VIT
Ce pendant que la Court mes ouvrages lisoit,
Et que la sœur du Roy, l'unique Marguerite, Me faisant plus d'honneur que n’estoit mon mérite, De son bel œil divin mes vers favorisoit,
Une fureur d esprit au ciel me conduisoit D'une aile qui la mort et les siècles évite, Et le docte troppeau qui sur Parnasse habite, De son feu plus divin mon ardeur attisoit.
Ores je suis muet, comme on voit la Prophète Ne sentant plus le Dieu, qui la tenoit sugette, Perdre soudainement la fureur et la voix.
Et qui ne prend plaisir qu’un Prince luy commande? Lhonneur nourrit les arts, et la Muse demande Le théätre du peuple, et la faveur des Roys.
Ne t’esbahis, Ronsard, la moitié de mon ame, Si de ton Dubellay France ne lit plus rien, Et si avecques Lair du ciel Italien
Il n’a humé l'ardeur qui l'Italie enflamme.
Le sainct rayon qui part des beaux yeux de ta dame, Et la saincte faveur de ton Prince et du mien, Cela (Ronsard) cela, cela mérite bien
De t'eschauffer le cœur d’une si vive flamme.
Mais moy, qui suis absent des rai de mon Soleil, Comment puis-je sentir eschauffement pareil A celuy qui est près de sa flamme divine ?
Les costeaux soleillez de pampre sont couvers, Mais des Hyperborex les éternels hyvers Ne portent que le froid, la neige, et la bruine.
France, mère des arts, des armes, et des loix,
Tu m'as nourry long temps du laict de ta mamelle : Ores, comme un aigneau qui sa nourrice appelle, Je remplis de ton nom les antres et les bois.
Si tu m'as pour enfant advoué quelquefois,
Que ne me respons-tu maintenant, 6 cruelle?
France, France, respons à ma triste querelle: Mais nul, sinon Écho, ne respond à ma voix.
Entre les loups cruels j'erre parmy la plaine, Je sens venir Fhyver, de qui la froide haleine Dune tremblante horreur fait hérisser ma peau.
Las, tes autres aigneaux n'ont faute de pasture, Ils ne craignent le loup, le vent, ny la froidure : Si ne suis-je pourtant le pire du troppeau.
Ce n'est le fleuve Thusque au superbe rivage, Ce n'est l'air des Latins ny le mont Palatin, Qui ores (mon Ronsard) me fait parler Latin, Changeant à l'estranger mon naturel langage :
C'est l’'ennuy de me voir trois ans, et d'avantage, Ainsi qu'un Prométhé, cloué sur l'Aventin,
Où l'espoir misérable et mon cruel destin,
Non le joug amoureux, me détient en servage.
Et quoy Ronsard), et quoy, si au bord estranger Ovide osa sa langue en barbare changer, Afin d'estre entendu, qui me pourra reprendre
Dun change plus heureux ? nul, puis que le François, Quoy qu'au Grec et Romain égalé tu te sois, Au rivage Latin ne se peult faire entendre.
Bien qu'aux arts d’Apollon le vulgaire n’aspire, Bien que de tels thrésors l’avarice n'ait soing, Bien que de tels harnois le soldat n'ait besoing, Bien que l'ambition tels honneurs ne désire :
Bien que ce soit aux grands un argument de rire, Bien que les plus rusez s’en tiennent le plus loing,
Et bien que Dubellay soit suffisant tesmoing, Combien est peu prisé le mestier de la lyre:
Bien qu'un art sans profit ne plaise au courtisan, Bien qu’on ne paye en vers l'œuvre d’un artisan, Bien que la Muse soit de pauvreté suy vie,
Si ne veulx-je pourtant délaisser de chanter, Puis que le seul chant peult mes ennuys enchanter, Et qu'aux Muses je doy bien six ans de ma vie.
Veu le soing mesnager, dont travaillé je suis, Veu l’importun soucy, qui sans fin me tormente, Et veu tant de regrets, desquels je me lamente, Tu l'esbahis souvent comment chanter je puis.
Je ne chante (Magny), je pleure mes ennuys :
Ou, pour le dire mieulx, en pleurant je les chante Si bien qu’en les chantant, souvent je les enchante : Voylà pourquoy (Magny) je chante jours et nuicts.
Ainsi chante l'ouvrier en faisant son ouvrage, Ainsi le laboureur faisant son labourage, Ainsi le pèlerin regrettant sa maison,
Ainsi l’advanturier en songeant à sa dame, Ainsi le marinier en tirant à la rame, Ainsi le prisonnier maudissant sa prison.
