FRANÇOIS COURBOIN
smmÊkrn^-^ssÊBSSR
LES FLEUVES
Lr manu entre sept heures et demie et neuf heures, les rues de Pari- présentent un spectacle dont on ne trouverait, l'analogue nulle part au monde, cl fait pour charmer l’œil de l’artiste comme aussi pour attirer l’attention émue du rêveur.
’ Ces rues, véritables lleuves d’humanité, charriaient tout à l'heure en dots pressés des foules viriles, maçons, charpentiers, ouvriers de toute sorte. Puis, une demi-heure de silence et de vide s’est faite, et déjà quelques femmes commencent à apparaître.
Elles descendent, vêtues de sombre, et la plupart avec un
LES FLEUVES
Le matin, entre sept heures et demie et neuf heures, les rues de Paris présentent un spectacle dont on ne trouverait l analogue nulle part au monde, et fait pour charmer l’œil de l’artiste comme aussi pour attirer l'attention émue du rêveur.
Ces rues, véritables lleuves d’humanité, charriaient tout à l’heure en Ilots pressés des foules viriles, maçons, charpentiers, ouvriers de toute sorte. Puis, une demi-heure de silence et de vide s’est faite, et déjà quelques femmes commencent à apparaître.
Elles descendent, vêtues de sombre, et la plupart avec un
pâle visage et une expression sérieuse, de lointains faubourgs vers le centre. Pour quelqu’un qui regarderait de haut notre fourmilière et la regarderait tous les jours, avec ses lacis de chemins toujours sillonnés dans le même sens, aux mêmes heures, et par les mêmes êtres ou des êtres au même aspect, cette marche serait semblable, avec son rythme réglé, invariable et sans hésitations, à celle d’insectes allant accomplir leur tâche instinctive.
Lorsqu’on se mêle à ce mouvement, ce caractère de régularité et d’automatisme se dissimule sous les nuances infinies de la physionomie individuelle et de la vie des classes. Les femmes qui se rendent ainsi à la besogne matinale sont en majorité des ouvrières de l'aigmlle, car c’est, de toutes les industries de Paris, une des plus considérables, et c’est elle surtout qui vient ainsi, chaque jour, se condenser vers le centre. Je ne crois pas exagérer en disant que si d’autres travaux occupent et retiennent dans les faubourgs une immense armée féminine, il ne descend pas dans le cœur de la Ville moins de cent mille femmes dont la mission est de fabriquer ou de vendre ce que le génie parisien invente sans cesse pour vêtir et embellir la Femme elle-même.
Ces femmes, ce sont les industrieuses abeilles de la mode; ce sont les ouvrières de l’élégance.
Celles qui ouvrent ainsi cette marche quotidienne et qui ont cet aspect sérieux et triste, cette démarche généralement silencieuse, ce sont des ouvrières de maisons qui fabriquent en gros des élégances à bon marché, des vêtements dont le tissu commun et l’uniformité se relèvent d’un peu d’ornementation qui suit d’assez loin les inspirations annuelles du luxe. La vie de ces femmes est monotone, et leur travail presque essentiellement mécanique, qu’elles servent
LES FLEUVES
une machine ou qu’elles manœuvrent ce merveilleux et cruel outil, l’aiguille. Aussi leur allure et leur visage ont emprunté un peu de l'implacable régularité de leur fonction. Qu’elles soient encore jeunes ou déjà marquées par l’àge, elles vont, sans hâte, mais également sans paresse, poursuivre le travail commencé hier et entamer le travail du lendemain. Leurs pas se posent exactement aux mêmes pavés que la veille ; leur souci recommence, depuis le réveil, à s’exercer sur les mêmes problèmes de la vie, et qui se ramènent à peu près tous à celui-ci : faire face à tous les besoins, à tous les devoirs et à tous les penchants de la créature humaine avec un gain qui oscille, en moyenne, entre cinquante et cent sous par journée.
Elles passent devant les mêmes maisons encore murées dans le sommeil et l’indifférence ; elles rencontrent les mêmes visages, les mêmes depuis des années, et parfois leur adressent nn bref sourire d’habitude, mais le plus souvent les notent au passage, presque sans les voir, points de repère faisant partie du chemin comme les pierres et les numéros des rues. Les vieilles ouvrières, jaunies et osseuses, ou bien envahies par de l’embonpoint et colorées par de la couperose; les jeunes, avec très peu de coquetterie, et déjà quelque chose dans la façon d’être qui révèle la parcimonie de leur part de joie et d’espoir, ont des pensées communes, à peu près toutes les mêmes et en petit nombre : les calculs du vêtement et de la nourriture, les supputations de la morte-saison ; comme grands événements, les possibilités d’un changement de maison, la nomination d’une nouvelle première; comme drames, une dispute, un congé reçu à l’improviste, ou la maladie d’un être dont la destinée est associée à la vôtre, enfant ou proche; comme joies ou distractions, les lambeaux d'une chanson
i LES REINES DE L’AIGUILLE.
nouvelle, entendue la veille au soir dans la rue, ou bien les émotions de quelque amour commencé, ou enfin les mélancoliques et âpres consolations des souvenirs.
Voilà ce qui occupe leur marche régulière pendant la demi-heure ou l'heure qui sépare le faubourg, Belleville ou Montrouge, des quartiers Saint-Denis, ou du Sentier, ou de la Bourse. Parfois, pour certaines, le rapide arrêt sous une porte pour avaler un bol de soupe ou de lait, ou chez le boulanger, pour se munir d’un petit pain ou d’un croissant. Et bientôt, la foule noire qui peu à peu s’est grossie, s’engouffre par groupes et se distribue régulièrement aux mêmes seuils.
Le spectacle serait poignant s’il se bornait à ce premier tableau. Mais, sans laisser le temps d’y réfléchir, arrivent les intermèdes et succèdent des apparitions plus riantes.
L intermède, ce sont les gamines.
Les apprenties, les « arpettes », les attrape-science, commencent à se faufiler entre les figures plus graves des ouvrières, à mêler aux noires robes, presque uniformes, presque religieuses de ces femmes, des tenues et des inventions de costumes vraiment ébouriffantes, et à jeter effrontément sur le demi-silence la cascade babillarde de leur gaieté.
Quant aux plus caressantes et plus lumineuses visions, ce sont, à mesure que l’heure s’avance et que Paris s’anime, toutes les belles filles, toutes les jeunes femmes qui, en suivant à peu près les mêmes tracés des fleuves, viennent se déverser, plus loin, dans les quartiers moins revêches de 1 Opéra et de la Madeleine.
Alors, toute pensée de rude et machinal labeur s'écartant (à tort ou à raison), Paris devient pour nous d une beauté extraordinaire, d'une poussée de vie, d'un ruissellement
LES FLEUVES
d’animalion et de jeunesse entraînante qui ne sauraient appartenir à aucune ville avec un pareil charme et une égale amabilité.
Les premières arrivantes — cette impression peut se ressentir surtout les matinées d’hiver — appartenaient encore un peu à la nuit. Les autres proclament victorieusement l’entrée du plein jour et l’instinctive allégresse des heures non encore atteintes par l’énervement et la fièvre que l’après-midi dégagera.
Rien ne peut dire la variété et l’attrait multiple de ces dégringolades de grappes humaines, de ces ondes claires et tumultueuses. L’œil éperdu ne sait plus où se poser; tout cela défile vivement, et se renouvelle, et rit, et chante, et change. Les beautés les plus exquises et les plus fraîches se mêlent, se chassent, se croisent, avec, souvent, d’étranges et amusants repoussoirs, car les âges, les tempéraments et les acabits les plus divers collaborent à ce grand œuvre de la toilette.
Des filles blondes comme il n’en éclôt qu’à Montmartre et des brunes comme il n’en pousse qu’à Belleville trottent et se cambrent avec l’éblouissante insolence de leurs vingt ans. Des grâces et du comique se coudoient. Des « types » tels qu’il ne s’en rencontre que dans la fantaisie de modernes Monniers ou Daumiers font bon ménage avec toute cette jeunesse vermeille. Il y a des femmes enceintes dans le nombre, et souvent, comme pour accentuer le plaisant de cette chose grave, ce sont les plus laides; et même, à l’observation, ce sont toujours les laides. Il y a des femmes à la véritable démarche de princesses, qui ont de nobles yeux farouches et sérieux, et dont la taille, harmonieuse comme un beau vase grec, semblerait faite pour des maternités choisies.
