XCIII
Doulce mère d'amour, gaillarde Cyprienne, Qui fais sous ton pouvoir tout pouvoir se ranger. Et qui des bordz du Xanthe, à ce bord estranger Guidas avec ton filz ta gent Dardanienne,
Si je retourne en France, ô mère Idalienne, Comme je vins icy, sans tomber au danger De voir ma vieille peau en autre peau changer. Et ma barbe Françoise en barbe Italienne,
Dès icy je fais veu d'appendre à ton autel Non le liz, ou la fleur d'Amarante immortel, Non ceste fleur encor' de ton sang colorée:
Mais bien de mon menton la plus blonde toison, Me vantant d'avoir fait plus que ne feit Jason, Emportant le butin de la toison dorée.
Heureux celuy qui peult long temps suivre la guerre Sans mort, ou sans blesseure, ou sans longue prison! Heureux qui longuement vit hors de sa maison Sans despendre son bien, ou sans vendre sa terre!
Heureux qui peult en Court quelque faveur acquerre Sans crainte de l'envie, ou de quelque traison! Heureux qui peult long temps sans danger de poison Jouir d'un chapeau rouge, ou des clefz de sainct Pierre!
Heureux qui sans péril peult la mer fréquenter! Heureux qui sans procez le palais peult hanter! Heureux qui peult sans mal vivre l'aage d'un homme!
Heureux qui sans soucy peult garder son trésor! Sa femme sans souspçon, et plus heureux encor' Osai a peu sans peler vivre trois ans à Rome!
Maudict soit mille fois le Borgne de Libye,
Qui le cœur des rochers perçant de part en part, (*^)
Des Alpes renversa le naturel rampart,
Pour ouvrir le chemin de France en Italie.
Mars n'eust empoisonné d'une éternelle envie Le cœur de TEspaignol, et du François soldart. Et tant de gens de bien ne seroyent en hasart De venir perdre icy et l'honneur et la vie.
Le François corrompu par le vice estranger Sa langue et son habit n'eust appris à changer, Il n'eust changé ses mœurs en une autre nature.
Il n'eust point esprouvé le mal qui fait peler,
Il n'eust fait de son nom la vérole appeller,
Et n'eust fait si souvent d'un bufle sa monture.
O Déesse, qui peuls aux Princes égaler
Un pauvre mendiant, qui n'a que la parole,
Et qui peuls d'un grand roy faire un maistre d'escolc,
S'il te plaist de son lieu le faire dévaller: C**^)
Je ne te prie pas de me faire enroller Au rang de ces messieurs que la faveur accolle, Que Ion parle de moy, et que mon renom vole De l'aile dont tu fais ces grands Princes voler:
Je ne demande pas mille et mille autres choses, Qui dessous ton pouvoir sont largement encloses, Aussi je n'eu jamais de tant de biens soucy.
Je demande sans plus que le mien on ne mange, Et que j'aye bien tost une lettre de change, Pour n'aller sur le bufle au départir d'icy.
Doulcin, quand quelquefois je voy ces pauvres filles Qui ont le diable au corps, où le semblent avoir, D'une horrible façon corps et teste mouvoir. Et faire ce qu'on dit de ces vieilles Sibylles :
Quand je voy les plus forts se retrouver débiles. Voulant forcer en vain leur forcené pouvoir : Et quant mesme j'y voy perdre tout leur sçavoir Ceulx qui sont en vostre art tenuz des plus habiles :
Quand effroyablement escrier je les oy.
Et quand le blanc des yeux renverser je leur voy,
Tout le poil me hérisse, et ne sçay plus que dire.
Mais quand je voy un moine avecque son Latin Leur taster hault et bas le ventre et le tetin, Ceste frayeur se passe, et suis contraint de rire.
D'où vient que nous voyons à Rome si souvent Ces garses forcener, et la pluspart d'icelles N'estre vieilles (Ronsard) mais d'aage de pucelles, Et se trouver tousjours en un mesme couvent?
Qui parle par leur voix? Quel Démon leur défend De respondre à ceulx-là qui ne sont cogneuz d'elles? Et d'où vient que soudain on ne les voit plus telles, Ayans une chandelle esteincte de leur vent?
D'où vient que les saincts lieux telles fureurs augmentent? D'où vient que tant d'espritz une seule tormentent? Et que sortans les uns, le reste ne sort pas?
Dy, je te pry (Ronsard), toy qui sçais leurs natures: Ceulx qui faschent ainsi ces pauvres créatures Sont-ilz des plus haultains, des moiens, ou plus bas?
