‹ Les regrets, avec une introd., des notes et un indexChapitre 4 sur 32 · XI · texte numérisé non relu

XI

Bien qu'aux arts d'Apollon le vulgaire n'aspire.

Bien que de tels thrésors l'avarice n'ait soing,

Bien que de tels harnois le soldat n'ait besoing,

Bien que l'ambition tels honneurs n(^ désire :

Bien que ce soit aux grands un argument de rire, Bien que les plus rusez s'en tiennent le plus loing. Et bien que Dubellay soit suffisant tesmoing. Combien est peu prisé le mestier de la lyre :

Bien qu'un art sans profit ne plaise au courtisan. Bien qu'on ne paye en vers l'œuvre d'un artisan, Bien que la Muse soit de pauvreté suyvie.

Si ne veulx-je pourtant délaisser d;: chanter.

Puis que le seul chant peult mes ennuys enchanter,

Et qu'aux Muses je doy bien six ans de ma vie.

Veu le soing mesnager, dont travaillé je suis, Veu l'importun soucy, qui sans fin me tourmente, Et veu tant de regrets, desquels je me lamente, Tu t'esbahis souvent comment chanter je puis.

Je ne chante (Magny), je pleure mes ennuys : Ou, pour le dire mieulx, en pleurant je les chante Si bien qu'en les chantant, souvent je les enchante : Voy-là pourquoy (Magny) je chante jours et nuicts.

Ainsi chante l'ouvrier en faisant son ouvrage, Ainsi le laboureur faisant son labourage, Ainsi le pèlerin regrettant sa maison,

Ainsi l'adventurier en songeant à sa dame. Ainsi le marinier en tirant à la rame. Ainsi le prisonnier maudissant sa prison.

Maintenant je pardonne à la doulce fureur, Qui m'a fait consumer le meilleur de mon aage. Sans tirer autre fruict de mon ingrat ouvrage. Que le vain passetemps d'une si longue erreur.

Maintenant je pardonne à ce plaisant labeur. Puis que seul il endort le soucy qui m'oultrage, Et puis que seul il fait qu'au milieu de l'orage Ainsi qu'auparavant je ne tremble de peur.

Si les vers ont esté l'abus de ma jeunesse,

Les vers seront aussi l'appuy de ma vieillesse,

S'ils furent ma folie, ils seront ma raison,

S'ils furent ma blessure, ils seront mon Achille, S'ils furent mon venim, le scorpion utile, Qui sera de mon mal la seule guérison.

Si l'importunité d'un créditeur me fasche, Les vers m'ostent l'ennuy du fascheux créditeur: Et si je suis fasché d'un fascheux serviteur, Dessus les vers (Boucher) soudain je me défasche.

Si quelqu'un dessus moy sa cholère délasche.

Sur les vers je vomis le venim de mon cœur:

Et si mon foible esprit est recreu du labeur,

Les vers font que plus frais je retourne à ma tasche.

Les vers chassent de moy la molle oisiveté, Les vers me font aymer la doulce liberté, Les vers chantent pour moy ce que dire je n'ose.

Si donq j'en recueillis tant de profits divers. Demandes-tu (Boucher) de quoy servent les vers. Et quel bien je reçoy de ceulx que je compose?

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