Il y a même, parfois, des naines, — des petits bouts de femmes bizarres, bustes et têtes développés normalement sur des membres restés noués, — et celles-là aussi vont régulièrement à des tâches où elles excellent, travaux délicats et suprêmement légers de lingerie, de broderie, de fleurs. En chemin, des groupes se rejoignent et s’accrochent, de façon cju’en arrivant à la « boîte », il y a déjà presque la moitié d'un atelier réuni.
Il est aussi des ménages, objet de commentaires discrets et gaîment bienveillants; ménages irréguliers et même réguliers; les uns tout récents, les autres durant depuis des années et ayant accompli chaque matin le chemin dans les mêmes causeries, avec la même allure, en se séparant au même coin de rue avec le même baiser. Des petits ménages infiniment jeunes et espiègles, et d’autres un peu guindés, désireux de bien établir leur respectabilité et de faire sentir l’importance de leurs emplois. Les ménages sont, à eux seuls, un des plus curieux sujets d’observation dans cette vie matinale du Paris qui va travailler. Et il y a, aussi, des ménages projetés qui, pour le moment, ne sont encore que des rencontres — rencontres qui ont lieu, par hasard, tous les matins. Le premier salut d’une part, le premier sourire de l’autre, le premier bouquet de violettes comme réplique, auront été le résultat de longues hésitations et d’un nombre incalculable de ces involontaires rendez-vous d’une seconde. Il y a ainsi des coups de foudre longuement couvés qui n’éclatent que bien longtemps après leurs premiers ravages.
Tout cela a pour trait dominant, pour caractère essentiellement spécial et significatif la gaîté intrépide de Paris.
Nous disions : les apprenties. C’est une joie. C’est une race infiniment plaisante et tout à fait unique, celle de ces
LES FLEUVES
petits oiseaux maigres, au plumage inclassable, au ramage suraigu. Elles aussi vont par bandes, par couples ou par groupes capricieux, comme des moineaux qui iraient à l'école.
Les apprenties, c'est une des grandes gaîtés de Paris, et si elles n’existaient pas, Paris ne serait pas véritablement au complet. Elles font sans doute plus de bruit qu’elles ne sont grosses, et même qu'elles ne sont nombreuses, car leur proportion est restreinte par rapport aux ouvrières proprement dites. La classe qu’elles forment est spéciale, et comme façons d’être et comme manières de penser. Il est permis de supposer qu’il existe entre elles une sorte de franc-maçonnerie tacite qui leur permet de vivre à part et de s’entendre envers et contre les grandes personnes, ouvrières, patronnes ou patrons. Ce qui porte à le croire, c’est leur extrême docilité et leur extrême ironie. Il faut se défier de l’apprentie en apparence la plus candide ou la plus informe : souvent elle cacbc une âme de vieux diplomate cl les facultés d’imitation d’un singe de la race la plus intelligente.
Vêtues? Oh! de la plus curieuse sorte. 11 y a toute une gamme d’attifements qui n’appartient qu’à elles. Ce sont elles qui, dans les rues, arborent les plus drôles de chapeaux de tout Paris, des choses faites à coups de poing et patinées par la collaboration des quatre saisons de l’année. Ce sont elles qui exposent les plus divertissantes idées de costumes, souvent avec des carreaux invraisemblables ; des élégances parfois qui contrastent avec les gros souliers lacés propres à jouer des parties de marelle et à faire à travers la ville des courses interminables. Il en est qui visiblement portent la robe qu’avait hier encore une sœur aînée, ou le vieux manteau de la mère, ajusté et adapté tant bien que mal à la taille avec
des légions d'épingles. Elles tiennent de l’écolière et du gavroche, et bien qu’elles soient encore gamines et se croient presque femmes, elles n’évoquent ni l'idée de la gamine d hier ni celle de la femme de demain.
De quoi causent-elles ainsi en paires ou en « barrières », bras dessus bras dessous? De tout; des choses les plus graves de la vie; des problèmes de sentiment; du théâtre; des affaires de famille; des intrigues du magasin et de l’atelier; de ce qui se mange ; des réponses qu’on pourrait faire, si on voulait, à des personnes; des projets d'avenir; en un mot, de tout ce qui dénote une profonde expérience et un machiavélisme sournois. Si l'on pouvait transcrire l’âme d’une apprentie et traduire en clair tout ce qu’elle sait et ressent de façon inconsciente, informulée, on aurait un des hvres les plus curieux, un manuel de la vie aussi cocasse que retors.
Dans ces foules où la gamine se mêle aussi aux jeunes filles et aux jeunes femmes, on ne saurait noter de transition entre celles-ci et celles-là. Par une opération spéciale de la nature, il y a une heure où 1 apprentie se transforme soudain et complètement en ouvrière ou en employée; mais il n existe pas d état intermédiaire, pas plus qu’il n’en existe entre la chrysalide et le papillon, ou, si cette comparaison n était irrévérencieuse, entre le têtard et la grenouille au moment où la queue lui tombe. C’est autre chose qui succède brusquement, et cest 1 affaire d’une morte-saison. Ça se passe à domicile. La jeune fille que vous rencontrez en septembre est la môme qui trottait avec des jupes courtes en juillet. La robe et 1 importance sociale se sont développées en même temps.
De toutes ces femmes et de toutes ces enfants, Paris, avons-nous dit, prend à certaines heures une beauté intense,
LES FLEUVES
un frémissement de vie effarant. Mais comment le faire sentir, et quelle idée pourraient donner de tout cela nos pauvres descriptions, nos énumérations écourtées, nos chiffres approximatifs? Seuls, le peintre qui croquerait des centaines d’individualités, le romancier qui établirait d’innombrables états civils et relaterait autant de comédies ou de drames qu’il y a de sujets, évoqueraient de façon suffisante les plus frappantes images de ce surprenant ensemble.
Toutefois, un caractère général peut être distingué qui est commun à cette population et est une des causes principales de son attrait et de la sympathie qu'elle dégage. C’est une espèce d’entrain, d’ardeur brillante et gaie, un peu fébrile, qui est une forme rudimentaire de l’enthousiasme artistique. Toutes ces femmes sont collaboratrices d’une œuvre de luxe, d’une création de couleurs et de formes unique en l’univers.
Les ouvrières qui charrient du charbon ou qui sont courbées sur la terre ne peuvent avoir les mêmes regards, la meme démarche, le même tour d’esprit que celles qui, tout le jour, manient des étoffes soyeuses et caressantes, des dentelles, des fleurs, des garnitures qui chatoient. Les premières seront forcément plus mornes et plus méditatives, plus ruminantes, les autres plus vives et plus énervées. Elles participent, si peu que ce soit, à la vie frivole et recherchée dont elles ourdissent le décor et la parure. Leur animation se rapproche de celle même des abeilles qui travaillent en bourdonnant joyeusement parmi les Heurs dont la couleur les grise. Comme les abeilles ne font pas le miel pour ellesmêmes, nos pauvres petites ouvrières, aussi, ne cousent pour soi que dans une proportion infime. Mais ce sont des abeilles pensantes, qui savent ce que devient leur œuvre et ne s’en désintéressent jamais complètement. Elles se rendent
lu
compte, à des degrés divers bien entendu, qu elles contribuent à faire de Paris un centre inimitable des élégances, et de la Parisienne (ou de la femme digne de l’être) un objet infiniment rare et précieux, un symbole de tout ce qu il y a de plus recherché et de plus étudié, de plus raffiné, de plus artificiel et de plus pervers au besoin, mais, en fait, de plus accompli dans l’art de paraître.
