LXX
Si Pirithois ne fust aux enfers descendu, L'amitié de Thésé' seroit ensevelie, Et Nise par sa mort n'eust la sienne ennoblie, S'il n'eust veu sur le champ Eurial' estendu:
De Pylade le nom ne seroit entendu Sans la fureur d'Oreste, et la foy de Pythie Ne fust par tant d'escripts en lumière sortie. Si Damon ne se fust en sa place rendu:
Et je n'eusse esprouvé la tienne si muable.
Si fortune vers moy n'eust esté variable.
Que puis-je faire donc, pour me vanger de toy?
Le mal que je te veulx, c'est qu'un jour je te puisse Faire en pareil endroit, mais par meilleure office, Recognoistre ta faulte, et voir quelle est ma foy.
Ce Brave qui se croit, pour un jacque de maille, Estre un second Roland, ce dissimulateur. Qui superbe aux amis, aux ennemis flateur, Contrefait l'habile homme et ne dit rien qui vaille,
Belleau, ne le croy pas: et quoy qu'il se travaille De se feindre hardy d'un visage menteur, N'ajouste point de foy à son parler vanteur. Car oncq homme vaillant je n'ay veu de sa taille.
Il ne parle jamais que des faveurs qu'il a. Il desdaigne son maistre, et courtise ceulx là Qui ne font cas de luy : il brusle d'avarice :
Il fait du bon Chrestien, et n'a ny foy ny loy : Il fait de l'amoureux, mais c'est, comme je croy. Pour couvrir le soupçon de quelque plus grand vice.
Encores que Ion eust heureusement compris Et la doctrine Grecque, et la Romaine ensemble, Si est-ce (Gohory) qu'icy, comme il me semble. On peult apprendre encor', tant soit-on bien appris.
Non pour trouver icy de plus doctes escrits Que ceulx que le François songneusement assemble, Mais pour l'air plus subtil, qui doucement nous amble Ce qui est plus terrestre et lourd en noz esprits.
Je ne sçay quel Démon de sa flamme divine
Le moins parfait de nous purge, esprouve, et affine,
Lime le jugement, et le rend plus subtil.
Mais qui trop y demeure, il envoyé en fumée De l'esprit trop purgé la force consumée, Et pour l'esmoudre trop, luy fait perdre le fil.
Cordes, j'ay en horreur un vieillard vicieux, Qui l'aveugle appétit de la jeunesse imite, Et jà froid par les ans, de soymesme s'incite A vivre délicat en repoz ocieux.
Mais je ne crains rien tant qu'un jeune ambicieux, Qui pour se faire grand contrefait de l'hermite, Et voilant sa traison d'un masque d'hypocrite, Couve soubs beau semblant un cœur malicieux.
Il n'est rien (ce dit-on en proverbe vulgaire)
Si sale qu'un vieux bouq, ni si prompt à mal faire
Comme est un jeune loup, et, pour le dire mieux,
Quand bien au naturel de tous deux je regarde,
Comme un fangeux pourceau l'un desplaist à mes yeux,
Comme d'un fin renard de l'autre je me garde.
Tu dis que Dubellay tient réputation
Et que de ses amis il ne tient plus de compte:
Si ne suis-je, Seigneur, Prince, Marquis, ou Conte,
Et n'ay changé d'estat ny de condition.
Jusqu'icy je ne sçay que c'est d'ambition.
Et pour ne me voir grand ne rougis point de honte :
Aussi ma qualité ne baisse ny ne monte,
Car je ne suis subject qu'à ma complexion.
Je ne sçay comme il fault entretenir son maistre, (^^) Comme il fault courtiser, et moins quel il fault estre Pour vivre entre les grands, comme on vit aujourd'huy.
J'honnore tout le monde, et ne fasche personne: Qui me donne un salut, quatre je lui en donne : Qui ne fait cas de moy, je ne fais cas de luy.
Gordes, que Dubellay ayme plus que ses yeux, Voy comme la nature, ainsi que du visage, No;US a fait différents de meurs et de courage, Et ce qui plaist à l'un, à l'autre est odieux.
Tu dis: je ne puis voir un sot audacieux,
Qui un moindre que luy brave à son avantage,
Qui s'escoute parler, qui farde son langage,
Et fait croire de luy, qu'il est mignon des Dieux.
Je suis tout au contraire, et ma raison est telle : Celuy, dont la doulceur courtoisement m'appelle, Me fait oultre mon gré courtisan devenir:
Mais de tel entretien le brave me dispense: Car n'estant obligé vers luy de récompense, Je le laisse tout seul luy mesme entretenir.
Cent fois plus qu'à louer on se plaist à mesdire: Pource qu'en mesdisant on dit la vérité, Et louant, la faveur, ou bien l'auctorité Contre ce qu'on en croit fait bien souvent escrire.
Qu'il soit vray prins-tu onq tel plaisir d'ouir lire Les louanges d'un prince, ou de quelque cité, Qu'ouir un Marc Antoine à mordre exercité. Dire cent mille mots qui font mourir de rire ?
S'il est donques permis, sans offense d'aucun, Des meurs de nostre tems deviser en commun. Quiconque me lira, m'estime fol, ou sage :
Mais je croy qu'aujourd'huy tel pour sage est tenu. Qui ne seroit rien moins que pour tel recogneu, Qui lui auroit osté le masque du visage.