ANGEVIN
JE ne veulx point fouiller au sein de la nature, E ne veulx point chercher l'esprit de l'univers, Je ne veulx point sonder les abysmes couvers, Ny desseigner du ciel la belle architecture.
Je ne peins mes tableaux de si riche peinture, Et si haults arguments ne recherche à mes vers : Mais suivant de ce lieu les accidents divers, Soit de bien, soit de mal, j'escris à l'adventure.
Je me plains à mes vers, si j'ay quelque regret,
Je me ris avec eulx, je leur dy mon secret.
Comme esturis de mon cœur les plus seurs secrétaires.
Aussi ne veulx-je tant les pigner et friser.
Et de plus braves noms ne les veulx desguiser,
Que de papiers journaulx, ou bien de commentaires.
Un plus sçavant que moy (Paschal) ira songer Aveques l'Ascréan (^) dessus la double cyme: Et pour astre de ceulx dont on fait plus d'estime, Dedans l'onde au cheval (*) tout nud s'ira plonger.
Quant à moy je ne veulx, pour un vers allonger, M'accoursir le cerveau: ny pour polir ma ryme, Me consumer l'esprit d'une songneuse lime. Frapper dessus ma table, ou mes ongles ronger (^).
Aussi veulx-je (Paschal) que ce que je compose Soit une prose en ryme, ou une ryme en prose, Et ne veulx pour cela le laurier mériter.
Et peult estre que tel se pense bien habile, Qui trouvant de mes vers la ryme si facile, En vain travaillera, me voulant imiter.
N'estant, comme je suis, encor' exercité Par tant et tant de maulx au jeu de la Fortune, Je suivois d'Apollon la trace non commune, D'une saincte fureur sainctement agité.
Ores ne sentant plus ceste divinité, Mais picqué du soucy qui fascheux m'importune, Une adresse j'ay pris beaucoup plus opportune A qui se sent forcé de la nécessité.
Et c'est pourquoy (Seigneur) ayant perdu la trace Que suit vostre Ronsard par les champs de la Grâce, Je m'adresse où je voy le chemin plus battu :
Ne me bastant le cœur, la force, ny l'haleine. De suyvre, comme luy, par sueur et par peine. Ce pénible sentier qui meine à la vertu.
e ne veulx feuilleter les exemplaires Grecs, Je ne veulx retracer les beaux traicts d'un Horace, Et moins veuLx-je imiter d'un Pétrarque la grâce, Ou la voix d'un Ronsard, pour chanter mes regrets.
CeuLx qui sont de Phœbus vrais poètes sacrez, Animeront leurs vers d'une plus grand' audace: Moy, qui suis agité d'une fureur plus basse, Je n'entre si avant en si profonds secretz.
Je me contenteray de simplement escrire Ce que la passion seulement me fait dire, Sans rechercher ailleurs plus graves arguments.
Aussi n'ay-je entrepris d'imiter en ce livre Ceulx qui par leurs escripts se vantent de revivre. Et se tirer tout vifz dehors des monuments.
Ceulx qui sont amoureux, leurs amours chanteront,
Ceulx qui ayment l'honneur, chanteront de la gloire,
Ceulx qui sont près du Roy, publiront sa victoire,
Ceulx qui sont courtisans, leurs faveurs vanteront:
Ceulx qui ayment les arts, les sciences diront,
Ceulx qui sont vertueux, pour tels se feront croire,
Ceulx qui ayment le vin, deviseront de boire,
Ceulx qui sont de loisir, de fables escriront :
Ceulx qui sont mesdisans, se plairont à mesdire,
Ceulx qui sont moins fascheux, diront des mots pour rire,
Ceulx qui sont plus vaillans, vanteront leur valeur:
Ceulx qui se plaisent trop, chanteront leur louange,
Ceulx qui veulent flater, feront d'un diable un ange :
Moy, qui suis malheureux, je plaindray mon malheur.
Las, où est maintenant ce mespris de Fortune ?
Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,
Cest honneste désir de l'immortalité,
Et ceste honneste flamme au peuple non commune?
Où sont ces doulx plaisirs, qu'au soir sous la nuict brune
Les Muses me donnoient, alors qu'en liberté
Dessus le verd tapy d'un rivage escarté
Je les menois danser aux rayons de la Lune?
Il Maintenant la Fortune est maistresse de moy. Et mon cœur qui souloit estre maistre de soy, Est serf de mille maulx et regrets qui m'ennuyent.
De la postérité je n'ay plus de soucy,
Ceste divine ardeur, je ne l'ay plus aussi.
Et les Muses de moy, comme estranges, s'enfuyent.
Ce pendant que la Court mes ouvrages lisoit, Et que la sœur du Roy, l'unique Marguerite, Me faisant plus d'honneur que n'estoit mon mérite, De son bel œil divin mes vers favorisoit.
Une fureur d'esprit au ciel me conduisoit D'une aile qui la mort et les siècles évite. Et le docte troppeau qui sur Parnasse habite. De son feu plus divin mon ardeur attisoit.
Ores je suis muet, comme on voit la Prophète Ne sentant plus le Dieu qui la tenoit sugette. Perdre soudainement la fureur et la voix.
Et qui ne prend plaisir qu'un Prince luy commande? L'honneur nourrit les arts (^), et la Muse demande Le théâtre du peuple, et la faveur des Roys.
Ne t'esbahis, Ronsard, la moitié de mon ame C),
Si de ton Dubellay France ne lit plus rien,
Et si avecques l'air du ciel Italien
Il n'a humé l'ardeur que l'Italie enflamme.
Le sainct rayon qui part des beaux yeux de ta dame.
Et la saincte faveur de ton Prince et du mien.
Cela (Ronsard), cela, cela mérite bien
De t'eschauffer le cœur d'une si vive flamme.
Mais moy, qui suit absent des raiz de mon soleil, Comment puis-je sentir eschauffement pareil A celuy qui est près de sa flamme divine?
Les costeaux soleillez de pampre sont couvers (^),
Mais des Hyperborez les éternels hyvers
Ne portent que le froid, la neige, et la bruine.
France, mère des arts, des armes, et des loix. Tu m'as nourry long temps du laict de ta mamelle; Ores, comme un aigneau qui sa nourrice appelle. Je remplis de ton nom les antres et les bois.
Si tu m'as pour enfant advoué quelquefois, Que ne me respons-tu maintenant, ô cruelle? France, France, respons à ma triste querelle: Mais nul, sinon Echo, ne respond à ma voix.
Entre les loups cruels j'erre parmy la plaine, Je sens venir l'hyver, de qui la froide haleine D'une tremblante horreur fait hérisser ma peau.
Las, tes autres aigneaux n'ont faute de pasture. Ils ne craignent le loup, le vent, ny la froidure: Si ne suis-je pourtant le pire du troppeau.
Ce n'est le fleuve Thusque au superbe rivage, Ce n'est l'air des Latins ny le mont Palatin, Qui ores (mon Ronsard) me fait parler Latin, Changeant à l'estranger mon naturel langage :
C'est l'ennuy de me voir trois ans, et d'avantage. Ainsi qu'un Prométhé, cloué sur l'Aventin, Où l'espoir misérable et mon cruel destin, Non le joug amoureux, me détient en servage.
Et quoy (Ronsard), et quoy, si au bord estranger, Ovide osa sa langue en barbare changer. Afin d'estre entendu, qui me pourra reprendre
D'un change plus heureux? nul, puisque le François, Quoy qu'au Grec et Romain égalé tu te sois. Au rivage Latin ne se peult faire entendre (^).