison et l’asile proprement dit. Ainsi cesseraient;! tout jamais ces controverses et ces conllits qui divisent depuis tant d’années la science et la j ustice, controverses et conllits qui ont pour résultat, dans un siècle comme le nôtre, de livrer au dernier supplice un régicide aliéné, ou do le jeter à perpétuité dans une prison où il donne au monde le triste spectacle d’un forçat parvenu au dernier degré de la dégradation et de la démence.

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