‹ Les regrets de Joachim du Bellay, AngevinChapitre 15 sur 21 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Qui choisira pour moy la racine d'Ulysse ?

Et qui me gardera de tomber au danger

Qu’une Circe en pourceau ne me puisse changer, Pour estre à tout jamais fait esclave du vice ?

Qui mestreindra le doy de l'anneau de Melisse, Pour me désenchanter comme un autre Roger ?

Et quel Mercure encor’ me fera desloger,

Pour ne perdre mon temps en l’amoureux service?

Qui me fera passer sans escouter la voix Et la feinte douceur des monstres d’Achelois ? Qui chassera de moy ces Harpyes friandes ?

Qui volera pour moy encor’ un coup aux cieux, Pour rapporter mon sens, et mé vendre mes yeux? Et qui fera cu’en paix je mange mes viandes ?

Si je monte au Palais, je n’y trouve qu’orgueil, Que vice desguisé, qu'une cérimonie,

Qu'un bruit de tabourins, qu’une estrange armonie, Et de rouges habits un superbe appareil :

Sije descens en banque, un amas et recueil De nouvelles je treuve, une usure infinie, De riches Florentins une troppe banie,

Et de pauvres Sienois un lamentable dueil :

Si je vais plus avant, quelque part ou j'arrive, Je treuve de Vénus la grand’ bande lascive Dressant de tous costez mil appas amoureux :

Si je passe plus oultre, et de la Rome neufve

Entre en la vieille Rome, adonques je ne treuve

Que de vieux monuments un grand monceau pier- [reux.

Il fait bon voir (Paschal) un conclave serré, Et l’une chambre à l’autre également voisine D'antichambre servir, de salle, et de cuisine, En un petit recoing de dix pieds en carré :

Il fait bon voir autour le palais emmuré, Et briguer là dedans ceste troppe divine, L'un par ambition, l’autre par bonne mine, Et par despit de l'un, estre l’autre adoré :

Il fait bon voir dehors toute la ville en armes, Crier, le Pape est fait, donner de faulx alarmes, Saccager un palais : mais plus que tout cela

Fait bon voir, qui de l’un, qui de l’autre se vante, Qui met pour cestui-cy, qui met pour cestui-là, Et pour moins d’un escu dix Cardinaux en vente.

Veuls- tu scavoir (Duthier) quelle chose c est Rome? Rome est de tout le monde un publique eschafault, Une scène, un théâtre, auquel rien ne default

De ce qui peult tomber ès actions de l’homme.

Icy se void le jeu de la Fortune, et comme

Sa main nous fait tourner ores bas, ores haut : Icy chacun se monstre, et ne peult, tant soit caut, Faire que tel qu’il est, le peuple ne le nomme.

Icy du faulx et vray la messagère court, Icy les courtisans font l’amour et la court, Icy l’ämbition, et la finesse abonde :

Icy la liberté fait l’humble audacieux, Icy loysiveté rend le bon vicieux, Icy le vil faquin discourt des faicts du monde.

Ne pense (Robertet) que ceste Rome cy

Soit ceste Rome là, qui te souloit tant plaire.

On n'y fait plus crédit, comme lon souloit faire, On n’y fait plus lamour, comme on souloit aussi.

La paix, et le bon temps ne règnent plus icy,

La musique, et le bal sont contraints de s’y taire, L'air y est corrompu, Mars y est ordinaire, Ordinaire la faim, la peine, et le Soucy.

L'artisan desbauché y ferme sa boutique, L'ocieuæ advocat y laisse sa pratique, Et le pauvre marchand y porte le bissac :

On ne voit que soldartz, et morrions en teste, On n'oit que tabourins, et semblable tempeste, Et Rome tous les jours n'attend qu'un autre sac.

LXXXIIII.

Nous ne faisons la court aux filles de Mémoire, Comme vous, qui vivez libres de passion :

Si vous ne scavez donc nostre occupation,

Ces dix vers ensuivans vous la feront notoire :

Suivre son Cardinal au Pape, au consistoire, En capelle, en visite, en congrégation,

Et pour l'honneur d’un prince, ou d’une nation, De quelque ambassadeur accompagner la gloire :

Estre en son rang de garde auprès de son seigneur, Et faire aux sürvenans l’accoustumé honneur, Parler du bruit qui court, faire de l'habile homme :

Se pourmener en housse, aller voir d’huis en huis La Marthe, ou la Victoire, et s'engager aux Juifz: Voilà, mes compagnons, les passetemps de Rome.

Flatter un créditeur, pour son terme alonger, Courtiser un banquier, donner bonne espérance,

Ne suivre en son parler la liberté de France,

Et pour respondre un mot, un quart d’heure y songer:

Ne gaster sa santé par trop boire et manger, Ne faire sans propos une folle despence,

Ne dire à tous venans tout cela que lon pense, Et d’un maigre discours gouverner lestranger :

Cognoistre les humeurs, cognoistre qui demande, Et d'autant que lon a la liberté plus grande, D'autant plus se garder que lon ne soit repris :

Vivre aveques chacun, de chacun faire compte : Voilà, mon cher Morel (dont je rougis de honte) Tout le bien qu’en trois ans à Rome j'ay appris.