De là cette démarche rapide et aisée, même chez les moins jeunes et les moins jolies ; cette critique très exercée, qui est un trait de l'ouvrière parisienne; son aptitude à tout de suite juger sans se tromper la qualité des choses et la valeur des gens, dans les rapports qu’ils ont avec son industrie. De là cette curiosité du nouveau, qui est un des stimulants et une des raisons d’être du métier. Certaines font des robes qu elles rempliraient mieux que beaucoup de leurs destinataires. Elles créent le décor d’une vie factice, et elles en acquièrent des qualités sérieuses, par un choc en retour de leur œuvre.
Ce qui pourrait assombrir un peu ces réflexions, c'est que ces qualités qu’elles tiennent du milieu, du travail, de l’atmosphère y demeureront confinées, et que, pendant toute leur vie, elles continueront à avoir du génie à cinq francs par jour. C’est tout ce qu'on peut payer le génie qui fait des manches, pique des coutures ou dispose des ornementations légères.
Quoi qu’il en soit, depuis celle qui ne fait que des boutonnières jusqu’à celle qui met d’ensemble le costume le plus brillant, le plus compliqué et le plus précieux, toutes ont cette allure sympathique et engageante, cette charmante alacrité.
La grande marche matinale vers l’atelier leur doit son courant de rivière diligente et son argentin bruissement d harmonieuse gaîté.
LES FLEUVES
Pendant la demi-heure où les fleuves roulent leurs ondes féminines les plus bouillonnantes, on peut étudier les façons d’aller et de se vêtir qui varient avec les époques de l’année, les provenances et les emplois. Pour en donner un exemple ou deux, il importe de distinguer d'abord entre les deux grandes saisons de Paris : 1 lover et l’été, car le printemps et l’automne ne sont que des demi-saisons, terme d'une justesse admirable pour notre climat.
Or, l'été, ces grands cours semblent, de loin, charrier des fleurs. Les corsages de claires indiennes, où dominent les tons rose, blanc ou bleu pâle, les chapeaux de paille envahis d’une poignée de fleurs, ou bien encore ces plaisants chapeaux d’un rouge vif qui tiennent du matelot et du cardinal, sont les dominantes habituelles. L’ouvrière, depuis quelques années, a adopté cette jolie tenue du buste clair oscillant sur le socle sombre de la jupe.
L’hiver, elle porte le noir; elle le trouve plus en harmonie avec les brumes, les boues et les ciels fermés : elle n’aime pas ces contrastes acides que l’on voit dans les pays du Nord, à Londres, par exemple, où des couleurs aiguës sortent du brouillard comme un coup de poing. Elle est d’une logique très tenace à cet égard : le clair pour les jours clairs, le sombre pour les jours sombres, et dans cet éloignement des violentes oppositions se trahit un tout petit peu du génie français. La plus jolie et la plus caractéristique de ces tenues d hiver est celle que Montmartre a mise à la mode : le chapeau noir avec sa petite calotte droite de marin, son large bord tout droit penché en avant sur le front et dégageant par derrière l’épaisse couronne de cheveux; le grand manteau sans manches, sorte de pèlerine avec col redressé en entonnoir; la jupe noire retroussée sur les jambes alertes et cambrées, chaussées de
fortes bottines lacées montant haut. Depuis peu de temps, on voit aussi des pèlerines d’épais tartan laineux, aux carreaux de couleurs assombries, qui relèvent sobrement cette symphonie en noir majeur. Sur ces deux données principales, l'invention personnelle s’exerce tellement que, couvertes du même manteau pèlerine et du même chapeau marin, il n’y a pas deux ouvrières qui se ressemblent, et cela tient à un rien de forme, de garniture et de façon de porter.
D'ainsi accoutrées, il en descend par milliers des faubourgs vers le centre. Montmartre et Batignolles, Belleville et la Bastille, Montrouge et l’avenue d’Orléans, voici les trois plus abondantes sources d’où se précipitent les fleuves matinaux. De Montmartre et de Batignolles, ils s’écoulent principalement soit par les rues des Martyrs et Rochechouart, soit par celles d'Amsterdam et de Clichy, celle-ci se continuant par la chaussée d’Antin. On pourrait baptiser cette dernière voie, de la place Clichy à la place de l’Opéra, le Chemin des Modistes. De la seconde source s’alimentent la rue de Belleville, le boulevard Voltaire, venant tous deux se déverser dans le gave des grands boulevards, ou un affluent détourné, la rue Lafayette, presque aussi puissant. De la troisième source arrivent, par des chemins sinueux et moins déterminés, des apports qui ne se canalisent de façon considérable qu’au passage du pont des Arts, où une masse s’engouffre, après avoir traversé la cour du Louvre, dans les grands magasins et diverses importantes maisons de la rue de Rivoli; puis au jardin des Tuileries qui devient, pour la rue de Castiglione, la place Vendôme et la rue de la Paix, un véritable et avide entonnoir.
Ce quartier de la Paix avec ses avoisinements aspire la plus vaste quantité d’ouvrières : les Tuileries et la place de
LES FLEUVES
l’Opéra sont, aux deux extrémités, les estuaires énormes, les points de concentration vraiment admirables de ce système qui peut être comparé encore à celui de la circulation du sang. Ce cœur aspirant et foulant de la Mode parisienne attire le matin et renvoie le soir le flot des ouvrières et des vendeuses, des artistes et des diplomates, des productrices et des distributrices.
Un peu avant d arriver à la porte même de 1 atelier, il y a souvent un imperceptible temps d’arrêt, non dans la marche des masses, mais, à des intervalles divers, de la part des individualités. Mouvement tout spontané et tout personnel, qui fait que, tout en continuant à marcher, les groupes se disloquent et s’égrènent un peu avant de se retrouver compacts sur les seuils. Trois causes principales à ces petits achoppements. L’au-revoir donné à une camarade ou une parente appartenant à une autre maison, et accompagné de quelque mot gentil, de quelque plaisanterie malicieuse autant que traditionnelle, allusion à une grande aventure en cours, ou à une partie passée ou projetée; puis l’achat d’un journal — ou enfin de quelques lleurs.
Le journal, c'est pour le feuilleton ou le fait-divers, que l’on lira en commun et que l’on discutera avec une animation grande.
Les fleurs, le bouquet de deux sous, on les mettra dans un verre, sur un rayon, où on les retrouvera encore toutes fraîches, au départ. J’ai vu des ateliers, ainsi, où une vingtaine de bouquets les plus divers dans les plus variés porte-bouquets, dont quelques bouteilles, étaient rangés sur la planche; ils égayaient l’ensemble de la pièce et disaient individuellement des choses à chacune de celles qui les possédaient. Parfois
encore je les ai trouvés — c'était moins intime, mais aussi spirituel — clans l’antichambre où l'on accroche les chapeaux et les manteaux, et il y avait, pendant la belle saison, un véritable vestiaire de fleurs.
Ce journal dans la poche, ce bouquet au corsage correspondent à un réel et profond besoin. Le feuilleton au sentiment, les fleurs à l'art. Chaque ouvrière, ou la plupart d’entre elles, apporte avec elle, sur l’ordre caché, mais formel, de la nature, sa tranche d'idéal, pour l’inspirer et pour la soutenir. Cette femme, dont l'existence s’écoulera peut-être tout entière sans la moindre occasion de roman et sans la plus petite part de sentiment, s’intéresse du moins passionnément au sentimental et au romanesque des autres. Cette jeune fille à qui tout luxe est à peu près refusé, et qui ne connaîtra les aspects de la richesse que par ce que l'on en voit dans la rue, a besoin de temps en temps du luxe suprême des roses.
Ces deux grandes satisfactions du cœur et des yeux sont pour elles moins un consolant à la vie qu’un excitant au travail. Cela les entretient en imagination et en habileté d’exécution. La lecture de l’émouvant feuilleton, à des minutes dérobées ou bien au dessert du déjeuner, n’est pas sans influence sur l’heureux mouvement d’une draperie, et la familiarité des fleurs se fait sentir plus qu’on ne pense dans la fraîcheur surnaturelle de certains travaux.
