‹ Les regrets, avec une introd., des notes et un indexChapitre 14 sur 32 · LXXVI I · texte numérisé non relu

LXXVI I

Je ne descouvre icy les mystères sacrez

Des saincts prestres Romains, je ne veulx rien escrire

Que la vierge honteuse ait vergongne de lire :

Je veulx toucher sans plus aux vices moins secretz.

Mais tu diras que mal je nomme ces regretz, Veu que le plus souvent j'use de mots pour rire: Et je dy que la mer ne bruit tousjours son ire, Et que tousjours Phoebus ne sajette les Grecz.

Si tu rencontre donc icy quelque risée. Ne baptise pourtant de plainte desguisée Les vers que je souspire au bord Ausonien.

La plainte que je fais (Dilliers) est véritable: Si je ry, c'est ainsi qu'on se rid à la table : Car je ry, comme on dit, d'un riz Sardonien.

Je ne te conteray de Boulongne, et Venise, De Padoue, et Ferrare, et de Milan encor', De Naples, de Florence, et lesquelles sont or' Meilleures pour la guerre, ou pour la marchandise:

Je te raconteray du siège de l'Eglise, Qui fait d'oysiveté son plus riche trésor. Et qui dessous l'orgueil de trois couronnes d'or Couvre l'ambition, la haine, et la feintise:

Je te diray qu'icy le bonheur, et malheur, Le vice, la vertu, le plaisir, la douleur, La science honorable, et l'ignorance abonde.

Bref je diray qu'icy, comme en ce vieil Caos,

Se trouve (Pelletier) confusément enclos

Tout ce qu'on void de bien, et de mal en ce monde.

Je n'escris point d'amour, n'estant point amoureux. Je n'escris de beauté, n'aiant belle maistresse. Je n'escris de douceur, n'esprouvant que rudesse. Je n'escris de plaisir, me trouvant douloureux:

Je n'escris de bon heur, me trouvant malheureux, Je n'escris de faveur, ne voyant ma Princesse, Je n'escris de trésors, n'ayant point de richesse. Je n'escris de santé, me sentant langoureux:

Je n'escris de la court, estant loing de mon Prince, Je n'escris de la France, en estrange province. Je n'escris de l'honneur, n'en voiant point icy:

Je n'escris d'amitié, ne trouvant que feintise, Je n'escris de vertu, n'en trouvant point aussi. Je n'escris de sçavoir, entre les gens d'Eglise.

Si je monte au Palais, je n'y trouve qu'orgueil, Que vice desguisé, qu'une cérimonie. Qu'un bruit de tabourins, qu'une estrange armonie, Et de rouges habits un superbe appareil :

Si je descens en banque, un amas et recueil De nouvelles je treuve, une usure infinie, De riches Florentins une troppe banie, Et de pauvres Sienois un lamentable dueil :

Si je vais plus avant, quelque part où j'arrive, Je treuve de Vénus la grand' bande lascive Dressant de tous costez mil appas amoureux:

Si je passe plus oultre, et de la Rome neufve Entre en la vieille Rome, adonques je ne treuve Que de vieux monuments un grand monceau pierreux.

Il fait bon voir (Paschal) un conclave serré, Et l'une chambre à l'autre également voisine D'antichambre servir, de salle, et de cuisine. En un petit recoing de dix pieds en carré:

Il fait bon voir autour le palais emmuré, Et briguer là dedans ceste troppe divine. L'un par ambition, l'autre par bonne mine, Et par despit de l'un, estre l'autre adoré :

Il fait bon voir dehors toute la ville en armes, Crier, le Pape est fait, donner de faux alarmes. Saccager un palais : mais plus que tout cela

Fait bon voir, qui de l'un, qui de l'autre se vante,

Qui met pour cestui-cy, qui met pour cestui-là,

Et pour moins d'un escu dix Cardinaux en vente.

Veuls-tu sçavoir (Duthier) quelle chose c'est Rome? Rome est de tout le monde un publique eschafault, Une scène, un théâtre, auquel rien ne défault, De ce qui peult tomber es actions de l'homme.

Icy se void le jeu de la Fortune, et comme Sa main nous fait tourner ores bas, ores haut: Icy chacun se monstre, et ne peult, tant soit caut, Faire que tel qu'il est, le peuple ne le nomme.

Icy du faulx et vray la messagère court, Icy les courtisans font l'amour et la court, Icy l'ambition, et la finesse abonde:

Icy la liberté fait l'humble ^.udacieux,

Icy l'oisiveté rend le bon vicieux,

Icy le vil faquin discourt des faicts du monde.

Ne pense (Robertet) que ceste Rome cy Soit ceste Rome là, qui te souloit tant plaire. On n'y fait plus crédit, comme l'on souloit faire, On n'y fait plus l'amour, comme on souloit aussi.

La paix, et le bon temps ne régnent plus icy, La musique, et le bal sont contraints de s'y taire, L'air y est corrompu, Mars y est ordinaire, Ordinaire la faim, la peine et le soucy.

L'artisan desbauché y ferme sa boutique,

L'ocieux advocat y laisse sa pratique.

Et le pauvre marchand y porte le bissac :

On ne voit que soldartz, et morrions en teste. On n'oit que tabourins, et semblable tempeste. Et Rome tous les jours n'attend qu'un autre sac.

LES REGRETS DE JOACHIM DU BELLAY 6g

Nous ne faisons la court aux filles de Mémoire, Comme vous, qui vivez libres de passion: Si vous ne sçavez donc nostre occupation. Ces dix vers ensuivans vous la feront notoire :

Suivre son Cardinal au Pape, au consistoire, En capelle, en visite, en congrégation, Et pour l'honneur d'un prince, ou d'une nation. De quelque ambassadeur accompagner la gloire.

Estre en son rang de garde auprès de son seigneur. Et faire aux survenans l'accoustumé honneur. Parler du bruit qui court, faire de l'habile homme:

Se pourmener en housse, aller voir d'huis en huis La Marthe, ou la Victoire, et s'engager aux Juifz: Voilà, mes compagnons, les passetemps de Rome.

Page 1