Marcher d'un grave pas, et d’un grave sourci, Et dun grave soubriz à chacun faire feste, Balancer tous ses mots, respondre de la teste, Avec un Messer non, ou bien un Messer si :

Entremesler souvent un petit, Et cosi,

Et d'un son Servitor’ contrefaire l'honneste, Et comme si lon eust sa part en la conqueste, Discourir sur Florence, et sur Naples aussi :

Seigneuriser chacun d'un baisement de main, Et suivant la facon du courtisan Romain, Cacher sa pauvreté d’une brave apparence :

Voilà de ceste Court la plus grande vertu,

Dont souvent mal monté, mal sain, et mal vestu,

Sans barbe et sans argent on s’en retourne en [France.

D'où vient cela (Mauny) que tant plus on s'efforce Deschapper hors d’icy, plus le Démon du lieu

(Et que seroit-ce dong si ce n’est quelque Dieu ?) Nous y tient attachez par une doulce force?

Seroit-ce point d amour ceste alléchante amorse, Ou quelque autre venim, dont après avoir beu

Nous sentons nor esprits nous laisser peu à peu, Comme un corps qui se perd sous une neuve escorse?

Je ne demande pas mille et mille autres choses, Qui dessous ton pouvoir sont largement encloses, Aussi je neu jamais de tant de biens soucy.

Je demande sans plus que le mien on ne mange, Et que j'aye bien tost une lettre de change, Pour n aller sur le bufle au départir d'icy.

XCVIT.

Doulcin, quand quelquefois je voy ces pauvres filles Qui ont le diable au corps, ou le semblent avoir, D'une horrible facon corps et teste mouvoir,

Et faire ce qu’on dit de ces vieilles Sibylles :

Quand je voy les plus forts se retrouver débiles, Voulant forcer en vain leur forcené pouvoir :

Et quant mesme j'y voy perdre tout leur scavoir Ceulx qui sont en vostre art tenu des plus habiles :

Quand effroyablement escrier je les oy, Et quand le blanc des yeux renverser je leur voy, Tout le poil me hérisse, et ne scay plus que dire.

Mais quand je voy un moine avecque son Latin Leur taster hault et bas le ventre et le tetin, Ceste frayeur se passe, et suis contraint de rire.

Gordes, il m'est advis que je suis esveillé, Comme un qui tout esmeu d’un effroy able songe Se resveille en sursault, et par le lict s’alonge, S’esmerveillant d’avoir si long temps sommeillé.

Roger devint ainsi (ce croy-je) esmerveillé :

Et croy que tout ainsi la vergongne me ronge, Comme luy, quand il eut descouvert la mensonge Du fard magicien qui l’avoit aveuglé.

Et comme luy aussi je veulx changer de stile, Pour vivre désormais au sein de Logistile, Qui des cœurs langoureux est le commun support.

Sus donc (Gordes) sus donc, à la voile, à la rame, Fuions, gaignons le hault, je voy la belle Dame Qui d’un heureux signal nous appelle à son port.

Ne pense pas (Bouju) que les Nymphes Latines Pour couvrir leur traison d’une humble privauté, Ny pour masquer leur teint d’une faulse beauté, Me facent oublier nos Nymphes Angevines.

L’Angevine douceur, les paroles divines, L'habit qui ne tient rien de l’impudicité,

La grace, la jenna Nr La simplicité,

Me desgoustent (Bouju) de ces vieilles Alcines.

Qui les voit par dehors, ne peult rien voir plus beau, Mais le dedans resemble au dedans d’un tombeau, Et si rien entre nous moins honneste se nomme.

O quelle gourmandise ! ò quelle pauvreté !

O quelle horreur de voir leur immundicité !

C'est vrayment de les voir le salut d’un jeune homme.

O beaux cheveux d argent mignonnement retors ! O front crespe, et serein ! et vous face dorée !

O beaux yeux de crystal ! 6 grand’ bouche honorée, Qui d’un large reply retrousses tes deux bordz!

O belles dentz d'ébène ! 6 précieux trésors,

Qui faites d’un seul riz toute ame enamourée !

O gorge damasquine en cent pliz figurée ]

Et vous beaux grands tetins, dignes d’un si beau [corps !

O beaux ongles dorez ! d main courte, et grassette! O cuisse délicate ! et vous gembe grossette, Et ce que je ne puis honnestement nommer !

O beau corps transparant ! 6 beaux membres de | [glace !

O divines beautez ! pardonnéz ny de grace, Si pour estre mortel, je ne vous ose ay mer.