L’on comprendra bien ici qu'il ne s’agit de rien de systématique ni de voulu, mais que ces menues et importantes indications de caractère relèvent entièrement de la précieuse inconscience et des perfections de l’instinct. L'ouvrière qui dirait : « J’ai besoin de mon roman ou de mon bouquet pour m’inspirer », serait certainement une insupportable et anormale péronnelle . Mais ce qui nous a touj ours charmé, au cours de cette
LES FLEUVES
étude, c’est que tout ce qu’il y a de beau dans la vie, dans la personne, dans le produit des mains, chez les ouvrières, leur est pour ainsi dire inconnu à elles-mêmes et comme indifférent. Leur simplicité et leur activité ne sont pas, loin de là, dépourvues de joie, mais elles sont exemples de prétention.
Armées de la sorte de leur petite provision de couleur et de rêve, elles s’arrêtent une dernière seconde sous la porte, donnent un dernier regard à la rue, — car dans tout être humain, depuis la plus petite couturière jusqu’au plus grand artiste et au plus grand savant, une petite angoisse précède toujours la mise au travail, — et elles entrent, en jetant encore quelques clairs jacassements d’oiseaux.
Cependant, la rue peu à peu s’est apaisée, et le plus gros du torrent a passé. Maintenant neuf heures approchent, et puis neuf heures s’éloignent, et il y a encore une marche plus clairsemée, séduisante d’une autre manière. De plus élégantes jeunes femmes, moins uniformément vêtues et avec une recherche beaucoup plus visible, arrivent, moins groupées, plutôt isolées toutes, sauf le cas cependant, assez fréquent, où quelque mari les accompagne. En général, elles sont moins simples d'allures, et on les devine plus compliquées et plus ambitieuses, peut-être moins sincères et moins naturelles. Leur charme est du reste multiple et fort grand, seulement c’est déjà celui qu elles peuvent avoir en commun, non pas avec la Parisienne qui travaille, mais avec celle pour qui l’on travaille. Nous ne cherchons point à établir des supériorités de races, mais des différences.
Celles-ci sont des vendeuses ou de celles qui essayent sur leur personne les prestiges que les autres élaborent. Ce sont également les modistes, de qui le travail commence plus tard et qui sont plus indépendantes dans leur travail et plus raffinées
dans leur personne, en général, que les autres ouvrières de l’aiguille.
Tout ce monde féminin, éblouissant de clarté pendant la belle saison, emmitouflé et sombre lors de l’hiver, va se transformer de façon inouïe, une fois les portes fermées. Ces femmes vont, pour ainsi dire, accrocher leur véritable nature à la patère. Les unes, déjà à la tâche, sont devenues des abeilles affairées ou des artistes en tourment de créer. Les autres vont devenir à la fois des stratégisles et des actrices incomparables, des mimes et des psychologues, des statues ou des conquérantes, soit sous le corsage clair ou la toilette modeste de la vendeuse, soit dans le souple et serpentin fourreau noir du « mannequin » .
Quant à la rue, une fois les ruches pleines, elle n’appartient plus qu’aux mélanges.
/AM on COi'UcuAt
, Tl. J*. ^
ouvrière» de
n’ rl< u ié pendant la - <ie r lever, va sc transportes fermées. Ces
leur véritable nature à
■tte modeste eau noir
p-.'-VT.-
P A N H M . . ET CIRCENSES
. • •• *■ i iris ' 1 fjui - li de i péra
et cl -la Ai ;*< . : • is 1 1 ! • . un, activité incroyable, un
fourmillement 'perdu, mai -, celte fois, d’une façon plus diffuse.
Ce sont les couturières q sorties à grands Ilots des ateliers, sur le coup de midi, s'éparpillent bruyamment à l'assaut le la nourri: ure. U y a ei elles, alors un débordement de gaîté provenant d'une première détente des nerfs surexcités, mais pas encore à l’extrême. La rue est. ce île fois, un peu • ne un chez-elles elles s’y sentent à l'aise et si. bien, une. p o 1 1 i ; plupart . elles v sortent en taille et -ans chapeau.
Caris b. s maisons de m des, les ouvrières sont nourries.
PANEM... ET CIRCENSES
De midi à une heure, les rues, dans les quartiers de 1 Opéra et de la Madeleine, reprennent une activité incroyable, un fourmillement éperdu, mais, cette fois, d’une façon plus diffuse.
Ce sont les couturières qui, sorties à grands (lots des ateliers, sur le coup de midi, s’éparpillent bruyamment à l'assaut de la nourriture. Il y a en elles, alors, un débordement de gaîté provenant d’une première détente des nerfs surexcités, mais pas encore à l’extrême. La rue est, cette fois, un peu comme un chez-elles ; elles s’y sentent à l’aise et si bien, que, pour la plupart, elles y sortent en taille et sans chapeau.
Dans les maisons de modes, les ouvrières sont nourries,
et leur cant ne les laisserait pour rien au monde sortir et s’exposer à être confondues avec celles de la couture. D’autre part, les grandes maisons de robes et de manteaux mettent maintenant presque toutes à la disposition de leurs ouvrières les cuisines et le combustible qui leur permettent, si elles veulent, de se préparer, sans sortir, des repas chauds. Malgré tout, il en descend encore des quantités assez grandes pour galvaniser la rue et l’emplir de cris, de rires, de manèges turbulents.
Les voitures des quatre-saisons, apporteuses, non plus de fleurs comme le matin, mais de fruits et de crudités délicieuses, se retrouvent à point nommé dans les rues adjacentes à la rue de la Paix. Suivant les temps, tels approvisionnements de cerises, de pommes, de radis roses, sont entourés d’acheteuses empressées, de jeunes femmes attentives ou rieuses, entre lesquelles se glissent les éternelles et effrontées gamines. Elles ont ainsi le double plaisir de « faire leur marché » ou d’en accomplir le simulacre, et de s’assurer contre les déceptions qui pourraient les attendre au restaurant, si nous parons de ce nom pompeux les gargotes.
Les unes remontent aussitôt leurs provisions faites, et, ce premier quart d’heure de récréation passé, elles mangeront là-haut, en une demi-heure, puis redescendront en grappes folles prendre un dernier quart d'heure de rue, de dégourdissement des jambes et de bouffées d’air.
Les autres, jdIus indépendantes ou plus poussées à chercher une diversion plus complète au milieu de travail, se divisent en deux races distinctes. La première race est celle des bouillons, la seconde celle des jardins.
Il faut noter que la race des bouillons se subdivise en trois variétés : les gargotes, les crémeries et les « Dames seules ».
PANEM... ET CIRCEÎNSES.
Quant à la race des jardins, elle est sensiblement moins nombreuse, mais si particulière qu’il la faut décrire avant toutes.
S’il existait des jardins aux deux bouts de la rue de la Paix, peut-être les « jardinières » se développeraient-elles davantage. Mais il n’y a à proprement parler que le jardin des Tuileries qui permette les repas en plein air et s’y prête avec une complaisance, une somptuosité d'accueil vraiment admirables. Le jardin du Palais-Royal ne s’y refuserait point, et il possède, en effet, quelques pensionnaires. Mais il est déjà sur les extrêmes limites des territoires de la grande coulure, et, pour tout dire, un peu province.
Les Champs-Elysées, qui conviendraient aux maisons du faubourg Saint-Honoré, sont malheureusement trop loin, et d’ailleurs on n’y est pas chez soi. Quant au square de la Chapelle expiatoire, encombré d’hommes-sandwichs de la plus douteuse propreté, il ne peut guère servir, trop éloigné, d’ailleurs, aux couturières du boulevard Haussmann et de la rue Auber. Le square de la Trinité, comme distance, latitude et caractère, est au quartier de la coulure comme une colonie quelconque esta la France proprement dite.
La grande salle à manger officielle, sans rivale, demeure donc le jardin des Tuileries, et elle est merveilleuse.
Au printemps et en été, il y vient jusqu’à trois ou quatre cents dîneuses; en automne, une cinquantaine. En hiver, il y en a parfois seulement cinq ou six, parfois trois; mais en tout temps, neige ou pluie, vent ou glace, on y trouve toujours quelqu’une de ces intrépides que rien ne peut faire renoncer à la vie rustique, aux rudes joies du plein air.
