‹ Les régicides dans l’histoire et dans le présentChapitre 13 sur 14 · COMPLICITÉ · texte numérisé non relu

COMPLICITÉ

Erreurs historiques . — Après ce que je viens de dire des motifs qui conduisent les régicides à l’attentat, il semble superflu de se demander s’ils ont ou non des complices. La complicité, en effet, est incompatible avec les caractères d’un tel acte et de telles individualités. Le régicide n’est l’agent que de sa propre exaltation mystique et, sauf de très rares exceptions tenant à des causes particulières qu'il serait trop long d’énumérer ici,

il combine et exécute seul son projet morbide, comme la plupart des aliénés.

De tout temps, cependant, on a voulu voir dans le régicide, non un fou à un degré quelconque, agissant pour le compte de son délire, mais l'instrument d’une secte ou d’un parti. Chaque fois qu’un crime de ce genre est commis, ce n’est pas vers l’étude psychologique du criminel que se tournent les investigations: c’est vers la recherche des complices, et la conviction à cet égard est si forte que malgré les dénégations les plus formelles de l'inculpé, maintenues autrefois au milieu des supplices horribles de la question, malgré l’accumulation des preuves les plus péremptoires, un certain doute subsiste toujours dans les esprits, doute mystérieux que l’histoire enregistre, développe et transmet ainsi, sous forme d’erreur, à la postérité. Dans l'intérêt môme de la vérité clinique, aussi bien que de la vérité historique, il convient de signaler cette erreur et d’en citer les exemples les plus frappants.

On a supposé, pour Jacques Clément, que son prieur Bourgoin l’avait poussé, le voyant dévot et niais, « en lui faisant boire un breuvage pour le faire rêver et puis étant endormi, lui ayant fait ouïr par quelque subtil moyen une voix qui lui aurait commandé de tuer le roi.» (Palma Cayet: Chroniq.) « Pour exalter ce misérable qui était à la fois jeune, ardent, fanatique,, dévot et visionnaire, on avait recours à toutes sortes de manœuvres. Pendant le jour, on ne cessait de présenter à son imitation l’histoire de Judith délivrant sa patrie par le meurtre d’Holopherne ; pendant la nuit, ses supérieurs se présentaient à lui sous forme de fantômes et lui parlaient dans l’obscurité, troublant sa tête déjà échauffée parle jeûne et les superstitions. On a même prétendu que la duchesse de Montpensier s’était prostituée à lui pour achever de le décider. Ce dernier

fait, d’ailleurs sans preuves, n’a pas d’importance sérieuse. Quant aux subtils moyens employés par Bourgoin pour exalter Jacques Clément, ils sont trop subtils pour être véritables et il est facile de voir qu’on a mis tout simplement à son actif, par pure ignorance, le délire et les hallucinations spontanés de son disciple. Ce qui no l’a pas empêché de payer de sa vie cette complicité plus ou moins hypothétique.

Il est difficile, à une si grande distance et en l’absence de tout procès résultant de la mort immédiate de Jacques Clément, de se faire sur des questions aussi délicates, une opinion tout à fait exacte. Ce qui paraît certain, c’est que si le crime du moine régicide ne lui a pas été inspiré par les supérieurs de son ordre, parce qu’on n’inspire pas sa folie, ses hallucinations et son impulsion à un aliéné, ceux-ci n’ont pas caché, tout au moins, la joie qu’ils en éprouvaient. Si l’on s’en rapporte en effet aux historiens du temps, le clergé presque tout entier aurait acclamé la mort d’Henri III, appelant Jacques Clément enfant bienheureux, plaçant son portrait sur les Autels avec l’Eucharistie, les plus exaltés proposant même de lui élever une statue à Notre-Dame. « Le pape fit un beau discours, le mettant au-dessus de Judith et d’Eléazar, et conclut qu’un projet si glorieux n’avait pu être exécuté que par une conduite admirable de Dieu et un secours particulier de sa Providence » (de Tliou).