Quand je vays par la rue, où tant de peuple abonde. De prestres, de prélatz, et de moines aussi, De banquiers, d'artisans, et n'y voyant, ainsi Qu'on voit dedans Paris, la femme vagabonde:
Pyrrhe, après le dégast de l'universelle onde, Ses pierres (di-je alors) ne sema point icy: (*') Et semble proprement avoir ce peuple cy, Que Dieu n'y ait formé que la moitié du monde.
Car la dame Romaine en gravité marchant'. Comme la conseillière, ou femme du marchand. Ne s'y pourmène point, et n'y voit on que celles,
Qui se sont de la Court l'honneste nom donné: Dont je crains quelquefois qu'en France retourné, Autant que j'en voiray ne me resemblent telles.
Ursin (*^), quand j'oy nommer de ces vieux noms Romains, De ces beaux noms cogneus de l'Inde jusqu'au More, Non les grands seulement, mais les moindres encore. Voire ceulx-là qui ont les ampoulles aux mains:
Il me fasche d'ouir appeller ces villains De ces noms tant fameux que tout le monde honnore^ Et sans le nom Chrestien, le seul nom que j'adore, Voudrois que de telz noms on appelast noz Saincts.
Le mien sur tous me fasche, et me fasche un Guillaume, Et mil autres sotz noms communs en ce royaume, Voyant tant de faquins indignement jouir
De ces beaux noms de Rome, et de ceulx de la Grèce: Mais par sur tout (Ursin) il me fasche d'ouir Nommer une Thaïs du nom d'une Lucrèce.
Que dirons-nous (Melin) de ceste court Romaine, Où nous voions chacun divers chemin tenir. Et aux plus haults honneurs les moindres parvenir. Par vice, par vertu, par travail, et sans peine?
L'un fait pour s'avancer une despence vaine, L'autre par ce moyen se voit grand devenir: L'un par sévérité se sçait entretenir.
L'autre gaigne les cœurs par sa doulceur humaine :
L'un pour ne s'avancer se voit estre avancé, L'autre pour s'avancer se voit désavancé. Et ce qui nuit à l'un, à l'autre est profitable.
Qui dit que le sçavoir est le chemin d'honneur. Qui dit que l'ignorance attire le bon heur. Lequel des deux (Melin) est le plus véritable?
On ne fait de tout bois l'image de Mercure, Dit le proverbe vieil: mais nous voions icy De tout bois faire Pape, et Cardinaulx aussi. Et vestir en trois jours tout une autre figure.
Les princes et les rois viennent grands de nature, Aussi de leurs grandeurs n'ont-ils tant de souci, Comme ces Dieux nouveaux, qui n'ont que le sourci, Pour faire révérer leur grandeur, qui peu dure.
Paschal, j'ay veu celuy qui n'aguères trainoit Toute Rome après luy, quand il se pourmenoit, Aveques trois valletz cheminer par la rue :
Et traîner après lui un long orgueil Romain Celuy, de qui le père a l'ampoulle en la main, Et l'aiguillon au poing se courbe à la charrue.
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Si la perte des tiens, si les pleurs de ta mère, Et si de tes parents les regrets quelquefois, Combien, cruel Amour, que sans amour tu sois. T'ont fait sentir le deuil de leur compleinte amère :
C'est or' qu'il faut monstrer ton flambeau sans lumière. C'est or' qu'il faut porter sans flesches ton carquois. C'est or' qu'il faut briser ton petit arc Turquois, Renouvelant le deuil de ta perte première.
Car ce n'est pas icy qu'il te fault regretter
Le père au bel Ascaigne : il te faut lamenter
Le bel Ascaigne mesme, Ascaigne, ô quel dommage !
Ascaigne, que Caraffe aymoit plus que ses yeux :
Ascaigne, qui passoit en beauté de visage
Le beau Couppier Troyen, qui verse à boire au.x Dieux.
Si fruicts, raisins, et bledz, et autres telles choses, Ont leur tronc, et leur sep, et leur semence aussi, Et s'on voit au retour du printemps addouici, Naistre de toutes partz violettes, et roses :
Ny fruicts, raisins, ny bledz, ny fleurettes descloses Sortiront (Viateur) du corps qui gist icy: Aulx, oignons, et porreaux, et ce qui fleure ainsi, Auront icy dessous leurs semences encloses.