En mille crespillons les cheveux se frizer, Se pincer les sourcilz, et d’une odeur choisie Parfumer hault et bas sa charnure moisie, Et de blanc et vermeil sa face desguiser :

Aller de nuict en masque, en masque deuiser, Se feindre à tous propos estre d amour saisie, Siffler toute la nuict par une jalousie,

Et par martel de l’un, l’autre favoriser :

Baller, chanter, sonner, folastrer-dans la couche, Avoir le plus souvent deux langues en la bouche, Des courtisannes sont les ordinaires jeux.

Mais quel besoing est-il que je te les enseigne? Si tu les veuls sgavoir (Gordes) et si tu veuls En scavoir plus encor’, demande à la Chassaigne.

Doulce mère d'amour, gaillarde Cyprienne,

Qui fais sous ton pouvoir tout pouvoir se ranger, Et qui des bordz de Xanthe, à ce bord estranger Guidas avec ton filz ta gent Dardanienne,

Si je retourne en France, Ô mère Idalienne, Comme je vins icy, sans tomber au danger

De voir ma vieille peau en autre peau changer, Et ma barbe Françoise en barbe Italienne,

Dès icy je fais veu d’appendre à ton autel Non le liz, ou la fleur d’Amarante immortel, Non ceste fleur encor’ de ton sang colorée :

Mais bien de mon menton la plus blonde toison, Me vantant d'avoir fait plus que ne feit Jason, Emportant le butin de la toison dorée.

Heureux celuy qui peult long temps suivre la guerre Sans mort, ou sans blesseure, ou sans longue prison! Heureux qui longuement vit hors de sa maison Sans despendre son bien, ou sans vendre sa terre !

Heureux qui peult en Court quelque faveur acquerre Sans crainte de l'envie, ou de quelque traison ! Heureux qui peult long temps sans danger de poison

Jouir d’un chapeau USE, ou des clefz de Sainct [Pierre !

Heureux qui sans péril peult la mer fréquenter ! Heureux qui sans procez le palais peult hanter ! Heureux qui peult sans mal vivre Laage d’un homme !

Heureux qui sans soucy peult garder son trésor ! Sa femme sans souspcon, et plus heureux encor’ . Qui a peu sans peler vivre trois ans à Rome!

Si fruicts, raisins, et bledz, et autres telles choses, Ont leur tronc, et leur sep, et leur semence aussi, Et Son voit au retour du printemps addoulci, Naistre de toutes partz violettes, et roses :

Ny fruicts, raisins, ny bledz, ny fleurettes descloses Sortiront [Viateur) du corps qui gist icy :

Aulx, oignons, et porreaux, et ce qui fleure ainsi, Auront icy dessous leurs semences encloses.

Toy donc, qui de l'encens et du basme n'as point, Si du grand Jules tiers quelque regret te poingt, Parfume son tombeau de telle odeur choisie :

Puis que son corps, qui fut jadis égal aux Dieux, Se souloit paistre icy de tel metz précieux, «omme au ciel Jupiter se paist de l'ambrosie.

De voir mignon du Roy un courtisan honneste, Voir un pauvre cadet l’ordre au col soustenir, Un petit compagnon aux estatz parvenir,

Ce n’est chose (Morel) digne d'en faire feste.

Mais voir un estaſſier, un enfant, une beste, Un forfant, un poltron Cardinal devenir, t pour avoir bien sceu un singe entretenir In Ganymède avoir le rouge sur la teste:

Je ne demande pas mille et mille autres choses, Qui dessous ton pouvoir sont largement encloses, Aussi je neu jamais de tant de biens soucy.

Je demande sans plus que le mien on ne mange, Et que j'aye bien tost une lettre de change, Pour m aller sur le bufle au départir d'icy.

Doulcin, quand quelquefois je voy ces pauvres filles Qui ont le diable au corps, ou le semblent avoir, D'une horrible facon corps et teste mouvoir,

Et faire ce qu’on dit de ces vieilles Sibylles :

Quand je voy les plus forts se retrouver débiles, Voulant forcer en vain leur forcené pouvoir :

Et quant mesme j'y voy perdre tout leur scavoir Ceulx qui sont en vostre art tenu7z des plus habiles :

Quand e froyablement escrier je les oy, Et quand le blanc des yeux renverser je leur voy, Tout le poil me hérisse, et ne scay plus que dire.

Mais quand je voy un moine avecque son Latin Leur taster hault et bas le ventre et le tetin, Ceste frayeur se passe, et suis contraint de rire.

D'où vient que nous voyons à Rome si souvent

Ces garses forcener, et la pluspart d’icelles N'estre vieilles (Ronsard) mais d’aage de pucelles, Et se trouver tousjours en un mesme convent ?

Qui parie par leur voix ? quel Démon leur défend De respondre à ceulx-là qui ne sont cogneuz d'elles? Et d’où vient que soudain on ne les voit plus telles, Ayans une chandelle esteincte de leur vent ?

D'où vient que les saincts lieux telles fureurs aug-

| fmentent ?

D'où vient que tant d’espritz une seule tormentent ? Et que sortans les uns, le reste ne sort pas ?

Dy, je te pry (Ronsard), toy qui scais leurs natures : Ceulx qui faschent ainsi ces pauvres créatures, Sont-ilz des plus haultains, des moiens, ou plus bas?

