‹ Les regrets, avec une introd., des notes et un indexChapitre 16 sur 32 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Qui choisira pour moy la racine d'Ulysse? Et qui me gardera de tomber au danger Qu'une Circe en pourceau ne me puisse changer, Pour estre à tout jamais fait esclave du vice?

Qui m'estreindra le doy de l'anneau de Mélisse, Pour me désenchanter comme un autre Roger? Et quel Mercure encor' me fera desloger. Pour ne perdre mon temps en l'amoureux service?

Qui me fera passer sans escouter la voix

Et la feinte douceur des monstres d'Achelois?

Qui chassera de moy ces Harpyes friandes? i,*^)

Qui volera pour moy encor' un coup aux cieux.

Pour rapporter mon sens, et me rendre mes yeux?

Et qui fera qu'en paix je mange mes viandes?

Gordes-, il m'est advis que je suis asveillé, Comme un qui tout esmeu d'un effroyable songe Se resv'eille en sursault, et par le lict s'alonge, S'esmerveillant d'avoir si long temps sommeillé.

Roger devint ainsi (ce croy-je) esmerveillé: Et croy que tout ainsi la vergongne me ronge, Comme luy, quand il eut descouvert le mensonge Du fard magicien qui l'avoit aveuglé.

Et comme luy aussi je veulx changer de stile,

Pour vivre désormais au sein de Logistile,

Qui des cœurs langoureux est le commun support.

Sus donc (Gordes) sus donq, à la voile, à la rame, Puions, gaignons le hault, je voy la belle Dame Qui d'un heureux signal nous appelle à son port.

Ne pense pas (Bouju) que les Nymphes Latines Pour couvrir leur traison d'une humble privauté, Ny pour masquer leur teint d'une faulse beauté, Me facent oublier nos Nymphes Angevines.

L'Angevine douceur, les paroles divines.

L'habit qui ne tient rien de l'impudicité,

La grâce, la jeunesse, et la simplicité,

Me desgoutent (Bouju) de ces vieilles Alcines.

Qui les voit par dehors, ne peult rien voir plus beau. Mais le dedans resemble au dedans d'un tombeau, Et si rien entre nous moins honneste se nomme.

O quelle gourmandise 1 ô quelle pauvreté 1 O quelle horreur de voir leur immundicité! C'est vrayment de les voir le salut d'un jeune homme.

O beaux cheveux d'argent mignonnement retors I O front crespe, et serein ! et vous face dorée ! O beaux yeux de crystall ô grand' bouche honorée, Qui d'un large reply retrousses tes deux bordzl

O belles dents d'ébène I ô précieux trésors.

Qui faites d'un seul riz toute ame énamourée 1

O gorge damasquine en cent pliz figurée!

Et vous beaux grands tetins, dignes d'un si beau corps I

O beaux ongles dorez ! ô main courte, et grassette 1 O cuisse délicate I et vous gembe grossette. Et ce que je ne puis honnestement nommer!

O beau corps transparant! ô beaux membres de glace! O divines beautez I pardonnez moy de grâce, Si pour estre mortel, je ne vous ose aymer.

En mille crespillons les cheveux se frizer, Se pincer les sourcilz, et d'une odeur choisie Parfumer hault et bas sa charnure moisie, Et de blanc et vermeil sa face desguiser:

Aller de nuict en masque, en masque deviser, Se feindre à tous propos estre d'amour saisie, Siffler toute la nuict par une jalousie, Et par martel de l'un, l'autre favoriser:

Baller, chanter, sonner, folastrer dans la couche, Avoir le plus souvent deux langues en la bouche, Des courtisannes sont les ordinaires jeux.

Mais quel besoin est-il que je te les enseigne? Si tu les veulx sçavoir (Gordes) et si tu veuls En sçavoir plus encor', demande à la Chassaigne.

Page 1