‹ Les régimes légaux des coopératives en TransylvanieChapitre 3 sur 64 · LA COOPÉRATION MONDIALE · texte numérisé non relu

LA COOPÉRATION MONDIALE

« Coopération » est un mot très ancien, ayant aujourd’hui double sens : un sens large et un sens étroit.

Dans le sens large, il exprime la notion de collaboration; ainsi que sa composition l’indique : opération conjointe. Les termes latins — cooperatio, cooperarius, cooperativus — expriment cette notion très générale de collaboration (1).

Dans le sens étroit, il est reçu dans une double acception.

Depuis les plus anciens temps, ce mot exprime un mode d'organisation par lequel, pour pourvoir eux-mêmes à l’un quelconque de leurs besoins économiques, les intéressés se concertent entre eux et agissent en commun.

Mais depuis le milieu du siècle dernier, la coopération est devenue une forme nouvelle d’organisation qui se propose de résoudre la question sociale en transformant lentement et progressivement l’état économique à l’aide d’une forme d’associa-

(1) A. Nast: Le régime juridique des coopératives (Paris, 1919, page 43).

an

tion de personnes et de capital, dont les membres contribuent à l'opération en même temps qu’ils en bénéficient, jouant ainsi le double rôle de patron et d’employé (2).

Aïnsi, aujourd’hui, dans le langage économique et juridique, le mot Coopération désigne une doctrine économique reposant plus sur les personnes que sur les capitaux, poursuivant une reconstruction non seulement financière, mais aussi morale (3).

Dans ce sens, ce mot n’est employé que depuis un siècle. Mais l’idée de la coopération est très ancienne, ainsi que le déclarent des théoriciens:

Le professeur G1ERKE: « L’idée et le fait de l’association des bommes dans un but économique est aussi vieille que l'humanité elle-même. » (4)

Le professeur H. MULLER a découvert des sociétés semblables aux coopératives d'aujourd'hui, déjà dans la Babylone antique.

En Chine, on trouve beaucoup de traces de sociétés coopératives agricoles à partir du souverain CHEN-NouxG en 2338 avant J.-C. Dans « Les quatre livres », on trouve le texte suivant : « Ceux qui, dans un village, cultiveront le même fsing, seront toujours ensemble, partout où ils iront. Ils partageront entre eux le soin de la défense des villes. Dans les maladies, ils se prêteront un mutuel secours. Aïnsi tous les habitants s’aimeront et vivront en bonne intelligence. » (5)

M. GAUMONT écrit dans son histoire: « Certes, on peut dire en un certain sens, que l’idée de la coopération et les sociétés coopératives ont existé de tous temps, qu’on en trouve des vestiges dans de nombreuses sociétés ouvrières depuis l’antiquité jusqu’à nos jours — collegia romains (6), guildes de mar-

(2) J.-G. Duca : Les sociétés coopératives en Roumanie. (Thèse, Paris, 19092, p. 28.)

(3) Christophe P. Kyritsis: La législation des coopératives en Grèce. (Thèse, Paris, 1997; D. 1.)

(4) Dr O. Gierke: Rechtgeschichte der deutschen Genossenschaft. (Berlin, 1868, p. 1030.)

(5) Les quatre livres, traduction en français par P. Couvreur, édition Ho-Kien-Fou, 1910 (pages 418-419).

(6) Les collegia ont été reconnus même par la loi des XII Tables, qui en mentionnent leurs règles (portiones) et leurs membres (socii) ; au début leur nombre n'était que de huit: orfèvres, ouvriers en cuivre, charpentiers, teinturiers, cordonniers, foulons, pâtiers et joueurs de flûte, mais leur nombre s’accrut alors.

chands (7), corporations d'artisans, troupes de comédiens même, qui sont bien des sociétés coopératives de production d’une forme particulière. » (8).

Les « artels » ont existé en Russie de temps immémorial, mais on ne trouve leurs traces que dans un ancien texte datant du

XVIIF siècle et qui mentionne déjà la « responsabilité collective des artilstchiks ». (°)

Les « positos » de l'Espagne du moyen-âge, qui prêtaient secours aux pêlerins, aux voyageurs, aux « caminautes »; qui prêtaient du pain aux pauvres gens, du blé aux cultivateurs besogneux — se sont définis par la loi espagnole: « Le posito est une institution faite pour secourir les pauvres, dans un esprit religieux, dans un sentiment humanitaire et aussi pour des raisons d'ordre public et de bon gouvernement. » (10)

En Italie, il y eut de longtemps dans les domaines de la vallée du Pô, les « braccianti» et de date plus récente, les « affitenze collettive », dont le but est de réunir les forces dispersées des travailleurs de la terre ». (11)

D’après le professeur Toromianrz: les premiers essais d’organisation des consommateurs ont été tentés en Angleterre par les tisserans du village de Fenwick, en 1769, mais ils furent éphémères et tombèrent bientôt dans l’oubli (12) ; la société des ouvriers créée quelques années plus tard à Morigewell, près d'Oxford, subit le même sort. (13)

En France, en 1789, sous l’impulsion des idées de « Liberté - Egalité - Fraternité », de nombreuses associations, ayant les buts les plus différents, se font jour.