Quand je vays par la rue, où tant de peuple abonde, De prestres, de prélatz, et de moines aussi,

De banquiers, d'artisans, et n’y voyant, ainsi Qu on voit dedans Paris, la femme vagabonde :

Pyrrhe, après le dégast de l’universelle onde, Ses pierres (di-je alors) ne sema point icy :

Et semble proprement, à voir ce peuple cy,

Que Dieu n’y ait formé que la moitié du monde.

Car la dame Romaine en gravité marchant’, Comme la conseillière, ou femme du marchand, Ne s’y pourmène point, et n’y voit on que celles,

Qui se sont de la Court l’honneste nom donné : Dont je crains quelquefois qu’en France retourné, Autant que j en voiray ne me resemblent telles.

Ursin, quand j oy nommer de ces vieux noms Ro- [ mains, De ces beaux noms cogneus de l’Inde jusqu’au More, Non les grands seulement, mais les moindres encore, Voire ceulx-là qui ont les ampoulles aux mains:

Il me fasche d ouir appeller ves villains

De ces noms tant fameux, que tout le monde honnore : Et sans le nom Chrestien, le seul nom que j'adore, Voudrois que de telx noms on appellast no⁊ Saincts.

Le mien sur tous me fasche, et me fasche un Guil-

[laume, Et mil autres sotz noms communs en ce royaume, Voyant tant de faquins indignement jouir

De ces beaux noms de Rome, et de ceulx de la [Grèce :

Mais par sur tout (Ursin) il me fasche d’ouir

Nommer une Thaïs du nom d’une Lucrèce.

Que dirons-nous (Melin) de ceste court Romaine, Où nous voions chacun divers chemin tenir,

Et aux plus haults honneurs les moindres parvenir, Par vice, par vertu, par travail, et sans peine ?

L'un fait pour S avancer une despence vaine, L'autre par ce moyen se voit grand devenir :

L'un par sévérité se sçait entretenir,

L'autre gaigne les cœurs par sa doulceur humaine :

L'un pour ne s’avancer se voit estre avancé, L'autre pour S avancer se voit désavancé, Et ce qui nuit à l’un, à l’autre est profitable.

Qui dit que le scavoir est le chemin d’honneur, Qui dit que l'ignorance attire le bon heur, Lequel des deux (Melin) est le plus véritable ?

On ne fait de tout bois l’image de Mercure, Dit le proverbe vieil: mais nous voions icy De tout bois faire Pape, et Cardinaulx aussi, Et vestir en trois jours tout une autre figure.

Les princes et les rois viennent grands de nature, Aussi de leurs grandeurs n’ont-ils tant de souci, Comme ces Dieux nouveaux, qui n’ont que le sourci, Pour faire révérer leur grandeur, qui peu dure.

DE J. DU BELLAY. a 75

Mais quoy ? que dirons-nous de cet autre vieillard, Lequel ayant passé son aage plus gaillard Au service de Dieu, ores César imite ?

Je ne scay qui des deux est le moins abusé :

Mais je pense (Morel) qu'il est fort mal aisé, Que l’un soit bon guerrier, ny l’autre bon hermite.

Quand je voy ces Seigneurs, qui l'espée et la lance Ont laissé pour vestir ce sainct orgueil Romain, Et ceulx-là, qui ont pris le baston en la main, Sans avoir jamais fait preuve de leur vaillance :

Quand je les vois (Ursin) si chiches d audience, Que souvent par quatre huiz on la mendie en vain : Et quand je voy l’orgueil d’un Camérier hautain, Lequel feroit à Job perdre la patience :

Il me souvient alors de ces lieux enchantez, Qui sont en Amadis, et Palmerin chantex, Desquelz l'entrée estoit si chèrement vendue.

Puis je dis: Ô combien le Palais que je voy Me semble différent du Palais de mon Roy, Où l’on ne trouve point de chambre deffendue !

Si fruicts, raisins, et bledz, et autres telles choses, Ont leur tronc, et leur sep, et leur semence aussi, Et Son voit au retour du printemps addoulci, Naistre de toutes partz violettes, et roses :

Ny fruicts, raisins, ny bledz, ny fleurettes descloses Sortiront (Viateur) du corps qui gist icy :

Aulx, oignons, et porreaux, et ce qui fleure ainsi, Auront icy dessous leurs semences encloses.

Toy donc, qui de l’encens et du basme mas point, Si du grand Jules tiers quelque regret te poingt, Parfume son tombeau de telle odeur choisie :

Puis que son corps, qui fut jadis égal aux Dieux, Se souloit paistre icy de telz metz précieux, Comme au ciel Jupiter se paist de l'ambrosie.

De voir mignon du Roy un courtisan honneste, Voir un pauvre cadet l’ordre au col soustenir, Un petit compagnon aux estatz parvenir,

Ce n’est chose (Morel) digne d'en faire feste.

