‹ Les regrets, avec une introd., des notes et un indexChapitre 12 sur 32 · LXV · texte numérisé non relu

LXV

Tu ne crains la fureur de la plume animée, Pensant que je n'ay rien à dire contre toy. Sinon ce que ta rage a vomy contre moy, Grinssant comme un mastin la dent envenimée.

T^u crois que je n'en sçay que par la renommée, Et que quand j'auray dict que tu n'as point de foy. Que tu es affronteur, que tu es traistre au Roy, Que j'auray contre toy ma force consommée.

Tu penses que je n'ay rien de quoy me vanger, Sinon que tu n'es fait que pour boire et manger : Mais j'ay bien quelque chose encores plus mordante,

Et quoy? l'amour d'Orphée? et que tu ne sceus onq Que c'est de croire en Dieu ? non : quel vice est-ce donc ? C'est, pour le faire court, que tu es un pédante.

Ne t'esmerveille point que chacun il mesprise, Qu'il dédaigne un chacun, qu'il n'estime que soy, Qu'aux ouvrages d'autruy il veuille donner loy, Et comme un Aristarq' luy mesme s'auctorise.

Paschal, c'est un pédant' : et quoy qu'il se desguise, Sera tousjours pédant'. Un pédant' et un roy Ne te semblent ilz pas avoir je ne sçay quoy De semblable, et que l'un à l'autre symbolise?

Les subjects du pédant' ce sont ses escoliers. Ses classes, ses estats, ses régents officiers. Son collège (Paschal) est comme sa province.

Et c'est pourquoy jadis le Syracusien,

Aiant perdu le nom de roy Sicilien,

Voulut estre pédant', ne pouvant estre prince. {^^)

Magny, je ne puis voir un prodigue d'honneur. Qui trouve tout bien fait, qui de tout s'esmerveille. Qui mes faultes approuve, et me flatte l'oreille, Comme si j'estois prince, ou quelque grand seigneur.

Mais je me fasche aussi d'un fascheux repreneur, Qui du bon et mauvais fait censure pareille. Qui se list voluntiers, et semble qu'il sommeille En lisant les chansons de quelque autre sonneur.

Cestui-là me déçoit d'une faulse louange,

Et gardant qu'aux bons vers les mauvais je ne change,

Fait qu'en me plaisant trop à chacun je desplais:

Cestui-cy me dégouste, et ne pouvant rien faire

Qui luy plaise, il me fait également desplaire

Tout ce qu'il fait luy mesme, et tout ce que je fais.

LES REGRETS DE JOACHIM DU BELLAY 6l

Je hay du Florentin l'usurière avarice, Je hay du fol Sienois le sens mal arresté, Je hay du Genevois la rare vérité, Et du Vénitien la trop caute malice:

Je hay le Ferrarois pour je ne sçay quel vice, Je hay tous les Lombards pour l'infidélité, Le fier Napolitain pour sa grand' vanité, Et le poltron Romain pour son peu d'exercice :

Je hay l'Anglois mutin, et le brave Escossois, Le traistre Bourguignon, et l'indiscret François, Le superbe Espaignol, et l'yvrongne Thudesque:

Bref, je hay quelque vice en chaque nation, Je hay moymesme encor' mon imperfection, Mais je hay par sur tout un sçavoir pédantesque.

Pourquoy me grondetu, vieux mastin affamé, Comme si Dubellay n'avoit point de défense? Pourquoy m'offenses-tu, qui ne t'ay fait offense, Sinon de t'avoir trop quelquefois estimé?

Qui t'ha, chien envieux, sur moy tant animé. Sur moy, qui suis absent? Croy-tu que ma vengeance Ne puisse bien d'icy darder jusques en France Un traict, plus que le tien, de rage envenimé?

Je pardonne à ton nom, pour ne souiller mon livre: D'un nom, qui par mes vers n'a mérité de vivre: Tu n'auras, malheureux, tant de faveur de moy:

Mais si plus longuement ta fureur persévère,

Je t'envoiray d'icy un foet, une Mégère,

Un serpent, un cordeau, pour me vanger de toy.

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