Alors elles mangent mélancoliquement, se serrant dans leurs pèlerines, les humbles et frugales nourritures qui tiennent au large dans le creux d’un journal étalé sur les
ao
genoux. Malgré le froid et l'humidité, elles mangent lentement, — car si elles mangeaient vite le repas serait bientôt fini, et pour cause, — les yeux perdus dans on ne sait quels souvenirs ou quels projets, et, après avoir fini, elles émiettent de minuscules restes à des moineaux solitaires comme elles; puis, les joues glacées de bise, elles remontent à l’atelier surchauffé.
Mais dans la belle saison, plus de ces poignants repas. Le jardin prend vraiment des airs de festivité, et l’on pourrait croire que les arbres sont tous importés de Robinson. Les dînettes deviennent visiblement des parties de plaisir. La terrasse du Jeu de Paume appartient, par droit de voisinage, à certains ateliers proches de la rue Cambon. Toute la partie du jardin qui, entre la grande allée et l'allée des Orangers, longe la rue de Rivoli, reçoit des ouvrières de cette rue, de la rue Saint-Honoré, de la rue de la Paix et de la place Vendôme. Les groupes les plus jolis et les plus joyeux s’installent autour des vieux marronniers ou mettent le couvert sur les bancs de pierre. Ce sont vraiment autant de salons où l’on cause non moins que l’on y mange. La charcuterie, les vinaigrettes soigneusement apportées dans de petites bouteilles de poche, les fruits sortent des paniers et des journaux, et, se renversant sur leurs chaises avec de grands rires fous, les ouvrières se font des charges, mais en font le plus souvent aux passants indiscrets.
Le spectacle est alors exquis de toutes ces bombances à peu de frais, et les tables s’arrangent à ravir sous l’ombre des grands arbres. Le fidèle et inévitable ménage se rencontre de loin en loin, ayant choisi sa place de façon à s’isoler le plus possible des bandes bruyantes et sceptiques des célibataires. Le jardin est d’une tiédeur délicieuse, et comme il est peu fré-
PANEM... ET CIRCENSES
quenté à cette heure, on peut dire qu’il est entièrement le parc privé de la Couture, et que des intrus y feraient tache. Pourtant, il vient rôder autour des groupes, de temps en temps, des sou s -officiers d’administration échappés des bureaux du Ministère de la Guerre, et qui, fiers de leurs galons, se livrent comiquement à des essais de flirt qui semblent parfois réussir. Et l’on resterait longtemps ainsi, dans cette clémente verdure, à savourer les dernières cerises du dessert, si l’habitude et le besoin des nerfs ne poussaient pas à déjeuner vite pour se garder dix minutes de récréation.
Les dernières miettes des jupes secouées, spontanément s’engagent des parties de course et de chat-perché. Certaines, et non des moins âgées, tirent soudain de leur poche, aux applaudissements des autres, des cordes à sauter, et les militaires sont mis à contribution pour en tourner les poignées et les faire siffler dans l’air, autour des envolées de robes et des bonds rythmés. Quant aux apprenties, elles deviennent tout à fait folles.
Il y a des bandes plus graves qui se contentent de faire les cent pas en causant, par quatre ou six de front. On en voit aussi, çà et là, qui, à deux ou trois, écoutent avidement la hâtive lecture du feuilleton. Enfin, j'en ai assez souvent vu de solitaires absorbées dans la lecture d’un livre, qu’elles fermaient à regret avec un soupir, une heure sonnant. Et j’ai assisté aussi-à cette jolie scène, assez rare d’ailleurs, d’une ouvrière, photographe amateur, prenant à l’aide d’un peu coûteux « détective » des instantanés de quelques compagnes, soudain pénétrées de l’importance de cette formalité et discutant avec animation sur l’arrangement du groupe et la place de chacune.
Brusquement, avec quelques cris qui vont s’espaçant, le
jardin se vide, le grand perron entre les groupes de Cain est pris d’assaut par les retardataires, et dans les Tuileries, un instant sdencieuses et désertes, l’on voit arriver, conduit par des bonnes sœurs, un pensionnat de petites filles sensiblement moins tumultueux.
Dans les rues centrales, cependant, les bouillons, les crémeries, les petits traiteurs, les infimes échoppes à « frites » avaient été envahies par des foules différentes. C’est la vie de l’ouvrière à Paris que Ton retrouve, à quelques nuances près, dans la plupart des quartiers, et que nous ne nous attarderons pas à repeindre. Un trait jjeut toutefois être indiqué, assez joli et assez spécial : certaines boutiques de marchands de vin du marché et de la rue Saint-Honoré ont, pendant l'été, des « terrasses » qui ont du succès et trahissent une légère aspiration au bien-être et à l élégance. Dans tel petit restaurant de la rue des Capucines, on mange coude à coude et à la va-comme-je-te-pousse. Le brouhaha des conversations, des interpellations se mêle au fracas des fourchettes tapant vigoureusement sur les assiettes. Les déjeuneuses causent hardiment entre elles, et timidement au garçon à qui elles donnent leur commande. Il est permis de supposer que cette vie en commun convient mieux à la majeure partie des ouvrières que les villégiatures plus indépendantes du jardin public. Il y a, en général, une grande timidité chez ces petites créatures aux allures et au langage décidés ; un besoin de se tenir en groupes, comme les moineaux de Paris, et de vivre, à l'atelier, comme dans la rue, comme dans le faubourg, dans des sortes de couvents sans murs. Telle est la nécessité du travail collectif et l’effet de l'habitude, chez les couturières comme chez les abeilles.
PANEM... ET CIRCENSES
Dans les gargotes, les repas sont plus prestement expédiés que dans les jardins, car il y a une grande et importante cérémonie à accomplir, qui est celle de la promenade le long de la rue de la Paix, de l’avenue de l’Opéra ou des boulevards, entre la Madeleine et le carrefour Drouot, à peu près. Cette promenade dure un quart d'heure au plus; aussi, comme elle comprend des arrêts devant les boutiques, des conciliabules stationnaires, et parfois de gaies prises de bec avec des passants qui veulent rire ou préméditent des aventures, ne faut-il pas croire que les ouvrières parcourent chacune un si long chemin. Elles n'en prennent que le fragment qui avoisine immédiatement leur maison. L'ouvrière ne s’intéresse, en général, qu’à la concurrence proche et ne s’inspire que de ce qui se passe dans un rayon restreint. Aussi jette— t-elle volontiers un regard à la devanture des boutiques (bien que celles-ci leur livrent rarement des idées); mais, dès qu’il s'agit d’aller voir une vitrine du quartier voisin, cela devient tout de suite une expédition lointaine, grave, et qui nécessite le chapeau et les gants : par exemple, une ouvrière du quartier de la Paix, pour examiner un étalage rue Royale, ou une couturière de la rue du Quatre-Septembre, pour faire un tour jusqu’à la rue de la Paix.
C’est pendant le dernier quart d’heure que l’on voit réapparaître les types du matin, mais, cette fois, avec le rose aux joues, les yeux brillants, la marche capricieuse, des bras accrochés les uns aux autres, des arrêts inattendus et des temps de galop fantasques. Elles ont repris possession de la rue. C’est leur salle de récréation et l'annexe naturelle de l'atelier. Celles qui ont mangé dans la maison dériboulent les escaliers pour se joindre à ces cortèges pendant les quelques minutes de grâce. Les petites couseuses sont « remontées »,
mécaniques intelligentes et fiévreuses, et ce moment de divertissement, qui interrompt à peine leur mise en train, est presque, au contraire, l'accélérant d’un état énervé qui ira croissant jusqu’au soir.