Mais voir un estaffier, un enfant, une beste, Un forfant, un poltron Cardinal devenir, Et pour avoir bien sceu un singe entretenir Un Ganymède avoir le rouge sur la teste:

S’estre veu par les mains d’un soldat Espagnol Bien hault sur un eschelle avoir la corde au col Celuy, que par le nom de Sainct-Père lon nomme :

Un bélistre en trois jours aux princes S ëgaller, Et puis le voir de là en trois jours dévaller : Ces miracles (Morel) ne se font point qu'à Rome.

Qui niera (Gillebert) s’il ne veult résister

Au jugement commun, que le siège de Pierre Qu'on peult dire à bon droit un Paradis en terre, Aussi bien que le ciel, n'ait son grand Juppiter ?

Les Grecz nous ont fait l'un sur Olympe habiter, Dont souvent dessus nous ses fouldres il desserre L'autre du Vatican délasche son tonnerre, Quand quelque Roy l'a fait contre luy despiter.

Du Juppiter céleste un Ganymède on vante, Le Thusque Juppiter en a plus de cinquante :

L'un de Nectar s'enyvre, et l’autre de bon vin.

De l'aigle l'un et l'autre a la défense prise, Mais l’un hait les tyrans, l’autre les favorise : Le mortel en cecy n’est semblable au divin:

Où que je tourne l’œil, soit vers le Capitole, Vers les baings d Antonin, ou Dioclétien,

Et si quelqu'œuvre encor dure plus ancien De la porte sainct Pol jusques à Ponte-mole :

Je déteste àäpart-moy ce vieil Faucheur, qui vole, Et le Ciel, qui ce tout a réduit en un rien :

Puis songeant que chacun peult répéter le sien,

Je me blasme, et cognois que ma complainte est fole.

Aussi seroit celuy par trop audacieux, Qui vouldroit accuser ou le Temps ou les Cieux, Pour voir une médaille, ou columne brisée.

Et qui sçait si les Cieux referont point leur tour, Puis que tant de Seigneurs nous voyons chacun jour Bastir sur la Rotonde, et sur le Collisée?

Je fu jadis Hercule, or Pasquin je me nomme, Pasquin fable du peuple, et qui fais toutefois

Le mesme office encor que j'ay fait autrefois,

Veu qu’ores par mes vers tant de monstres j assomme.

Aussi mon vray mestier c'est de n’espargner homme, Mais les vices chanter d'une publique voix :

Et si ne puis encor, quelque fort que je sois, Surmonter la fureur de cet Hydre de Rome.

Jay porté sur mon col le grand Palais des Dieux, Pour soulager Atlas, qui sous le faiz des cieux Courboit las et recreu sa grande eschine large.

Ores au lieu du ciel, je porte sur mon doz Un gros moyne Espagnol, qui me froisse les ox, Et me poise trop plus que ma première charge.

Comme un, qui veult curer quelque Cloaque im- [munde,

S’il n’a le nez armé d'une contresenteur,

Estouffé bien souvent de la grand’ puanteur

Demeure ensevely dans l’ordure profonde :

Ainsi le bon Marcel ayant levé la bonde, Pour laisser escouler la fangeuse espesseur Des vices entassez, dont son prédécesseur Avoit six ans devant empoisonné ie monde:

Se trouvant le pauvret de telle odeur surpris, Tomba mort au milieu de son œuvre entrepris, N'ayant pas à demy ceste ordure purgée.

Mais quiconques rendra tel ouvrage parfait, Se pourra bien vanter d'avoir beaucoup plus fait, Que celuy qui purgea les estables d’Augée.

Brusquet à son retour vous racontera Sire)

De ces rouges prélatz la pompeuse apparence, Leurs mules, leurs habitz, leur longue révérence, Qui se peult beaucoup mieulx représenter que dire.

Il vous racontera, s'il les sçait bien descrire,

Les mœurs de ceste court, et quelle différence

Se voit de ces grandeurs à la grandeur de France, Et mille autres bons poincts, qui sont dignes de rire.

Il vous peindra la forme, et habit du sainct Pere, Qui, comme Jupiter, tout le monde tempère Aveques un clin d'œil: sa faconde et sa grace,

L'honnesteté des siens, leur grandeur et largesse, Les présentz qu'on luy feit, et de quelle caresse Tout ce que se dit vostre à Rome l’on embrasse.

Voicy le Carneval, menons chascun la sienne, Allons baller en masque, allons nous pourmener, Allons voir Marc Antoine ou Zany bouffonner, Avec son Magnifique à la Vénitienne :

Voyons courir le pal à la mode ancienne, Et voyons par le nez le sot bufle mener :

Voyons le fier taureau d' armes environner, Et voyons au combat l'adresse Italienne :

DE J. DU BELLAY. a 7⁵

Mais quoy ? que dirons- nous de cet autre vieillard, Lequel ayant passé son aage plus gaillard Au service de Dieu, ores César imite ?

Je ne scay qui des deux est le moins abusé :

Mais je pense (Morel) qu’il est fort mal aisé, Que l’un soit bon guerrier, ny l'autre bon hermite.

