CLXXII
Digne filz de Henry, nostre Hercule Gaulois, Nostre second espoir, qui porte sus ta face Retraicte au naturel la maternelle grâce, Et gravée en ton cœur la vertu de Vallois :
Ce pendant que le ciel, qui jà dessous tes loix Trois peuples a soubmis, armera ton audace D'une plus grand' vigueur, suy ton père à la trace, Et apprens à donter l'Espagnol, et l'Anglois.
Voicy de la vertu la pénible montée.
Qui par le seul travail veult estre surmontée:
Voilà de l'autre part le grand chemin battu.
Où au séjour du vice on monte sans eschelle. Deçà (Seigneur) deçà, où la vertu t'appelle, Hercule se feit Dieu par la seule vertu.
CLXXHI (")
La Grecque poëssie orgueilleuse se vante Du loz qu'à son Homère Alexandre donna. Et les vers que César de Virgile sonna, La Latine aujourd'huy les chante et les rechante.
La Françoise qui n'est tant que ces deulx sçavante. Comme qui son Homère et son Virgile n'a. Maintient que le Laurier qui François couronna, Baste seul pour la rendre à tout jamais vivante.
Mais les vers qui l'ont mise encor' en plus hault pris,
Sont les vostres (Madame) et ces divins escripts
Que mourant nous laissa la Royne vostre mère. C^)
O poésie heureuse, et bien digne des Roys, De te pouvoir vanter des escripts Navarrois, Qui t'honorent trop plus qu'un Virgile ou Homère.
Dans l'enfer de son corps mon esprit attaché (Et cet enfer, Madame C^), a esté mon absence) Quatre ans et d'avantage a fait la pénitence De tous les vieux forfaits dont il fut entaché.
Ores, grâces aux Dieux, or' il est relâché De ce pénible enfer, et par vostre présence Réduit au premier poinct de sa divine essence, A déchargé son doz du fardeau de péché.
Ores sous la faveur de voz grâces prisées, Il jouit du repoz des beaux champs Elysées, Et si n'a volunté d'en sortir jamais hors.
Donques, de l'eau d'oubly ne l'abbreuvez, Madame, De peur qu'en la beuvant nouveau désir l'enflamme De retourner encor dans l'enfer de son corps.
Non pource qu'un grand Roy ait esté vostre père, Non pour vostre degré, et royale haulteur. Chacun de vostre nom veult estre le chanteur, Ny pource qu'un grand Roy soit ores vostre frère.
La nature, qui est de tous commune mère.
Vous fit naistre (Madame) aveques ce grand heur.
Et ce qui accompagne une telle grandeur.
Ce sont souvent des dons de fortune prospère.
Ce qui vous fait ainsi admirer d'un chascun,
C'est ce qui est tout vostre, et qu'avec vous commun
N'ont tous ceulx-là qui ont couronnes sur leurs testes:
Ceste grâce, et doulceur, et ce je ne sçay quoy, Que quand vous ne seriez fille, ny sœur de Roy, Si vous jugeroit-on estre ce que vous estes.
Esprit Royal, qui prens de lumière éternelle Ta seule nourriture, et ton accroissement. Et qui de tes beaux raiz en nostre entendement Produit ce hault désir, qui au ciel nous r'appelle,
N'apperçoy-tu combien par ta vive estincelle La vertu luit en moy ? n'as-tu point sentiment Par l'œil, l'ouïr, l'odeur, le goust, l'attouchement, Que sans toy ne reluit chose aucune mortelle ?
Au seul object divin de ton image pure
Se meut tout mon penser, qui par la souvenance
De ta haulte bonté tellement se r'assure.
Que l'ame et le vouloir ont pris mesme asseurance
(Chassant tout appétit et toute vile cure)
De retourner au lieu de leur première essence.
Si la vertu, qui est de nature immortelle, Comme immortelles sont les semences des cieulx. Ainsi qu'à noz esprits, se monstroit à nos yeux, Et nos sens hébétez estoient capables d'elle.
Non ceulx-là seulement qui l'imaginent telle. Et ceulx ausquelz le vice est un monstre odieux. Mais on verroit encor les mesmes vicieux Epris de sa beauté, des beautez la plus belle.
Si tant aymable donc seroit ceste vertu
A qui la pourroit voir : Vineus, t'esbahis-tu
Si j'ay de ma Princesse au cœur l'image empreinte?
Si sa vertu j'adore, et si d'affection Je parle si souvent de sa perfection, Veu que la vertu mesme en son visage est peinte?
Il6 LES REGRETS DE JOACHIM DU BELLAY