Pour être un peu moins incomplet quant aux « questions sociales », qui ne feront pour ainsi dire point partie de ces pages-ci, il est à mentionner que, depuis quelque temps, il s’est fondé un ou deux restaurants de dames seules, un sur la rive gauche, et un sur la rive droite. Celui-ci, aux abords du Palais-Royal, a réuni une clientèle de trois ou quatre cents femmes, couturières ou aussi téléphonistes et comptables. Elles y trouvent f avantage moral d’une compagnie plus réservée et l’avantage matériel de nourriture peu coûteuse et de qualité suffisante. Mais l’endroit, assez triste, avec son Christ au mur, ses parois grises et ses tables de réfectoire claustral, ne saurait nous captiver longtemps comme bien typique du monde que nous étudions. La grande masse demeure plus portée à la liberté et aux turbulences, dans des établissements où les vertus ne sont pas plus menacées qu’ailleurs.
De même, sans trop nous appesantir sur les données économiques, nous noterons que des ouvrières prennent là, ainsi que dans telle modique maison de bouillon, des repas qui peuvent coûter entre une douzaine et une quinzaine de sous : six sous de viande, quatre sous de légumes, deux sous de pain, un carafon; parfois plus, parfois moins encore. 11 est incontestable qu’à Paris, l’ouvrière à quatre francs la journée ne trouve nulle part où bien se nourrir. 11 est incontestable que tout, ici, coûte cher pour ce que cela vaut, et que si d’abominables Auvergnats, d’innomables Limousins font des fortunes dans de malodorants mannezingues, ce
PANEM... ET CI R CEN SES
n'est pas en fournissant des victuailles de choix, ou même simplement des denrées saines et des cuisines honnêtes aux estomacs de souris des petites Parisiennes.
Les pauvres sont dociles vis-à-vis de la pire tyrannie, celle des bas fournisseurs qu’ils enrichissent. C’est peut-être par là qu’il serait le plus logique et le plus urgent de commencer les grèves. Mais la plupart des révoltes humaines visent trop haut. . .
Telle est, dans son ensemble et dans ses traits principaux, la vie extérieure des ouvrières, c’est-à-dire ce qu on en peut constater jusqu’au soir, en dehors de 1 atelier. Elle est bien simple et bien régulière, sous des apparences mouvementées, et bien modeste sous le voile trompeur de la gaîté, de la jeunesse, ou de l’entraînante fièvre qui gagne et anime même celles qui déjà avancent en âge (car comparez, par exemple, 1 allure d’une vieille paysanne et celle d’une vieille ouvrière de Paris !). Mais celte vie de production extrême sous la poussée impérieuse, affolante, de la saison parisienne, cette vie en même temps agitée et restreinte, brillante et monotone, gracieuse et capiteuse à la surface, et ingrate la plupart des heures en dehors du centre éblouissant, cette vie est essentiellement sympathique et il en émane de puissants effluves de gentillesse, d affectueux naturel et d’instinctive délicatesse. C est Paris, cela, et quand on y a un peu vécu, quand on s’y est trouvé un peu mêlé, sans en ignorer les dessous, sans être dupe des apparences, on le ressent et on 1 aime profondément.
Les déchets, les angoisses, la combustion forcée de toutes ces petites flammes qui brûlent trop vite, les naufrages même,
et quels tristes naufrages! — on n'ignore rien de cela. De même, dans ces foules de femmes où abondent la jeunesse et la
grâce, où se rencontre souvent la beauté rare, il n’y a pas que la fraîcheur et l’intrépidité confiante des années d’envol. Hélas ! si l’on regarde attentivement, à la remontée du soir, ces femmes et ces filles à la démarche fatiguée où subsiste un peu charbonnante un reste de l’ardeur du travail qmtté, I on constate trop aisément un vaste assortiment d’anémies, une trop riche collection de métrites, et tout le luxe de Paris, si l'on s’appesantissait là-dessus, aurait des dessous analogues à ceux de la vie des privilégiés eux-mêmes. Mais il y a d’autres occasions pour traiter ces gravités et des spécialistes en ces choses, et un petit livre d’art serait ridicule à sortir de ses constatations de raffinement et d’invention merveilleuse.
Pourtant, comme les roquentins et les plaisantins érotiques ont dépeint, ou s'imaginent ce monde sous les couleurs d’une sorte d’armée de la galanterie où le coureur d'aventures n'a qu à pêcher, nous voulons encore ajouter une touche à l’esquisse.
De même que nous verrons plus loin les chefs de grandes entreprises déployer les plus remarquables qualités d’organisation et d’invention et engager au profil du prestige de Paris et d'un art français des plus importants une lutte très belle, de même leurs plus humbles et leurs plus obscures auxiliaires sont, dans leur ensemble, aussi ardentes à la tâche que sérieuses dans leur vie souvent bien précaire et bien inquiète.
Elles ne sont pas plus soustraites que d'autres aux passions, et pas moins exposées aux tentations de toute femme. Mais, suivant le mot célèbre, aux vertus qu’on exigerait de l’habilleuse, combien de femmes seraient dignes d’être au nombre de celles qu’elle habille? En réalité, elle est aussi éloignée de la bêlante Jenny l’ouvrière de la romance, que de la petite noceuse des opérettes.
PANEM... ET CIRCEASES.
Il en est plus d'une, sans doute, qui sombrent et se fourvoient. Mais on peut dire que l’immense majorité se débat courageusement dans la vie et supporte avec vaillance sa part de charges et de difficultés. Beaucoup de ces petits êtres sont infiniment timides sous des airs évaporés, et vont obstinément un petit chemin réglé et monotone, avec, cependant, tout ce qu’il faudrait pour se livrer aux aventures. On ne connaît pas assez les ressources de bonté, de dévouement, de belle endurance, de sobriété et de modestie de l’Ouvrière; tout livre un peu soigneusement fait sur elle tournera toujours au sérieux et ne sera rien moins que provocant.
Cela n’empêche pas qu’à côté de ces traits assez graves, il n’y en ait de beaucoup plus gais et de beaucoup moins austères, car ce n’est pas l’hypocrisie qui est le défaut de toutes ces femmes, ce serait plutôt une certaine faiblesse sentimentale.
Elles ont la parole leste, et elles ne demandent qu’à se laisser aller aux coups de cœur.
Le poireau l’atteste, une fois le soir venu et l’heure de quitter l’atelier près de sonner. Cet honnête nom de légume à pot-au-feu désigne, en fait, d’une façon à la fois ironique et tendre, la plus ou moins longue attente à laquelle se livre, en face de la maison de commerce, ou dans le voisinage, l'amoureux jeune ou mûr, passionné ou frivole, riche ou pauvre, de qui le simple caprice ou le vrai sentiment décideront de toute une vie.
Vers sept heures, ces poireaux commencent à pousser entre les dalles du trottoir de la rue de la Paix, de l’avenue de 1 Opéra, delà rue Royale, delà rue du Quatre-Septembre, delà rue de Rivoli. Alors, à chaque instant, se voit cette jolie scène : le poireau lève des yeux anxieux vers la fenêtre d'un magasin
ou d’un atelier, et peu d’instants après apparaît à celle fenêtre éclairée une silhouette à la riche chevelure, qui fait, de la tête, des oui, ou des non, indique avec les doigts des directions ou des heures. Des heures, lorsqu'il y a quelque veillée ou quelque surcroît de travail inattendu ; des directions lorsqu’il s’agit de dépister une parenté, une camarade ou même un rival... Ah! la jolie comédie que cette pantomime entre le légume et la fleur!
Le reflux du soir, sur ces entrefaites, a commencé, et de sept heures jusqu’à des heures variables suivant les saisons, les mêmes fleuves remontent vers leurs sources. D'abondantes fournées sortent des portes cochères, avec une allure généralement frileuse, car l'on sort de la serre chaude des ateliers. Les conversations, dans les groupes, sont sensiblement plus animées que le matin, soit que l'on se détende les nerfs avec des plaisanteries et de grands rires, soit que l’on exhale des récriminations et que l'on proteste contre des dénis de justice, que l'on commente de menus et importants incidents de la vie d’atelier.
Line heure se passe, pendant laquelle la rue est encore presque entièrement conquise par l’ouvrière et lui emprunte une physionomie à part. Les ribambelles d’apprenties ont des allures encore plus étonnantes aux lumières. La rentrée se prolonge et se fractionne, toutefois, beaucoup plus que l’arrivée, car le travail, à Paris, commence dans le prévu et finit dans l’imprévu.