Quand je voy ces Seigneurs, qui l’espée et la lance Ont laissé pour vestir ce sainct orgueil Romain, Et ceulx-là, qui ont pris le baston en la main, Sans avoir jamais fait preuve de leur vaillance :

Quand je les vois (Ursin) si chiches d audience, Que souvent par quatre huiz on la mendie en vain : Et quand je voy l’orgueil d’un Camérier hautain, Lequel feroit à Job perdre la patience :

Il me souvient alors de ces lieux enchantez, Qui sont en Amadis, et Palmerin chantez, Desquelz l'entrée estoit si chèrement vendue.

Puis je dis: Ô combien le Palais que je voy Me semble différent du Palais de mon Roy, Où l’on ne trouve point de chambre deffendue !

Avoir veu dévaller une triple Montagne, Apparoir une Biche, et disparoir soudain, Et dessus le tombeau d’un Empereur Romain Une vieille Caraffe eslever pour enseigne :

Ne voir qu’entrer soldardz, et sortir en campagne, Emprisonner seigneurs pour un crime incertain,

* Retourner forussiz, et le Napolitain

Commander en son rang à l'orgueil de l'Espagne :

Force nouveaux seigneurs, dont les plus apparents Sont de sa Saincteté les plus proches parents, Et force Cardinaulx, qu’à grand peine lon nomme :

Force brave chevaulx, et force haults colletz, Et force favoriz, qui n’estoient que vallet : Voilà ſmon cher Dagaut) des nouvelles de Rome.

O trois et quatre fois malheureuse la terre,

Dont le prince ne voit que par les Yeux d autruy, N'entend que par ceulx-là, qui respondent pour luy, Aveugle, sourd, et mut, plus que n’est une pierre!

Tels sont ceulx-là (Seigneur) qu’aujourd'huy lon [reserre Oysifz dedans leur chambre, ainsi qu’en un estuy, Pour durer plus long temps, et ne sentir Lennuy, Que sent leur pauvre peuple accablé de la guerre.

DE I. DU BELLAx. 77

Ilx se paissent enfans de trompes et canons, De fifres, de tabours, d’enseignes, gomphanons, Et de voir leur province aux ennemis en proye.

Tel estoit cestui-là, qui du hault d’une tour, Regardant undoyer la flamme tout autour, Pour se donner plaisir chantoit le feu de Troyc.

O que tu es heureux, si tu cognois ton heur, Destre eschappé des mains de ceste gent cruelle, Qui soubz un faulx semblant d'amitié mutuelle Nous desrobbe le bien, et la vie, et l'honneur !

Où tu es fmon Dagaut) la secrette ranqueur,

Le soing qui comme un hydre en nous se renouvelle, L'avarice, l'envie, et la haine immortelle

Du chétif courtisan n empoisonnent le cœur.

La molle oisiveté n’y engendre le vice, Le serviteur n'y perd son temps et son service, Et ny mesdit on point de cil qui est absent:

La justice y a lieu, la foy n’en est banie, La ne scait-on que c’est de prendre à compagnie, A change, à cense, à stoc, et à trente pour cent.

Fuions Dilliers) fuions ceste cruelle terre, Fuions ce bord avare, et ce peuple inhumain, Que des Dieux irritez la vengeresse main

Ne nous accable encor’ soubs un mesme tonnerre.

Mars est désenchainé, le temple de la guerre Est ouvert à ce coup: le grand prestre Romain Veult fouldroier là bas l'hérétique Germain,

Et l'Espagnol marran, ennemis de sainct Pierre.

On ne voit que Soldat, enseignes, gonphanons, On noit que tabourins, trompettes, et canons, On ne voit que chevaux courans parmy la plaine :

On noit plus raisonner que de sang, et de feu, Maintenant on voira, si jamais on la veu, Comment se sauvera la nacelle Romaine.

Celuy vrayement estoit et sage, et bien appris, Qui cognoissant du feu la semence divine Estre des Animans la première origine,

De substance de feu dit estre nox espritz.

Le corps est le tison de ceste ardeur espris, Lequel, d'autant qu'il est de matière plus fine,

Fait un feu plus luisant, et rend l'esprit plus digne De monstrer ce qui est en soy-mesme compris.

Ce feu donques céleste, humble de sa naissance, S’eslève peu- a- peu au lieu de son essence, Tant qu'il soit parvenu au poinct de sa grandeur :

Adonc’ il diminue, et sa force lassée, Par faulte d aliment en cendres abbaissée, Sent faillir tout à coup sa languissante ardeur.

Quand je voy ces Messieurs, desquelx l'auctorité Se voit ores icy commander en son rang,

Dun front audacieux cheminer flanc à flanc,

Il me semble de voir quelque divinité.

Mais les voyant pallir lors que sa Saincteté Crache dans un bassin, et d’un visage blanc Cautement espier s'il y a point de sang,

Puis d’un petit soubriz feindre une seureté :

O combien (die alors) la grandeur que je voy, Est misérable au pris de la grandeur d'un Roy ! Malheureux qui si cher achète tel honneur.

