AVEC MES BŒUFS
Je me souviens d'avoir conduit Jusqu'à Tananarive, Un bâton à la main Et des cris plein la gorge, De grands troupeaux de bœufs
Poussés chez nous comme le riz.
Au clair matin, quand nous quittâmes
Le parc et ses cactus,
On eût dit qu'un torrent
Tombait dans la vallée
Et couvrait le soleil D'un manteau flottant de poussière.
C'est ainsi que j'ai parcouru L'île dans tous les sens Et qu'en moi sont fixés Les traits de son visage :
Ses rizières, ses bois.
Ses mamelons et ses lagunes.
J'ai cheminé sous des forêts Où des arbres béants Etaient peuplés d'abeilles, Où la voix se heurtait A la voûte des branches
Comme un oiseau dans une grotte,
J'ai longé les palétuviers Que l'écume vient battre Et qui, comme des mains, Retiennent les pirogues Quand le noir Océan
Soutient le ciel de sa muraille.
J'ai traversé cette montagne Dont la neige, parfois.
Aiguise encor la pointe.
Et j'ai vu, sous mes pieds, S'étendre la Grande lie
Comme une natte bien tressée.
J'ai surpris, au fond des volcans, Des lacs qui regardaient, Et le pas de mes bêtes A fait, sous les rochers, Dans les vallons perdus,
Rouler l'or et les pierreries.
Mais, pour moi, tout s'est effacé
Quand j'ai vu, sur un mont,
Briller Tananarive
Et se lever V étoile
Du palais parfumé Où dorment nos rois et nos reines
C'est là que mes bœufs sont venus
Et que, dans l'abattoir,
Comme sur un autel,
Ils ont tendu le cou
Avec sérénité Vers le couteau du sacrifice.