XXI X
Je hay plus que la mort un jeune casanier,
Qui ne sort jamais hors, sinon aux jours de feste, Et craignant plus le jour qu'une sauvage beste, Se fait en sa maison luy mesmes prisonnier.
Mais je ne puis ay mer un vieillard voyager,
Qui court deca delà, et jamais ne S arreste,
A ins des pieds moins léger, que léger de la teste, Ne séjourne jamais non plus qu'un messager.
L'un sans se travailler en seureté demeure, L'autre qui n’a repos jusques à tant qu’il meure, Traverse nuict et jour mille lieux dangereux :
L'un passe, riche et sot, heureusement sa vie, L'autre plus souffreteux qu’un pauvre qui mendie, S’acquiert en voyageant un scavoir malheureux.
Quiconques (mon Bailleul) fait longuement séjour Soubs un ciel incogneu, et quiconques endure D'aller de port en port cherchant son adventure, Et peult vivre estranger dessoubs un autre jour :
Qui peult mettre en oubly de ses parents l'amour, L'amour de sa maistresse, et l'amour que nature Nous fait porter au lieu de nostre nourriture,
Et voyage tousjours sans penser au retour :
Il est fils d'un rocher, ou d’une ourse cruelle, Et digne qui jadis ait succé la mamelle Dune ty gre inhumaine : encor ne voit-on point
Que les fierts animaux en leurs forts ne retournent, Et ceux qui parmy nous domestiques séjournent, Tousjours de la maison le doulx désir les poingt.
Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage, Ou comme cestuy là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son aage
Quand revoiray-je, hélas, de mon petit village Fumer la cheminée, et en quelle saison Revoiray-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup d'avantage?
Plus me plaist le séjour qu'ont basty mes ayeux, Que des palais Romains le front audacieux, Plus que le marbre dur me plaist l’ardoise fine:
Plus mon Loyre Gaulois, que le Tybre Latin, Plus mon petit Lyré, que le mont Palatin, Et plus que l'air marin la doulceur Angevine.
Je me feray scavant en la philosophie,
En la mathématique, et médicine aussi:
Je me feray légiste, et d'un plus hault soucy A pprendray les secrets de la théologie :
Du lut et du pinceau j'ébatteray ma vie,
De l'escrime et du bal. Je discourois ainsi,
Et me vantois en moy d'apprendre tout cecy, Quand je changeay la France au séjour d'Italie.
O beaux discours humains ! je suis venu si loing, Pour m'enrichir dennuy, de vieillesse, et de soing, Et perdre en voyageant le meilleur de mon aage.
Ainsi le marinier souvent pour tout trésor Rapporte des harencs en lieu de lingots d’or, Aiant fait, comme moy, un malheureux voyage.
Que feray-je, Morel? dy moy, si tu l'entends, Feray-je encore icy plus longue demeurance, Ou si j'iray reveoir les campaignes de France, Quand les neiges fondront au soleil du printemps ?
Si je demeure icy, hélas je perds mon temps me repaistre en vain d'une longue espérance, t si je veulx ailleurs fonder mon asseurance, Je fraude mon labeur du loyer que j'attens.
Mais fauit-il vivre ainsi d’une espérance vaine ? Mais fault-il perdre ainsi bien trois ans de ma peine? Je ne vougeray donc. Non, non, je m'en iray.
Je demourray pourtant, si tu le me conseilles. Hélas fmon cher Morel) dy moy que je feray, Car je tiens, comme on dit, le loup par les oreilles.
Comme le marinier, que le cruel orage
A long temps agité dessus la haulte mer, Ayant finablement à force de ramer 0 Garanty son vaisseau du danger du naufrage,
Regarde sur le port, sans plus craindre la rage Des vagues ny des vents, les ondes escumer :
Et quelqu autre bien loing, au danger d’abysmer, En vain tendre les mains vers le front du rivage :
Ainsi (mon cher Morel) sur le port arresté Tu regardes la mer, et vois en seureté De mille tourbillons son onde renversée :
Tu la vois jusqu'au ciel S eslever bien souvent, Et vois ton Dubellay, à la mercy du vent, Assis au gouvernail dans une nef percée.