(7) Charlemagne donne libre développement à ces guildes, leur nombre — particulièrement celui des guildes d’armuriers et de pêcheurs — augmente alors dans le Nord de l’Europe.

(8) Histoire abrégée de la Coopération en France et à l'étranger. (Paris, 1921, p. 183:)

(9) Guinine: Les Artels et le mouvement coopératif en Russie (Paris, 1886).

(10) Ch. Gide: La Coopération dans les Pays latins (1926-27, page 145).

(11) Giulio Costanzo: La cooperatione agraria in Italia (Roma, 1931).

(12) La coopération mondiale (Paris, 1923, p. 11).

(13) G. I. Holyoake: The history of co-operation in England, its literature and its advocats (1906).

Ainsi, c’est avec un enthousiasme presque mystique que François-Joseph L'ANGE publie en 1792, à Lyon, un projet pour réaliser le bien-être du peuple.

En 1832, FouRIER et ses premiers disciples, pour la plupart saint-simoniens de la veille, firent paraître « Le Phalanstère » pour propager la diffusion de la phalange agricole et manufacturière, « associées en travail et en ménage » (14), et un peu plus tard, à Condé-sur-Vesgre (Seine-et-Oise), tous les associés furent réunie dans une vie commune, sous un même toit qui devait abriter 400 familles, soit 1.600 personnes environ, et au- Hruel est resté attaché le nom, qui est resté célèbre, de « Phalanstère ». (15)

En même temps, à Paris, les disciples de BoucHEz, imbus des principes de leur maître, à savoir que « le caractère progressif de la série ne réside pas en général dans chaque terme isolé de la série, mais dans l’ensemble de la série même, dans le rapport des termes entre eux », admettaient complètement « la subordination de l'individu à la collectivité, l’intérêt personnel à l’intérêt général », et ces principes régnaient dans leur « Association coopérative des menuisiers ». (16)

À Lyon, au début de juillet 1835, un magasin d’alimentation fut ouvert dans le quartier célèbre des tisseurs lyonnais, à la Grand’Côte, voie d’accès de la Croix-Rousse, dont les deux fondateurs, les deux ouvriers REYNIER et DERRION, donnaient l’enseigne: « Au commerce véridique et social » (17), qui fut instituée « dans le but de diminuer peu à peu les mauvais effets de la concurrence, d’amener une répartition de plus en plus équitable des richesses produites par les travailleurs, d'opérer enfin une transformation progressive du commerce et de l’industrie dans l'intérêt de la société en général et plus particulièrement dans celui des ouvriers, soit au moyen de souscriptions ou de

(14) J. Gaumont: Histoire générale de la Coopération en France (Paris, 1924, pages 187-189).

(15) Prophéties de Fourier. (Conférence par Ch. Gide, prononcée à Nîmes, le 8 avril 1886.)

(16) M. Delavallée: Les précurseurs de la Coopération en France. (Thèse, Paris, 1904, p. 62.)

(17) J. Godart: Les origines de la Coopération lyonnaise (Lyon, 1904, p. 30).

RC

versements, et cela sur des bases très larges, suivant la théorie de Charles FouRIER, le grand économiste: Travail - Capital - Talent ! » (18)

Cependant, l'esprit d'association ne se manifeste pas seulement à Paris et à Lyon, grands centres ouvriers, mais aussi à Marseille. En décembre 1833, l'Association Commerciale des Ouvriers Tourneurs avait établi ses ateliers et ses magasins de vente dans la rue Paradis.