Maintenant je pardonne à la doulce fureur, Qui m'a fait consumer le meilleur de mon aage, Sans tirer autre fruict de mon ingrat ouvrage, Que le vain passetemps d’une si longue erreur.
Maintenant je pardonne à ce plaisant labeur, Puis que seul il endort le soucy qui m'oultrage, Et puis que seul il fait qu'au milieu de l'orage Ainsi qu'auparavant je ne tremble de peur.
Si les vers ont esté l'abus de ma jeunesse, Les vers seront aussi l’appuy de ma vieillesse, S’ils furent ma folie, ils seront ma raison,
S’ils furent ma blesseure, ils seront mon Achille, S’ils furent mon venim, le scorpion utile, Qui sera de mon mal la seule guérison.
Si l'importunité d’un créditeur me fasche,
Les vers m'ostent Pennuy du fascheux créditeur : Et si je suis fasché d’un fascheux serviteur, Dessus les vers (Boucher) soudain je me défasche.
Si quelqu'un dessus moy sa cholère délasche, Sur les vers je vomis le venim de mon cœur :
Et si mon foible esprit est recreu du labeur, Les vers font que plus frais je retourne à ma tasche.
Les vers chassent de moy la molle oisiveté, Les vers me font ay mer la doulce liberté, Les vers chantent pour moy ce que dire je nose.
Si don j'en recueillis tant de profits divers, Demandes-tu Boucher) de quoy servent les vers, Et quel bien je recoy de ceulx que je compose ?
Panjas, veuls-tu scavoir quels sont mes passetemps? Je songe au lendemain, j'ay soing de la despense Qui se fait chacun jour, et si fault que je pense
A rendre sans argent cent créditeurs contents:
Je vays, je viens, je cours, je ne perds point le temps, Je courtise un banquier, je prens argent d'avance, Quand j'ay despesché l’un, un autre recommence, Et ne fais pas le quart dé ce que je prétends.
Qui me présente un compte, une lettre, un mémoire, Qui me dit que demain est jour de consistoire, Qui me rompt le cerveau de cent propos divers :
Qui se plainct, qui se deult, qui murmure, qui crie : Aveques tout cela, dy ([Panjas) je te prie, Ne t'esbahis-tu point comment je fais des vers?
Cependant que Magny suit son grand A vanson, Panjas son Cardinal, et moy le mien encore,
Et que l'espoir flateur, qui no beaux ans dévore, Appaste noz désirs d'un friand hamesson,
Tu courtises les Roys, et d'un plus heureux son Chantant l'heur de Henry, qui son siècle décore, Tu t honores toy mesme, et celuy qui honore L'honneur que tu luy fais par ta docte chanson.
Las, et nous ce pendant nous consumons nostre aage Sur le bord incogneu d’un estrange rivage, Où le malheur nous fait ces tristes vers chanter :
Comme on voit quelquefois, quand la mort les appelle, Arrengez flanc à flanc parmy l'herbe nouvelle, Bien loing sur un estang trois cygnes lamenter.
Heureux, de qui la mort de sa gloire est suy vie, Et plus heureux celuy, dont l’immortalité
Ne prend commencement de la postérité,
Mais devant que la mort ait son ame ravie.
Tu jouis (mon Ronsard) mesme durant ta vie, De l’immortel honneur que tu as mérité :
Et devant que mourir (rare félicité)
Ton heureuse vertu triomphe de l’envie.
Courage donc (Ronsard), la victoire est à toy, Puis que de ton costé est la faveur du Roy :
Jà du laurier vainqueur tes temples se couronnent,
Et jd la tourbe espesse à l’entour de ton flanc Resemble ces esprits, qui là bas environnent Le grand prestre de Thrace au long sourpely blanc.
Conte, qui ne fis onc compte de la grandeur,
Ton Dubellay n'est plus: ce n’est plus qu'une souche Qui dessus un ruisseau d’un doz courbé se couche, Et n'a plus rien de vif, qu’un petit de verdeur.
Si j'escry quelquefois, je n'escry point d'ardeur, J’escry naïvement tout ce qu'au cœur me touche, Soit de bien, soit de mal, comme il vient à la bouche, En un stile aussi lent, que lente est ma froideur.
Vous autres ce pendant peintres de la nature, Dont l’art west pas enclos dans une protraiture, Contrefaites des vieux les ouvrages plus beaux.
Quant à moy, je n’aspire à si haulte louange, Et ne sont mes protraits auprès de voz tableaux, Non plus qu’est un Janet auprès d’un Michelange.