Toy donc, qui de l'encens et du basme n'a point, Si du grand Jules tiers quelque regret te poingt, Parfume son tombeau de telle odeur choisie :
Puis que son corps, qui fut jadis égal aux Dieux, Se souloit paistre icy de telz metz précieux. Comme au ciel Jupiter se paist de l'ambroisie.
De voir mignon du Roy un courtisan honneste, N
Voir un pauvre cadet l'ordre au col sotistenir, '\^
Un petit compagnon aux estat\ parvenir, V
Ce n'est chose [Morel) digne d'en faire feste.
Mais voir un estaffier, un enfant, une beste. Un forfant, un poltron Cardinal devenir, [^'^) Ht pour avoir bien sceu un singe entretenir Un Ganymède avoir le rouge sur la teste :
S'estre veu par les mains d'un soldat Espagnol Bien hault sur un eschelle avoir la corde au col Celuy, que par le nom de Sainct-Père Ion nomme :
Un bèlistre en trois jours aux princes s'ègaller.
Et puis le voir de là en trois jours dévaller:
Ces miracles {Morel) ne se font point, qu'à Rome.
Oui niera (Gillebert) (50) s'il ne veult résister Au jugement commun, que le siège de Pierre Qu'on peut t dire à bon droit un Paradis en terre. Aussi bien que le ciel, n'ait son grand Juppiter ?
Les Grecs nous ont fait l'un sur Olympe habiter. Dont soîivent dessus nous ses fouldres il desserre ; L'autre du Vatican dèlasche son tonnerre. Quand quelque Roy l'a fait contre lui despiter.
Du Juppiter céleste un Ganymède on vante. Le thusqiie Juppiter en a plus de cinquante : Vun de Nectar s'enyvre, et l'autre de bon vin.
De Vaigle l'un et Vautre a la défense prise. Mais l'un hait les tyrans, l'autre les favorise : Le mortel en cecy n'est semblable au. divin.
Oti que je tourne l'œil, soit vers le Capitale, Vers les baings d'Antonin, ou Dioclétien, Et si quelqu'œuvre encor dure plus ancien De la porte Saine t Pol jusque à Ponte-Mole :
Je déteste àpart-moy ce vieil Faucheur, qui vole.
Et le Ciel, qui ce tout a réduit en un rien :
Puis songeant que chacun peut répéter le sien.
Je me blasme, et cognais que ma complainte est foie.
Aussi serait celny par trop audacieux.
Qui vouldrait accuser ou le Temps ou les deux.
Pour voir une médaille, ou colonne brisée.
Et qui sçait si les Cteux referont point leur tour. Puis que tant de Seigneurs nous voyons chacun jour Bastir sur la Rotonde, et sur le Collisée 7
Je fu\ jadis Hercule, or Pasqiiin je me nomme,
Pasquin fable du peuple, et qui fais toutefois
Le mesme office encor que fay fait autrefois,
Veu qu'ores par mes vers tant de monstres f assomme.
Aussi mon vray mestier c'est de n'espargner homme, Mais les vices chanter d'une publique voix : Et si ne puis encor, quelque fort que je sois. Surmonter la fureur de cet Hydre de Rome.
J\it porté sur mon col le grand Palais des Dieux, Pour soulager Atlas, qui sous le fai\ des deux Courboit las et recreu sa grande eschine large.
Ores an lieu du ciel, je porte sur mon do\
Un gros moyne Espagnol, qui me froisse les o\.
Et me poise trop plus que ma première charge.
Comme un, qui veult curer quelque Cloaque immunde. S'il n'a. le ne^ armé d'une contresenteur. Es touffe bien souvent de la grand'puanteiir Demeure ensevely dans l'ordure profonde :
Ainsi le bon Marcel ayant levé la bonde. Pour laisser escouler la fangeuse espesseur Des vices entasse\, dont son prédécesseur Avait six aHs devant empoisonné le monde :
Se trouvant le pauvret de telle odeur surpris. Tomba mort au milieu de son œuvre entrepris. N'ayant pas à demy ceste ordure purgée.
Mais quiconques rendra tel ouvrage parfait.
Se pourra bien vanter d'avoir beaucoup plus fait.
Que celuy qui purgea les estables d'Augée.
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Quand mon Caraciol de leur prison desserre Mars, les vent\, et Vhyver : une ardente fureur. Une fier e te:upeste, une tremblante horreur Ames, ondes, Ir.nneurs, ard. renverse, et resserre.