Pour Pierre Barrière, c'est le père Varade, jésuite, qu'on accusa d’avoir conseillé le meurtre, et après l’attentat de Jean Châtel, lui-même élève des Jésuites, l’exaspération contre cet ordre devint telle qu’on ne douta plus dè leur prépondérante complicité. On connaît le mot plus ou moins historique attribué à Henri IV sur les Jésuites après l’agression de Jean Châtel : a Fallait-il donc qu’ils fussent convaincus par ma bouche? » (le

HANS L'HISTOIRE ET DANS LË PRËSËNT

coup de couteau lui avait cassé une dent et fendu la lèvre.) Aussi le père Guéret, confesseur de Jean Châtel est-il banni à perpétuité et Jean Guignard, prestre et régent du collège, étranglé et brûlé en place de Grève. En même temps, le procès des Jésuites s'instruit, et ils sont chassés de France, après des débats contradictoires et un échange de mémoires, où les faits tiennent bien moins de place que les discussions théologiques sur le droit accordé par Dieu de tuer les rois.

Certes les doctrines régicides sont abominables et on ne saurait trop les condamner; mais outre qu’elles existaient déjà depuis des siècles, puisqu'on les retrouve jusque dans Cicéron, elles ne- suffisent pas, à elles seules, à créer des régicides. 11 y à loin de la théorie à la pratique et à supposer que les ouvrages comme celui de Mariana aient contribué à exalter certains esprits, on peut dire sans crainte de se tromper qu’un exemple populaire, comme celui de Judith ou de Brutus, fait plus dans la production de l’attentat que toutes les subtilités scholastiques d'un théologien. En un mot, tout s’est borné semble-t-il, à une approbation purement théorique et tacite, à une sorte de complicité morale, tandis que ce que l’on cherchait, ce que l’on voulait trouver quand même, c’était la complicité matérielle, le complot tramé en commun. Il faut se rappeler du reste que, tandis que les religieux étaient accusés d’inspirer et de favoriser les régicides, c’étaient précisément des religieùx qui essayaient de détourner des régicides de leur dessein et qui, ne le pouvant, les dénonçaient. C’est ainsi que Pierre Barrière fut arrêté sur l’indication du père Séraphin, à qui il s’était ouvert. C’est ainsi que le père d’Aubigny, jésuite, à qui Ravaillac avait fait part de ses visions lui avait répondu « que tout cela n’était que visions et rêveries et qu’il fallait manger de bons potages, retourner en son pays,

sa

dire son chapelet et prier Dieu sans cesse pour en être délivré ». (Procès de Ravaillac. Archives curieuses.) Tout cela ne ressemble pas à de la complicité.

Le régicide au sujet desquels les suppositions se sont le plus donné carrière est certainement Ravaillac. On lui a attribué toutes sortes de complices : la Maison d’Autriche,, le duc d’Epernon, la'marquise de Verneuil,la reine Marie de Médicis, jusqu’au diable lui-même. L’hypothèse la plus admise a été celle qui consiste à voir dans Ravaillac l’agent du duc d’Epernon. Michelet surtout a employé tout son talent à la défendre. En réalité, cette hypothèse ne repose sur rien et il est parfaitement établi aujourd’hui qu’elle constitue une erreur. La découverte du Procès de Ravaillac qui figure maintenant d’après la version du Mercure français dans les Archives curieuses de l’histoire de France et d’après la version officielle dans le tome VI des Mémoires de Condé de Lenglet-Dufresnoy, où j’ai pu les consulter et les comparer, a réduit à néant les soupçons de Michelet, que parmi les contemporains Sully et l'Estoile avaient été les seuls à hasarder. Avec Fontenay-Mareuil, Pontchartrain, P. Matthieu, Voltaire, on ne doit voir dans Ravaillac qu’un fanatique, qu’un mèlancholique, auteur et exécuteur d’un dessein personnellement ignoré et, en dehors de son mobile de folie etde fureur religieuse, désintéressé (Lescure. Henri IV).