Ores, plus que jamais, me plaist d aymer la Muse, Soit qu’en Francois j'escrive, ou langage Romain, Puis que le jugement d’un Prince tant humain,
De si grande faveur envers les lettres use.
Dong le sacré mestier où ton esprit s'amuse,
Ne sera désormais un exercice vain,
Et le tardif labeur que nous promet ta main, Désormais pour Francus n'aura plus nulle excuse.
Ce pendant (mon Ronsard) pour tromper mes ennuys, Et non pour m'enrichir, je suivray, si je puis, Les plus humbles chansons de ta Muse lassée.
Aussi chascun n’a pas mérité que d'un Roy La libéralité luy face, comme à toy, Ou son archet doré, ou sa lyre crossée.
Ne lira-lon jamais, que ce Dieu rigoureux?
Jamais ne lira-lon que ceste Idalienne ?
Ne voira-lon jamais Mars sans la Cypriene ?
Jamais ne voira-lon, que Ronsard amoureux ?
Retistra-lon tousjours, d’un tour laborieux, Ceste toile, argument d'une si longue peine?
Revoira-lon tousjours Oreste sur la scène ?
Sera tousjours Roland par amour furieux ?
Ton Francus, ce pendant, a beau haulser les voiles, Dresser le gouvernail, espier les estoiles, Pour aller où il deust estre ancré désormais :
Il a le vent à gré, il est en équippage, Il est encor pourtant sur le Troien rivage, Aussi croy-je (Ronsard) qu’il n’en partit jamais.
Ou heureuæ tu es Bai), heureux, et plus qu heureuæx, De ne suivre abusé ceste aveugle Déesse,
Qui d’un tour inconstant et nous hausse et nous baisse, Mais cest aveugle enfant qui nous fait amoureux !
Tu n'esprouves (Baïf) d'un maistre rigoureux
Le sévère sourcy : mais la doulce rudesse
D'une belle, courtoise, et gentile maistresse,
Qui fait languir ton cœur doulcement langoureux.
Moy chétif ce pendant loing des yeux de mon Prince, Je vieillis malheureux en estrange province, Fuyant la pauvreté : mais las, ne fuyant pas
Les regrets, les ennuys, le travail, et la peine, Le tardif repentir d'une espérance vaine, Et l’importun souci, qui me suit pas à pas.
Malheureux l'an, le mois, le jour, l'heure, et le poinct, Et malheureuse soit la flateuse espérance,
Quand pour venir icy j abandonnay la France:
La France, et mon Anjou dont le désir me poingt.
Vray ment d’un bon oiseau guidé je ne fus point, Et mon cœur me donnoit assez signifiance,
Que le ciel estoit plein de mauvaise influence, Et que Mars estoit lors à Saturne conjoint.
Cent fois le bon advis lors m'en voulut distraire, Mais tousjours le destin me tiroit au contraire : Et si mon désir n’eust aveuglé ma raison, N'estoit-ce pas assez pour rompre mon voyage, Quand sur le sueil de l’huis, d'un sinistre présage, Je me blessay le pied sortant de ma maison?
Si celuy qui s'appreste à faire un long voyage, Doit croire cestuy là qui a jà voyagé,
Et qui des flots marins longuement oultragé, Tout moite et dégoutant s’est sauvé du naufrage:
Tu me croiras (Ronsard) bien que tu sois plus sage, Et quelque peu encor [ce croy-je) plus aagé,
Puis que j'ay devant toy en ceste mer nagé,
Et que desjà ma nef descouvre le rivage.
Donques je t’advertis, que ceste mer Romaine, De dangereux escueils et de bancs toute pleine, Cache mille périls, et qu’icy bien souvent,
Trompé du chant pippeur des monstres de Sicile, Pour Cary-bde éviter tu tomberas en Scylle, Si tu ne scais nager d'une voile à tout vent.
Ce n'est l'ambition, ny le soing d'acquérir,
Qui m'a fait délaisser ma rive paternelle,
Pour voir ces monts couvers d'une neige éternelle, Et par mille dangers ma fortune querir.
Le vray honneur, qui n’est coustumier de périr,
Ft la vraye vertu, qui seule est immortelle,
Ont comblé mes désirs d’une abondance telle,
Qu'un plus grand bien aux dieux je neveulx requérir.
neste servitude, où mon devoir me lie, ait passer les monts de France en Italie, mourer trois ans sur ce bord estranger,
vy languissant : ce seul devoir encore zult faire changer France à l'Inde et au More, ciel à l'enfer me peult faire changer.