Vrayement le fer meurtrier, et le rocher aussi Pendent bien sur le chef de ces Seigneurs icy, Puis que d’un vieil filet dépend tout leur bonheur.

Brusquet à son retour vous racontera Sire)

De ces rouges prélatz la pompeuse apparence, Leurs mules, leurs habitz, leur longue révérence, Qui se peult beaucoup mieulx représenter que dire.

Il vous racontera, s’il les sçait bien descrire,

Les mœurs de ceste court, et quelle différence

Se voit de ces grandeurs à la grandeur de France, Et mille autres bons poincts, qui sont dignes de rire.

Il vous peindra la forme, et habit du sainct Père, Qui, comme Jupiter, tout le monde tempère Aveques un clin d'œil: sa faconde et sa grace,

L'honnesteté des siens, leur grandeur et largesse, Les présentz qu'on luy feit, et de quelle caresse Tout ce que se dit vostre à Rome Lon embrasse.

Voicy le Carneval, menons chascun la sienne, Allons baller en masque, allons nous pourmener, Allons voir Marc Antoine ou Zany bouffonner, Avec son Magnifique à la Vénitienne :

Voyons courir le pal à la mode ancienne, Et voyons par le nez le sot bufle mener :

Voyons le fier taureau d armes environner, Et voyons au combat l'adresse Italienne :

Voyons d'œufz parfume un orage gresler, Et la fusée ardent siffler menu par Laer.

Sus donc despeschons nous, voicy la pardonnance :

Il nous fauldra demain visiter les saincts lieux, Là nous ferons l'amour, mais ce sera des yeux, Car passer plus avant c’est contre l'ordonnance.

Se fascher tout le jour d’une fascheuse chasse, Voir un brave taureau se faire un large tour, Estonné de se voir tant d'hommes alentour, Et cinquante picquiers affronter son audace :

Le voir en s'élancant venir la teste basse, Fuir et retourner d’un plus brave retour, Puis le voir à la fin pris en quelque destour, Percé de mille coups ensanglanter la place :

Voir courir aux flambeaux, mais sans se rencontrer, Donner trois coups d’espée, en armes se monstrer, Et tout autour du camp un rampart de Thudesques :

Dresser un grand apprest, faire attendre long temps, Puis donner à la fin un maigre passetemps :

Voilà tout le plaisir des festes Romanesques.

Cependant qu'au Palais de procez tu devises, Dadvocats, procureurs, présidents, conseillers, D'ordonnances, d’arrestz, de nouveaux officiers, De juges corrompuz, et de telles surprises :

Nous devisons icy de quelques villes prises,

De nouvelles de banque, et de nouveaux courriers, De nouveaux Cardinaux, de mules, d'estaffiers, De chappes, de rochetz, de masses, et valises :

Et ores (Sibilet) que je t'escry ceci, Nous parlons de taureaux, et de buffles aussi, De masques, de banquetz, et de telles despences :

Demain nous parlerons d'aller aux stations, De motu-proprio, de réformations, D'ordonnances, de brief, de bulles, et dispenses.

Nous ne sommes faschez que la trefve se face: Car bien que nous soyons de la France bien loing, Si est chascun de nous à soy-mesmes tesmoing, Combien la France doit de la guerre estre lasse.

Mais nous sommes faschez que l'Espagnole audace, Qui plus que le François de repoz a besoing,

Se vante avoir la guerre et la paix en son poing, Et que de respirer nous luy donnons espace.

Il nous fasche d’ouir noz pauvres alliez Se plaindre à tous propoz qu’on les ait oubliez, Et qu'on donne au privé l'utilité commune.

Mais ce qui plus nous fasche, est que les estrangers Disent plus que jamais, que nous sommes légers, Et que nous ne sçcavons cognoistre la Fortune:

Le Roy (disent icy ces bani de Florence)

Di sceptre d'Italie est frustré désormais,

Et son heureuse main cet heur n'aura jamais

De reprendre aux cheveux la fortune de France.

Le Pape mal content n'aura plus de fiance

En tous ces beaux desseings trop légèrement faictz, Et l'exemple Sienois rendra par ceste paix Suspecte aux estrangers la Francoise alliance.

L'Empereur affoibly ses forces reprendra, L'Empire héréditaire à ce coup il rendra, Et paisible à ce coup il rendra l'Angleterre.

Voilà que disent ceulx, qui discourent du Roy: Que leur respondrons-nous? Vineus, mande le moy, Toy, qui scais discourir et de paix et de guerre.

Morel, dont le scavoir sur tout autre je prise,

Si quelqu'un de ceulx-la, que le Prince Lorrain Guida dernièrement au rivage Romain,

Soit en bien, soit en mal, de Rome te devise :

Dy, qu'il ne sçait que c’est du siége de l'Église, N'y aiant esprouvé que la guerre, et la faim, Que Rome n’est plus Rome, et que celuy en vain Présume d'en juger, qui bien ne l'a comprise.