Quand il Iny plait aussi de renfermer la guerre,
Et foraçre, et le froid: une amoureuse ardeur.
Une longue bonasse, une doulce tiédeur
Brusle, appaisc, et rèsoult les cœurs, l'onde, et la terre.
Ainsi la paix à Mars il oppose en un temps. Le beau temps à forage, à Vhyver le printemps. Comparant Paule quart avec Jules troisième.
Aussi ne furent ong' deux siècles plus divers.
Et ne se peult niieulx voir Vendroit par le revers.
Que mettant Jules tiers avec Paule quatrième.
Je n\ii jamais pensé que cestc voulte ronde Couvrist rien de constant : mais Je veulx désormais, Je veulx [mon cher Morel) croire plus que Jan}ais, Que dessous ce grand Tout rien ferme ne se fonde.
Puisque celuy qui fut de la terre et de Vonde Le tonnerre et Vejfroy, las de porter le fai\, Veult d\in cloistre borner la grandeur de ses faicts. Et pour servir à Dieu abandonner le monde.
Mais quoy? que dirons-nous de cet antre vieillard. Lequel ayant passé son aage plus gaillard Au service de Dieu, ores César imitel
Je ne sçay qui des deux est le moins abusé :
Mais Je pense [Morel) qu'il est fort mal aisé.
Que Vun soit bon guerrier, ny Vautre bon hermite.
Quand je voy ces Seigneurs, qui Vespée et la lance Ont laissé pour vestir ce sainct orgueil Romain, Et cculx-là, qui ont pris le baston en la main. Sans avoir jamais fait preuve de leur vaillance :
Quand Je les vois [Ursin) si chiches d'audience. Que souvent par quatre hui\ on la mendie en vain ' Et quand je voy Vorgueil d'un Camérier hautain. Lequel ferait à Job perdre la patience :
Il me souvient alors de ces lieux enchante^. Oui sont en Amadis, et Palmerin chante\, Desquel:{ Ventrée estait si chèrement vendtte.
Puis je dis : o combien le Palais que Je voy Me semble différent du Palais de mon Roy, Oli l'on ne trouve point de chambre deffendue !
Avoir veu dévaller une triple Montagne, Apparoir une Biche, et disparoir soudain, Et dessus le tombeau d'un Empereur Romain Une vieille Caraff e eslever pour enseigne :
Ne voir qu'entrer soldardz, et sortir en campagne. Emprisonner seigneurs pour un crime incertain. Retourner forussiz, et le Napolitain Commander en son rang à l'orgueil de l'Espagne :
Force nouveaux seigneurs, dont les plus apparents
Sont de sa Saincteté les plus proches parents.
Et force Cardinaulx, qu'a grand peine Ion nomme:
Force brave chevaulx, et force haults colletz, Et force favoriz, qui n'estoient que valletz : Voilà (mon cher Dagaut) des nouvelles de Rome.
O trois et quatre fois malheureuse la terre, Dont le prince ne voit que par les yeux d'autruy, N'entend que par ceulx-là, qui respondent pour luy, Aveugle, sourd, et mut, plus que n'est une pierre 1
Tels sont ceulx-là (Seigneur) qu'aujourd'huy Ion reserre Oysifz dedans leur chambre, ainsi qu'en un estuy, Pour durer plus long temps, et ne sentir l'ennuy, Que sent leur pauvre peuple accablé de la guerre.
Ils se paissent enfans de trompes et canons, De fifres, de tabours, d'enseignes, gomphanons. Et de voir leur province aux ennemis en proye.
Tel estoit cestui-là, qui du hault d'une tour, Regardant undoyer la flamme tout autour. Pour se donner plaisir chantoit le feu de Troye.
o que tu es heureux, si tu cognois ton heur, D'estre eschappé des mains de ceste gent cruelle, Qui soubz un faulx semblant d'amitié mutuelle Nous desrobbe le bien, et la vie, et l'honneur!
Où tu es (mon Dagaut) la secrette ranqueur.
Le soing qui comme un' hydre en nous se renouvelle,
L'avarice, l'envie, et la haine immortelle
Du chétif courtisan n'empoisonnent le cœur.
La molle oisiveté n'y engendre le vice.
Le serviteur n'y perd son temps et son service,
Et n'y mesdit on point de cil qui est absent:
La justice y a lieu, la foy n'en est banie,
Là ne sçait-on que c'est de prendre' à compagnie,
A change^ à censé, à stoc, et à trente pour cent.