La nef qui longuement a voyagé Dillier- Dedans le sein du port à la fin on la serre :
Et le bœuf, qui long temps a renversé la terre, Le bouvier à la fin luy oste le collier :
Le vieil cheval se voit à la fin deslier,
Pour ne perdre l’haleine, ou quelque honte acquerre Et pour se reposer du travail de la guerre,
Se retire à la fin le vieillard chevalier.
Mais moy, qui jusqu’icy n’ay prouvé que la peine La peine et le malheur d'une espérance vaine, La douleur, le souci, les regrets, les ennuis,
Je vieillis peu à peu sur l'onde Ausonienne, Et si n’espère point, quelque bien qui m'advienne, De sortir jamais hors des travaux où je suis.
Depuis que j ay laissé mon naturel séjour,
Pour venir où le Tybre aux flots tortuz ondoye, Le ciel a veu trois fois par son oblique voye Recommencer son cours la grand lampe du jour.
Mais j'ay si grand désir de me voir de retour, Que ces trois ans me sont plus qu'un siège de Troye Tant me tarde Morel) que Paris je revoye,
Et tant le ciel pour moy fait lentement son tour :
Il fait son tour si lent, et me semble si morne, Si morne, et si pesant, que le froid Capricorne Ne m'accoursit les jours, ny le Cancre les nuicis.
Voilà (mon cher Morel) combien le temps me dure Loing de France et de toy, et comment la nature Fait toute chose longue aveques mes ennuis.
C’estoit ores, c’estoit qu'à moy je devois vivre, Sans vouloir estre plus, que cela que je suis,
Et qu'heureux je devois de ce peu que je puis, Vivre content du bien de la plume, et du livre. Mais il n’a pleu aux Dieux me permettre de suivre Ma jeune liberté, ny faire que depuis
Je vesquisse aussi franc de travaux et d’ennuis, Comme d ambition j'estois franc et délivre.
Il ne leur a pas pleu qu'en ma vieille saison Je sceusse quel bien c’est de vivre en sa maison, De vivre entre les siens sans crainte et sans envie :
Il leur a pleu fhélas) qu’à ce bord estranger Je veisse ma franchise en prison se changer, Et la fleur de mes ans en l'hyver de ma vie.
O qu heureuæ est celuy qui peult passer son aage Entre pareils à soy ! et qui sans fiction,
Sans crainte, sans envie, et sans ambition,
Règne paisiblement en son pauvre mesnage !
Le misérable soing d'acquérir d'avantage
Ne tyrannise point sa libre affection,
Et son plus grand désir, désir sans passion, Ne s'estend plus avant que son propre héritage.
Il ne s'empesche point des affaires d'autruy, Son principal espoir ne dépend que de luy, Il est sa court, son roy, sa faveur, et son maistre.
Il ne mange son bien en pais estranger, Il ne met pour autruy sa personne en danger, Et plus riche qu’il est ne voudroit jamais estre.
J'ayme la liberté, et languis en service,
Je n'ayme point la Court, et me fault courtiser, Je n'ayme la feintise, et me fault déguiser, Fayme simplicité, et n'apprens que malice :
Je n'adore les biens, et sers à l'avarice,
Je n'ayme les honneurs, et me les fault priser, Je veulx garder ma foy, et me la fault briser, Je cherche la vertu, et ne trouve que vice:
DE J. DU BELLAX. 27
Je cherche le repos, et trouver ne le puis, J’embrasse le plaisir, et n’esprouve qu'ennuis, Je n'ayme à discourir, en raison je me fonde :
Jay le corps maladif, et me fault voyager, Je suis né pour la Muse, on me fait mesnager : Ne suys-je pas (Morel) le plus chétif du monde?
ö XL.
Un peu de mer tenoit le grand Dulichien D'Ithaque séparé : LA pennin porte-nue,
Et les monts de Savoye à la teste chenue
Me tiennent loing de France au bord Ausonien.
Fertile est mon séjour, stérile estoit le sien,
Je ne suis des plus fins, sa finesse est cogneue : Les siens gardans son bien attendoient sa venue, Nais nul en m'attendant ne me garde le mien.
Pallas sa guide estoit, je vays à l'aventure, Il fut dur au travail, moy tendre de nature : A la fin il ancra sa navire à son port,
Je ne suis asseuré de retourner en France :
Il feit de ses haineux une belle vengeance, Pour me venger des miens je ne suis assez fort.