« Les causes de l’assassinat de Henri IV, dit Poirson dans son excellent ouvrage couronné par l’Institut, sont restés un problème en histoire pendant 250 ans. Ce problème, nous croyons l’avoir résolu et en grande partie par des documents qui n’ont vu le jour que de notre temps. Dans notre opinion arrêtée, Ravaillac est le seul auteur de l’assassinat du roi; il a seul conçu le forfait qu’il exécuta. Il appartient à cette race

d’hommes d’un esprit à la fois étroit et passionné, d’une raison malade, d’une âme atroce, chez lesquels la religion, la philosophie, la liberté se changent en poison, deviennent le principe de crimes capables de ruiner l’état et les lois, de déshonorer leur pays et leur siècle. Pour nous Ravaillac est de la famille des Damiens, des Louvel, des deux forcenés qui dans ces dernières années ont attenté à la vie de la reine d’Espagne et de l’empereur d’Autriche. »

On ne saurait mieux conclure ni mieux dire à notre avis. Y aurait-il un dernier doute, que l’attitude de Ravaillac mourant le ferait disparaître. On sait, en effet, que. comme on lui avait refusé l’absolution parce qu'il niait avoir des complices, il la demanda à condition, c’est-à-dire que l’absolution ne serait valable que s’il disait la vérité. 11 l’obtint ainsi et certainement, il ne jouait pas la comédie si près de la tombe. Toutefois, cet argument n’a pas même suffi à, certains historiens, à Henri Martin, notamment, qui dit à ce propos : « Il me semble que c’est méconnaître la perversion totale d'esprit comme de cœur à laquelle certaines doctrines, celle surtout des restrictions mentales, avaient amené de tels chrétiens, très capables d’entrer dans l’éternité un mensonge pieux à la bouche ». Comme dit Loiseleur, « ce n’est pas quand la chair fume sous les tenailles ardentes qu'un croyant si fervent qu'on puisse le supposer, se livre à de pareilles subtilités et joue au fin avec la justice divine ». Et il ajoute très judicieusement, comme Poirson : « On ne comprend Ravaillac que si on le laisse dans sa sombre solitude, dans l’ardeur de son exaltation personnelle, en tête à tête avec ses visions, avec ses hallucinations, avec la trompette de guerre qu'il croyait sentir à sa bouche et les hosties qu’il voyait aux deux côtés de sa face.

De tels criminels n’ont ni guides ni confidents ; on ne les dirige

pas par l’intérêt; on ne les pousse qu'en exaltant leur aveugle fanatisme. » (Loiseleur. Ravaillac et ses complices. Paris. 1873).

Je pourrais insister longtemps sur ce sujet et montrer comment Damions ayant servi chez les jésuites et chez un parlementaire, on rechercha la complicité des jésuites et du Parlement; comment on voulut voir la main des Girondins dans le meurtre de Charlotte Corday, des Bonapartistes dans celui de Louvel, etc., etc.; comment enfin toutes les fois qu’un régicide a lieu, on se refuse à croire à un acte individuel émané du délire et comment d’une façon pour ainsi dire instintive, on s’attache à découvrir des complices qui, en réalité, n’ont jamais existé.

Aujourd’hui encore, malgré l'immense progrès des idées et les multiples enseignements de l’histoire, la croyance à une complicité secrète, chez les régicides, est restée aussi vivace que jamais. Dès qu’un attentat de ce genre est commis, les partis s’en rejettent, les uns sur les autres, la responsabilité et s’accusent mutuellement d’avoir armé le bras de l’assassin : c’est une magnifique occasion, pour eux, de s’entre-déchirer. Quant aux magistrats, ils essaient, par tous les moyens, d’arracher des aveux à l'inculpé et n’abandonnent pour ainsi dire la partie qu’au pied des marches de l’échafaud.

Je ne rappellerai pas les polémiques suscitées à propos de l’attentat d’Aubertin : elles sont encore trop récentes et trop près de nous pour qu’il soit permis d'y revenir.

Mais, veut-on savoir ce qui en a été pour les deux fanatiques qui ont tiré, dans ces dernières années, sur le roi d’Espagne. Alphonse XII ?

Juan Oliva Moncusi, d’abord. « Pendant tout le procès, Moncusi a nié avec une grande insistance qu'il eût des complices.