Cest à la même époque que CaBer, de Dijon, l'élève du « célèbre et vénérable PROUDHON », qui lui conféra « le titre distingué de docteur de ce vieil institut » et qui « avait la sentimentalité aimable et liante du Bourguignon, qui donne à tout le monde les noms de frère et de cousin, qui devenait le député du peuple de la Côte-d'Or, à partir de 1833, commença dans « Le Populaire » à propager ses idées « icariennes », proposant une communauté nouvelle « où tous les hommes ont bon cœur, où ils vivent tous ensemble, sans partager les terres, où ils sont tous libres et égaux », — « dans une association basée sur le travail qui est profondément imprégnée de l'esprit chrétien et fraternel ». (19)

En même temps, apparaît un ouvrage dont le titre même allait être le mot d’ordre de la démocratie ouvrière, l’« Organisation du Travail », de Louis BLAnc. C’est le plan d’une organistion des associations qui s'étendent à tous les travailleurs de toutes les professions et dans laquelle l'Etat est le commanditaire du travail organisé, — « le régulateur de l’industrie ». (20)

Les Ateliers Nationaux des Travailleurs de Clichy, — de la région parisienne, — de province — portent la marque des aspirations socialistes pour réaliser l’avenir plus heureux de la classe des travailleurs.

A cela vient s'ajouter l’idée de PruDHoN, le plan de la « Banque du Peuple », par lequel la circulation de la monnaie

(18) Joseph Reynier, ancien tisseur : Mémoires (Lyon, 1898). |

(19) J. Prudhommeux : Icarie et son fondateur Etienne Cabet (Paris, 1907, p. 5-9),

(20) Louis Blanc, dans son Plan, avait pris comme exemple les entreprises minières de la Hongrie exploitées dans ce temps déjà avec l’intervention de l'Etat. Voir dans ce sens le discours de Le Play à la commission du Luxembourg, le 20 mars 1848.

Na

de métal précieux aurait été remplacée par la « lettre de change » représentative d’une « valeur-travail >» ainsi que devait dire plus tard Karl Marx. Mais la réalisation n’a jamais vu le jour.

C’est ainsi qu’en France, grâce à l’atmosphère créée par les Révolutions, par l'agitation de la classe ouvrière, par les ouvrages des penseurs plus ou moins utopistes, se réalisait une foule d'expériences associationnistes. Elles émanent des écoles les plus diverses, des partis les plus opposés, des sectes les plus différentes; elles contiennent toutes les nuances du socialisme; elles envisagent toutes les aspirations pour la création d’une forme plus correspondante de l’association à laquelle elles ont contribué certainement beaucoup; — l’idée est sortie de la France, mais c’est en Angleterre que pour la première fois aura lieu la réalisation sous une forme moderne. (21)

La situation de la classe ouvrière anglaise ne différait pas beaucoup de la situation de la classe ouvrière française; peutêtre en cela qu’il n’y avait pas de loi LE CHAPELLIER; ainsi les Anglais étaient plus avancés en liberté politique, ils pouvaient librement s’associer, ils avaient des sociétés de secours mutuels (friendly societies) et quelques caisses d’épargne (saving banks), mais les conditions de travail étaient pire encore qu’en France dans certaines régions, par suite de la concurrence due aux machines de CRoMToN et de WATT.

C’est dans ce milieu que retourne, après avoir fait ses études à Montpellier, William KinG, le médecin de Brighton. Il désirait aider les ouvriers, et suivant ce but il fonda, avec une cinquan-

(21) Une question ancienne et beaucoup discutée même aujourd’hui encore est celle de savoir dans quel pays fut réalisée pour la première fois la coopération dans sa forme moderne. Certains théoriciens soutenaient que ce fut en France; tels sont M. Godard, député et ancien ministre du Travail, M Gaumont, l’auteur de l’histoire excellente de la coopération française; — mais d’autres, comme G. I. Holyoake, l’auteur de l’histoire classique de la coopération anglaise, ou Flanagan, dans la Cooperation in Scotland, apportent ce mérite à l’Angleterre. Charles Gide tranche la question par un geste gracieux en disant: « Derrion et Raynier n’ont pas été les fondateurs, ils ont été — ce qui esb non moins honorable — des précurseurs de la coopération d'aujourd'hui. Ainsi en est-il du feu qui s'allume; une flamme légère brûle d’abord, elle s'éteint, se rallume, puis s'éteint encore; mais quand enfin la flamme jaillit pour ne plus s’éteindre, on dit: le feu a pris ! » (La Coopération en Angleterre et en Russie: Cours au Collège de France sur la Coopération. 1925-26.)

to —

taine d’entre eux, une société de « distribution » (22), « The Co-operative Trading Association », après laquelle il fait apparaître le mot coopérative dans le titre même de son organe de propagande, le « Brighton’s Co-operator », paru en 1828. Mais l'animation ne fut pas très grande; à ce moment-là, ce mot était encore presque Synonyme de « communiste ». On disait indifféremment communisme ou coopération. Quant au mot « socialiste », il n’était guère connu (23); tandis qu’en France, le mot « coopération » n’était pas encore appliqué aux associations populaires, et c’est seulement dans les dernières années du Second Empire qu’on leur a donné ce titre.