Jadis, des groupes d’ouvrières rentraient parfois fort avant dans la nuit, où leurs rires et leurs voix claires tintaient à travers le silence. Maintenant que les veillées ont été fort restreintes, ces nocturnes animations sont infiniment plus rares, et c'est généralement entre neuf et dix heures que, avec le
PANEM... ET CIR CENSES
besoin d’affection qui est clans ces gentilles natures, on se quitte sur de grandes embrassades et de longs adieux pour jusqu’au lendemain matin.
Un spectacle adorable, vraiment unique, est, malgré cela, offert à l’observateur, par les beaux soirs, au moment du « coup de feu », c’est-à-dire au plus fort de la saison d’été.
Alors, la rue de la Paix, entre toutes, prend une poésie exquise. A-t-on jamais à son propos employé ce terme? Je ne sais. Fera-t-il sourire? C’est possible, mais il est strictement conforme à la beauté réelle des choses, et c’est un poète moderne qu’il faudrait pour rendre ces sensations en images plus entraînantes que nos sèches constatations.
Car il n’est pas de Venise, il n’est pas de Veddo, il n'est pas de Séville, il n’est pas, en un mot, de ville de luxe et d’amour qui ait, dans un air plus fin et plus lumineux, épandu plus séduisantes idées de grâce vive et de fête légère. Du moins, ce sera l’impression de tout œil et de tout cœur passionnément parisien. Dans cette « grande semaine » qui précède le Grand Prix, jusqu'à minuit cette sorte d’enchantement brille et persiste chaque soirée. L’accahlante chaleur a fait place à une tiédeur plus caressante. Le ciel clair, les réverbères brûlant à pleine flamme, les fenêtres tout éclairées de tous les magasins et de tous les ateliers semblent avoir retenu le jour, qui lui-même, en cette saison, s’éloigne comme à regret, mais un jour plus délicat et plus mystérieux que celui des journées. Derrière ces parois de lumière que forment les façades et qui paraissent encore plus éblouissantes grâce au soubassement sombre que forme la ligne des boutiques fermées, ou sent la féerique fièvre des belles robes qui s’achèvent comme dans un conte, la hâte joyeuse des expéditions. A
tels entresols, on perçoit des silhouettes affairées qui s’empressent autour de claires étoffes drapées sur les mannequins; à telles fenêtres ouvertes, des mains se lèvent et s’abaissent d’un mouvement régulier et actif, tirant et piquant l’aiguille. On est vraiment dans le royaume des doigts de fées, et rien ne manque à la fête, car à des balcons apparaissent de blanches et blondes figures, et l’on devine plus qu’on ne l’entend le murmure musical des ruches en activité, et du haut en bas d’une des plus célèbres de ces ruches, les fleurs qui décorent toutes les croisées procurent ce plaisir rare : la vue d’un jardin illuminé la nuit.
La rue, en même temps, ne demeure pas moins attrayante que ses scintillantes parois. Elle est sans voitures et pourtant vivante, sans passants et malgré cela pleine de monde. A tout instant sortent et rentrent des ouvrières, des coursières, des livreuses. Des grappes de femmes qui viennent de prendre un tardif et rapide dîner et se récréent quelques secondes, se promènent comme à l’heure de midi. Les attentes qu’engendrent les petits romans ne manquent que de guitares, et le plus jeune calicot qui languit pour la plus modique des apprêteuses devient presque un personnage de Marivaux. Enfin, que dire! les fières modistes elles-mêmes consentent parfois à descendre prestement dans ce salon de la rue, pendant l’éclair de temps qu’il faut pour dire un bonsoir et différer un rendez-vous, et les profanes — s’il en était à celte heure et en ce lieu — pourraient admirer leur casque opulent et léger d’ébène ou d’or, que jamais elles ne laissent voir en plein air pendant la journée.
Parfois, dans cette saison-là, et surtout le samedi soir, lorsque ateliers et magasins s’éteignent, on peut se trouver surpris par le brusque et sifflant frôlement d’une bicyclette
P AN EM... ET C IRCEN SES
sortant d’une de ces grandes maisons et montée par une intrépide qui s’en va, ignorant les terreurs nocturnes, vers des banlieues.
La bicyclette, depuis une quinzaine d’années, a changé profondément la vie et les divertissements des femmes de la couture et de la mode; elle a imprimé à leur vie sentimentale un tour absolument différent de celui qu’elle avait autrefois. Elle a été un bienfait pour les isolées, les indépendantes; et à celles à qui la solitude n’est pas favorable elle a donné plus de confiance, de décision et de défense contre les surprises. Ce qu’elle a retiré au romanesque, elle l'a rendu à l’émancipation.
Au reste, comparée à celle d’époques encore récentes, la vie des ouvrières de l’élégance est infiniment indépendante. Le temps des veilles a été diminué dans une proportion considérable, nous croyons meme qu’au point de vue des intérêts luxueux de Paris on a peut-être exagéré la réaction contre les vieux usages. Les rapports avec les patrons et patronnes sont moins familiaux que naguère, mais dans beaucoup de cas il n’y a à ce sujet que demi-mal, car certains ne retenaient des devoirs de chef de famille que la parcimonie et la rigueur. Enfin, incontestablement une liberté plus grande règne, et quelques chefs d’entreprise affirment que le travail en est rendu plus difficile. Cependant, si nous considérons les résultats, on avouera que Paris ne cesse de produire d’abondantes merveilles et que jamais on n’a poussé plus loin la délicatesse de la main-d’œuvre : c’est donc que la moins grande contrainte n’a pas produit de si mauvais fruits.
Un trait curieux, tout à fait charmant et caractéiûs tique de ces nouvelles façons de vivre, et en même temps un des
incidents les plus typiques et les moins connus de la vie des ouvrières est la célébration de la fête de la Sainte-Catherine, un des derniers jours de novembre. Jadis les couturières et les modistes célébraient assez pauvrement la fête de cette bonne sainte. Toute la festivité se bornait à quelques charges et à quelques amusements à la dérobée, en cachette des patronnes qui, lorsqu'elles étaient magnifiques, accordaient une heure de moins de travail dans la soirée.
Aujourd’hui, les ouvrières et les employées ont vraiment, dans la plupart des maisons, conquis leur fêle de la façon la plus admise et la plus large. Quelques chefs et maîtresses de maison se sont montrés libéraux et affectueux dans la reconnaissance de cette liberté; et ils participent aux réjouissances d une façon qui leur sera comptée dans le ciel.
Le matin, vous reconnaîtriez, sans almanach, que c’est la Sainte-Catherine rien qu’à l’inspection des voilures des quatre saisons et à l’allure plus allègre, plus bruyante, des jeunes filles. A neuf heures du matin, les rues des grands quartiers de l'élégance ont presque le même aspect de fébrilité qu'en plein midi. Les marchandes de fleurs ont ce jour-là dans leur assortiment des brassées de petits piquets de fleurs d’oranger : bouquets emblématiques, ironiques parfois, que l’on s’accrochera au-dessus de l’oreille; il y a, pour la grosse gaîté, quelques bouquets de pissenlits qui seront arborés par celles qui ont la fonction habituelle de boute-en-train. Enfin, comme c’est le moment des chrysanthèmes, chaque atelier en conquiert, par petites liasses, de véritables hottées.
Aussi, dans la journée, lorsque les ouvrières, les apprenties, les rassortisseuses vont en courses, elles sont fièrement pavoisées de ces fleurs éclatantes; elles en ont des touffes à la ceinture, au corsage, à l’épaule, dans les cheveux. Et
PANEM... ET CIRCENSES
véritablement, ce sont à chaque pas, dans la rue, des rencontres exquises de jeunes personnes aussi fleuries que des Ophélies, mais vouées à de moins cruels destins. Elles sont ainsi adorables et féeriques, et pourtant elles passent inaperçues dans la foule, car Paris, toujours préoccupé, ne remarque rien.