Sur tous les autres points, il ;i été très explicite, mais sur celui-là, il a toujours nié formellement, malgré l’habileté avec laquelle le juge a su tirer parti de ses contradictions. »

Le Tribunal, cependant, a son opinion faite et cette opinion se révèle de la façon la plus nette dans cet étrange considérant du jugement, que je m’en voudrais de ne pas placer sous les yeux du lecteur :

« Considérant que Juan Oliva Moncusi (1), absorbé dans la lecture d’écrits pervers de différents auteurs, tels que : Roque Barcia, Pi y Margall, Victor Hugo et autres écrivains exagérés en idées politiquesou sociales, aépousé les doctrines socialistes; que ces doctrines sont propagées en Espagne et que la Société Internationale existe dans notre pays clandestinement; que Juan Oliva avoue en faire partie et dit avoir lu tous les articles de journaux relatifs aux deux derniers attentats commis contre S. M. l’Empereur d’Allemagne. .. »

Ce n’est pas tout. N’ayant pu arracher des aveux à Oliva pendant sa vie, on va lui en prêter après sa mort. Dès le lendemain de son exécution, en effet, les journaux racontent que pendant les vingt-quatre heures de sa mise en chapelle, il a laissé échapper, à travers l’incohérence de son délire, je ne sait quelle histoire de complot absolument fantastique. C’est une lettre reçue par lui avec une palme en exergue et un dessin représentant un blanc et un nègre qui s’embrassent. C'est un rendez-vous mystérieux, un long trajet à pied, les yeux bandés; l'affiliation à une société secrète; un serment solennel d’obéissance, enfin, un ordre écrit de tuer le roi. Et une feuille, plus explicite, affirme que Moncusi, avant de mourir, a avoué qu'il faisait partie de l'Internationale, dont les membres avaient tenu

(1) J’ai omis de dire à propos de la jeunesse des régicides que Moncusi avait 22 ans cl Otero 19 ans au moment de l’attentat.

une séance importante et mystérieuse à laquelle Moncusi avait assisté et où, peut-être, l’attentat contre le roi avait été décidé. Ce journal ajoute, pour dissiper toute hésitation, que Moncusi recevait deux pesetas par jour de l’Internationale.

D’un autre côté, le confesseur de Moncusi a deux audiences du roi après l’exécution. On en déduit qu’il a été chargé des dernières révélations du régicide et le Figaro publie un télégramme d’Espagne affirmant le fait. Le confesseur de Moncusi, dans une lettre parue dans El Siglo Futuro , se voit forcé de démentir cette nouvelle et d’affirmer qu'il est allé voir sa Majesté pour lui demander, au nom de Moncusi, pardon du crime commis sur sa personne, mais rien de plus.

Pour Juan Otero Gonzales, les choses se passent de même. « Le duc de Sexto, intendant général du Palais, a, jusqu’aux derniers moments, de longues entrevues avec le condamné, pour rechercher, dans les derniers replis de sa conscience, les mobiles de l’attentat. Mais, celui-ci, dit la feuille à qui j’emprunte ce détail, n’a rien révélé qui put laisser supposer qu’il avait agi avec discernement ou dans un but arrêté au profit de partis politiques. Otero était un fou. » — Ce mot, en effet, dit tout.

Je le répète donc, chez les fanatiques que j’ai en vue ici (1) et sauf de rares exceptions, l’attentat est l’acte d’un seul. Il a été conçu, médité et accompli par le régicide, comme se conçoit, se médite et s’accomplit un acte d’aliéné.

Me voilà arrivé au terme de cette étude, dans laquelle j’ai eu surtout pour vue de déterminer les principaux caractères psychologiques et cliniques des régicides, tels qu’ils résultent

(I; J’insiste encore sur ce point que nous étudions ici des individualités et non des collectivités. Il ne peut donc être question d’associations politiques. Ce serai une nouvelle étude à faire et tout à fait A part.

DANS L’HISTOIRE ET DANS LE l' LESENT

de leur examen comparatif, dans l’ histoire et dans le présent. Cette étude, en montrant ce que sont ces êtres, et quels mobiles les font agir, pourra être de quelque utilité, je l’espère, dans F appréciation médico-légale des attentats futurs. Mais elle nécessite, à ce point de vue, une conclusion pratique, et c’est par là que je veux terminer.

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