‹ Les regrets de Joachim du Bellay, AngevinChapitre 9 sur 21 · XLE · texte numérisé non relu

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DE J. DU BELEAV. 33

On me donne la genne, et si n’ose crier, On me voit tormenter, et si n’ose prier Qu'on ait pitié de moy. O peine trop sugette !

Il n'est feu si ardant, qu'un feu qui est enclos, Il n’est si facheuæ mal, qu’un mal qui tient à l'os, Et n'est si grand’ douleur, qu'une douleur muette.

Si après quarante ans de fidèle service,

Que celuy que je sers a fait en divers lieux, Emploiant, libéral, tout son plus et son mieux Aux affaires qui sont de plus digne exercice,

Dun hayneux estranger l'envieuse malice Exerce contre luy son courage odieux,

Et sans avoir souci des hommes ny des dieux, Oppose à la vertu l'ignorance et le vice:

Me doy--je tormenter, moy qui suis moins que rien, Si par quelqu'un fpeult estre) envieux de mon bien, Je ne trouve à mon gré la faveur opportune ?

Je me console donc, et en pareille mer, Voyant mon cher Seigneur au danger d'abysmer, Il me plaist de courir une mesme fortune.

N'estant de mes ennuis la fortune assouvie,

A fin que je devinsse à moy mesme odieux, M'osta de mes amis celuy que j'ay mois mieux, Et sans qui je n’avois de vivre nulle envie.

Donc l'éternelle nuict a ta clarté ravie,

Et je ne Pay suivy parmy ces obscurs lieux ?

Toy, qui m'as plus aymè que ta vie et tes yeux, Toy, que j'ay plus aymé que mes yeux et ma vie.

Hélas, cher compaignon, que ne puis-je estre encor Le frère de Pollux, toy celui de Castor, Puis que nostre amitié fut plus que fraternelle ?

Recoy donques ces pleurs pour gage de ma foy, Et ces vers qui rendront, si je ne me depoy, De si rare amitié la mémoire éternelle.

C’est ores, mon Vineus, mon cher Vineus, c’est ore Que de tous les chétifs le plus chétif je suis,

Et que ce que j'estois plus estre je ne puis,

Aiant perdu mon temps, et ma jeunesse encore.

La pauvreté me suit, le souci me dévore,

Tristes me sont les jours, et plus tristes les nuicts: O que je suis comblé de regrets, et d'ennuis ! Pleust à Dieu que je fusse un Pasquin ou Marphore:

Je n'aurois sentiment du malheur qui me poingt, Ma plume seroit libre, et si ne craindrois point Qu'un plus grand contre moy peust exercer son ire.

Asseure toy, Vineus, que celuy seul est Roy, A qui mesme les Rois ne peuvent donner loy, Et qui peult d’un chacun à son plaisir escrire.

Je ne commis jamais fraude, ne maléfice,

Je ne doutay jamais des poincts de nostre foy, Je n’ay point violé l'ordonnance du Roy,

Et n'ay point esprouvé la rigueur de justice:

Fay fait à mon seigneur fidèlement service, Je fais pour mes amis ce que je puis et doy, Et croy que jusqu’icy nul ne se pleint de moy, Que vers luy j'aye fait quelque mauvais office.

Voila ce que je suis. Et toutefois, Vineus,

Comme un qui est aux Dieux et aux hommés haineu.

Le malheur me poursuit, et tousjours m importune:

Mais jay ce beau confort en mon adversité, C'est qu’on dit que je n'ay ce malheur mérité, Et que digne je suis de meilleure fortune.

Si pour avoir passé sans crime sa jeunesse, Si pour n'avoir d'usure enrichi sa maison, Si pour n'avoir commis homicide ou traison, Si pour n'avoir usé de mauvaise finesse,

Si pour n'avoir jamais violé sa promesse,

On se doit resjouir en l'arrière saison,

Je dois à l'advenir, si j ay quelque raison,

Dun grand contentement consoler ma vieillesse.

Je me console donc en mon adversité, Ne requérant aux Dieux plus grand’ félicité, Que de pouvoir durer en ceste patience.

O Dieux, si vous avez quelque souci de nous, Ottroyez moy ce don, que j'espère de vous, Et pour vostre pitié, et pour mon innocence.

XEV.

O marastre Nature ſet marastre es-tu bien,

De ne m'avoir plus sage ou plus heureux fait naïstre), Pourquoy ne m'as-tu fait de moy mesme le maistre, Pour suivre ma raison, et vivre du tout mien?

Je voy les deux chemins, et de mal, et de bien :

Je scay que la vertu m'appelle à la main dextre, Et toutefois il fault que je tourne à senestre,

Pour suivreuntraistreespoir, qui m'a fait du tout sien.

Et quel profit en ay-je ? õ belle récompense! Je me suis consumé d’une vaine despence, Et nay fait autre acquest que de mal et d’ennuy.

L'estranger recueillit le fruict de mon service, Je travaille mon corps d’un indigne exercice, Et porte sur mon front la vergongne d’autruy.

Si par peine, et sueur, et par fidélité,

Par humble servitude, et longue patience, Employer corps, et biens, esprit, et conscience, Et du tout mespriser sa propre utilité :

Si pour n'avoir jamais par importunité Demandé bénéfice, ou autre récompense,

On se doit enrichir, j'auray [comme je pense) Quelque bien à la fin, car je Lay mérité.

Mais si par larrecin advancé l’on doit estre, Par mentir, par flater, par abuser son maistre, Et pis que tout cela faire encor’ bien souvent :

Je cognois que je sème au rivage infertile, Que je veux cribler l’eau, et que je bats le vent, Et que je suis (Vineus) serviteur inutile.

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