Celuy qui par la rue a veu publiquement La courtisanne en coche, ou qui pompeusement La peu voir à cheval en accoustrement d’homme

Superbe se monstrer : celuy qui de plein jour Aux Cardinaulx en cappe a veu faire l'amour, C’est celuy seul (Morel) qui peult juger de Rome.

Vineus, je ne viz onc si plaisante province, Hostes si gracieux, ny peuple si humain, Que ton petit Urbin, digne que soubs sa main Le tienne un si gentil et si vertueux Prince.

Quant à l’estat du Pape, il fallut que j'apprinse A prendre en patience et la soif et la faim : C'est pitié, comme là le peuple est inkumain, Comme tout y est cher, et comme lon y pinse.

Mais tout cela n’est rien au pris du Ferrarois, Car je ne vouldrois pas pour le bien de deux roys, Passer encor’ un coup par si pénible enfer.

Bref, je ne sçcay (Vineus) qu’en conclure à la fin, Fors, qu'en comparaison de ton petit Urbin, Le peuple de Ferrare est un peuple de fer.

IT fait bon voir (Magny) ces Coions magnifiques, Leur superbe Arcenal, leurs vaisseaux, leur abbord, Leur sainct Marc, leur Palais, leur Realté, leur vort, Leurs changes, leurs profitz, leur banque, et leurs [trafiques :

Il fait bon voir le bec de leur chapprons antiques, Leurs robbes à grand manche, et leurs bonnetz sans

bord, Leur parler tout grossier, leur gravité, leur port, Et leurs sages advis aux affaires publiques.

IL fait bon voir de tout leur Sénat balloter, IL fait bon voir par tout leurs gondolles flotter, Leurs femmes, leurs festins, leur vivre solitère :

Mais ce que lon en doit le meilleur estimer, C’est quand ces vieux coquz vont espouser la mer, Dont ilz sont leg maris, et le Turc l’adultère.

CXxXXIIII.

Celuy qui d'amitié a violé la loy, Cerchant de son amy la mort et vitupère, Celuy qui en procez a ruiné son frère,

Ou le bien d’un mineur a converty à so:

Celuy qui a trahy sa patrie et son Roy,

Celuy qui comme Œdipe a fait mourir son père, Celuy qui comme Oreste a fait mourir sa mère, Celuy qui a nié son baptesme et sa foy :

Marseille, il ne fault point que pour la pénitence D'une si malheureuse abominable offense, Son estomac plombé martelant nuict et jour,

Il voise errant nudꝭ pieds ne six ne sept années : Que les Grysons sans plus il passe à ses journées, Fentens, s’il veult que Dieu luy doibve du retour.

La terre y est fertile, amples les édifices, Les poelles bigarrez, et les chambres de bois, La police immuable, immuables les loix,

Et le peuple ennemy de forfaitz et de vices.

Ilx boivent nuict et jour en Bretons et Suyssses, Ilx sont gras et refaits, et mangent plus que trois: Voila les compagnons et correcteurs des Roys, Que le bon Rabelais a surnommez Saulcisses.

Ilx n'ont jamais changé leurs habitz et facons, Il hurlent comme chiens leurs barbares chansons, Ilx comptent à leur mode, et de tout se font croire :

Ilx ont force beaux lacx et force sources d’eau, Force prez, force bois. Jay du reste [Belleau) Perdu le souvenir, tant ils me firent boire.

Je les ay veux iet) et si bien m'en souvient, Jay veu dessus leur front la repentance peinte, Comme on voit ces esprits qui là-bas font leur [pleinte. .

Ayant passé le lac d’où plus on ne revient.

Un croire de léger les folz y entretient

Soub un prétexte faulx de liberté contrainte : Les coulpables fuiti y demeurent par crainte, Les plus fins et rusez honte les y retient.

Au demeurant (Bizet) l’avarice et l'envie, Et tout cela qui plus tormente nostre vie, Domine en ce lieu là plus qu’en tout autre lieu.

Je ne viz onques tant l’un l’autre contre-dire, Je ne viz onques tant l’un de l’autre mesdire : Vray est, que, comme icy, lon n’y jure point Dieu.

CXXXVITI.

Scève, je me trouvay comme le fili d'Anchise Entrant dans l'Élysée, et sortant des enfers, Quand après tant de monts de neiges tous couvers Je vi ce beau Lyon, Lyon que tant je prise.

Son estroicte longueur, que la Sône divise, Nourrit mil artisans, et peuples tous divers :

Et nen desplaise à Londres, à Venise, et Anvers, Car Lyon n’est pas moindre en faict de marchandise,

Je m'estonnay d'y voir passer tant de courriers,

Dy voir tant de banquiers, d’imprimeurs, d armu- [riers,

Plus dru que lon ne voit les fleurs par les prairies.

Mais je m'estonnay plus de la force des pontz, Dessus lesquelz on passe, allant delà les montz, Tant de belles maisons, et tant de métairies.

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