C’est alors que le philanthrope Robert OWwEN, de New-Lanark, installait à côté de sa fabrique des colonies communistes. OWEN était persuadé qu’« en mettant les ouvriers dans un meilleur milieu social, qu’en augmentant leur bien-être, l’homme deviendrait bon, sociable, ami de ses semblables ». « Le travailleur est malheureux, parce qu’il est mal payé pour son travail et parce qu’il paie trop cher les subsistances et les vêtements dont il a besoin. L’ouvrier est donc exploité à la fois comme producteur et comme consommateur. >» Comme remède à ce mal, OWEN proposait aux ouvriers, dans le premier congrès tenu en 1832: « Votre rôle, c’est de vous faire vos propres marchands, vos propres fabricants, et de vous procurer aïinsi tout ce qui vous est nécessaire, au plus bas prix et de la meilleure qualité ! »

Et, avec cette proposition, tous ces mondes des Utopie, Icarie, New-Harmony, Cité du Soleil, Phalanstère, entraient dans la voie des réalisations plus ou moins longues, mais dès lors, « le feu avait pris, pour ne plus s’éteindre ».

C’est le 21 décembre 1844 que se réunissaient à Rochdale, les 28 tisserands, dans un local de la ruelle du Crapaud, local ayant jadis servi de dépôt à un régiment de pionniers. Avec leurs 28 livres épargnées, ils ouvrent leur magasin, « Aux Equitables

(22) En Angleterre, le mot de « consommation » existe seulement depuis la publication du livre de Beatrice Patter : Consumers Societies, datant de 1885.

(23) Sa paternité a été réclamée par Pierre Leraux. C’est lui qui, en 1832, dans son petit livre, De l’Individualisme au Socialisme, aurait enrichi le langage commun de ce mot. (Gide: La Coopération à l'étranger, p. 59.)

Pionniers » (24) (25). Ils se proposaient de limiter la part du profit qui revient au capital, et ils devaient affecter une quantité égale à un fonds d'éducation destiné à assurer l'instruction des membres. Pour ces pauvres ouvriers, cette association n’était pas uniquement un moyen de vivre à meilleur marché, un moyen d'épargner; ils poursuivaient en outre un but moral. Après ces tisserands, cette œuvre devait tendre à une organisation sociale basée sur la solidarité, sur la communauté des intérêts. (26)

Et depuis lors, l’histoire des Pionniers a pris le caractère d’une légende; le 21 décembre est devenu un anniversaire; Rochdale, lieu de pèlerinage; la thèse des Pionniers, la constitution des coopérateurs du monde.

Ce qui se passa auparavant ne furent que des essais. Ce qui se passe depuis, ce n’est que le perfectionnement. — La borne est à Rochdale.

« Ce qu’on ne se lassra jamais d’admirer dans les Pionniers de Rochdale, ce n’est point tant qu’ils aient été des précurseurs, — d’autres l'avaient été avant eux —; c’est le sens pratique admirable avec lequel ces vingt-huit tisserands en flanelle ont su rédiger tout d’une pièce ces statuts qui devaient devenir la charte quasi-distinctive de toutes les sociétés coopératives et surtout des sociétés coopératives de consommation. » (27) (28)

Et vraiment, cette fois, « le feu est bien pris ! »

Le professeur wurtembergeoiïis, Victor-Aimé HUBER; voyageant en Angleterre, en 1847, visita le magasin des Pionniers et

(24) Maison enregistrée le 24 octobre 1844, sous la firme « Rochdale Society of Equitable Pioneers » (Act of Parlementh, 10th. Geo. IV, ce. 56.)

(25) H. W. Brown: Rochdale Pioneers The Story Toad Lane Store, 1844, and the origin of the Cooperative Union 1869 (Manchester, 1931).

(26) G. J Holyoake: The History of the Rochdale Pioneers (London, 1893).

(27) Allocution de Charles Gide au banquet de la Société des Equitables Pionniers de Rochdale, offert aux délégués du Congrès international de Manchester, le 25 juillet

(28) Sur les statuts, voir : Thèse Pioneers — in the Society’s Almanach for 1854.— Ils ont été résumés par le compte rendu du XIII Congrès de l'Alliance Coopérative Internationale, à Vienne, 25-28 août 1930, en trois règles fondamentales :

Page 1