Dans l'intérieur des maisons, on travaille un peu pour la forme, mais le plus joyeux tumulte règne dans les ateliers et les salons d’ordinaire les mieux disciplinés. Dans l’aprèsmidi, les langues marchent de plus en plus vile, les fourmillements dans les jambes et l’impatience des petits pieds s’accentuent. A partir de cinq heures, les bonnes et charmantes petites folles sont déchaînées. Si une cliente s'aventure alors, elle est vite mise au courant, et elle comprend volontiers que le mieux qu’elle a à faire est de revenir le lendemain. Elle serait sûre d’être servie avec les habituels égards, mais laquelle aurait la cruauté d’interrompre de tels jeux?
Les profanes sont sévèrement exclus alors de ces gaîtés féminines. Toutefois, nous avons eu la rare bonne fortune de pouvoir parcourir une des plus grandes maisons de Paris à cette heure rituelle, et cette maison se trouvait être celle où les choses se font le plus largement.
Nous avions la sensation charmante et inattendue d'assister à des fêtes et à des traditions du moyen âge dans le luxueux décor d une maison moderne, éblouissante de lumière électrique, et féminine au suprême. Les magasins avec leurs vendeuses et leurs essayeuses fleuries, au teint animé, s’emplissaient d un ramage d écolières. Des enfants heureuses jouaient parmi ces femmes. Des déguisées faisaient irruption dans les salons, venant des ateliers, et ce n’était pas la
moindre surprise de voir ainsi des scènes de carnaval parmi les ordinaires accessoires d'une maison de commerce. Quant aux ateliers eux-mêmes, ils étaient tout frémissement, tout rumeur de mascarade, tout tourbillonnement de danses. Dans celui-ci, un orgue de Barbarie faisait frénétiquement valser les jeunes ouvrières, qui, toutes, s’étaient parées de cbiffons clinquants, coiffées d’étranges chapeaux de légers papiers colorés et plissés. Dans un autre, sur une estrade, figurait le couronnement d’une rosière, avec maire de village, garde champêtre, assistance fantaisistement rustique, et proclamations burlesques à son de trompe, tandis qu’un tambour de quatre sous ponctuait de ses grêles roulements les plaisanteries les plus salées, et, il faut le dire, les plus franchement comiques : tout l’atelier avait dû collaborer à ces rédactions, et figurez-vous ce que peut inventer un atelier de Parisiennes lâchées en pleine fantaisie. Et dans les autres salles, tables rangées, tout ce qui rappelle plus ou moins le travail écarté et dissimulé, c’était chaque fois une nouvelle invention drolatique ou ingénieuse. 11 y avait aussi des buffets, et sur des nappes blanches, des bouteilles de champagne, offertes par les patronnes, des friandises de toute sorte remplissant des couvercles à cartons de soieries, provenant des cotisations, apportaient à ces grandes et gentilles enfants, pour une couple d'heures, l’illusion des plus princières délices.
« Elles songent à cela trois mois à l’avance! » nous dit la maîtresse de la maison.
Comment pourrait-on décrire l’expression extraordinaire de ce va-et-vient trépidant à travers les couloirs, les escaliers de tout un vaste hôtel en liesse? l'étonnant spectacle de tous ces visages aux yeux brillants, au rire intarissable? ces voix, ces chants, ces grincements d'orgue, ces explosions de joie écla-
LES H INES F i ■* JG LILLE
moindre surprise fie voir ai; ■ scènes de carnaval parmi les ordinaires acc< . ires laisoi de commerce. Quant
au? ateliers eux-rnèmes ent ;t frémissement, tout
rumeur de mascarade, oillot -ment de danses. Dans
celni-o, un rue de > .-.«•*• fai; frén tiquement valser
les jeunes ouvrières. ; Veut es. - • ! aient parées de chiffons
clii ; a. i eu idées ;ii ux de légers papiers
( .rés i i • .> nu- estrade, figurait le
coun n » le village, garde
u*i- ; c. et proclama-
m tambour de .1 t 0 les plaisan- ; chement lions,
jim rmes
«.;* Et m , tables
, i cjt f ijiell*; plu noir le travail écarté
> m était pc >is une nouvelle invention dro-
lé • , >s, d bon; Iles < champagne, offertes par
• mm - idisf le toute sorte remplissant des M s i soie; provena des cotisations,
j pot < : gi ’nfant' me couplé
*n ce ! us dit la
• dinaire de
t - escaliers de
... | j ; . \ -• -j i. de tous ces
.iÿf faux vt ■ usable? ces voix, ces
chu;:!.-, , lin» • : • a .. plosions de joie écla-
JrXfNOO/j COUPjbOlM
PA.NEM... ET CIRCENSES
tant sur le général brouhaha? C’était entraînant et attendrissant. A ce moment-là, dans toutes les grandes maisons, sainte Catherine était fêtée par des milliers de frimousses, pour quelques fugitifs instants heureuses et oublieuses : ici un congé de la soirée état; accordé; là un dîner tout à fait somptueux allait être \i; ici encore, c’était une véritable soirée, avec le cérémonial en régie. Paris a de ces choses spéciales, inconnue' lui, .blés lorsqu’on y réfléchit un peu.
A la soi lie des ateliers, ce soir-là, la remontée habituelle avait un accent particulièrement joyeux, et les conversations, les interpellations, les malicieuses effronteries aux passants, les fleurs dans les cheveux, les cheveux en coup de vent et les roses rouges aux joues pouvaient faire dire à Paris, étonné, ignorant de ses propres beautés et de ses particularités les plus tranchées : .« Qu’est-ce qu’elles ont donc, ce si ir, toutes mes petites ouvrières? »
PANEM... ET CIRCENSES
tant sur le général brouhaha? C’était entraînant et attendrissant. A ce moment-là, dans toutes les grandes maisons, sainte Catherine était fetée par des milliers de frimousses, pour quelques fugitifs instants heureuses et oublieuses : ici un congé de la soirée était accordé; là un dîner tout à fait somptueux allait être servi; ici encore, c’clait une véritable soirée, avec le cérémonial en règle. Paris a de ces choses spéciales, inconnues, admirables lorsqu’on y réfléchit un peu.
A la sortie des ateliers, ce soir-là, la remontée habituelle avait un accent particulièrement joyeux, et les conversations, les interpellations, les malicieuses effronteries aux passants, les fleurs dans les cheveux, les cheveux en coup de vent et les roses rouges aux joues pouvaient faire dire à Paris, étonné, ignorant de ses propres beautés et de ses particularités les plus tranchées : « Qu’est-ce qu’elles ont donc, ce soir, toutes mes petites ouvrières? »
HHi
MECANISME
' i Par; est un immense
drgaitiMne. <. ne qc icu:,.' pion soit la façade, célèbre l'enseigne, achalandés et mouvementés les salons de vente, on ne peut avoir une idée complète d’une telle énorme et complexe activité, tant qu' m n’a pas visité une ou plusieurs de ces maisons, de la cave jusqu'aux toits.
C'est la partie visible qui est relativement exiguë et la partie cachée qui est gigantesque. Telle maison qui ne semble consister qu’en un petit nombre de salons assez réduits, occupe en réalité tout un immeuble où près de huit cents femmes •. t en perpétuel travail et ébullition. 1! \ a plus
MÉCANISME
Une grande maison de couture à Paris est un immense organisme. Quelque somptueuse qu’en soit la façade, célèbre l’enseigne, achalandés et mouvementés les salons de vente, on ne peut avoir une idée complète d’une telle énorme et complexe activité, tant qu’on n’a pas visité une ou plusieurs de ces maisons, de la cave jusqu’aux toits.
C’est la partie visible qui est relativement exiguë et la partie cachée qui est gigantesque. Telle maison qui ne semble consister qu’en un petit nombre de salons assez réduits, occupe en réalité tout un immeuble où près de huit cents femmes sont en perpétuel travail et ébullition. Il y a plus
d’une analogie entre cette organisation et cette vie et celles d’un théâtre, où la scène et la salle ne représentent parfois que le quart de l'espace consacré à préparer le spectacle. Les salons de vente sont à la fois la salle et la scène; les manutentions et les ateliers sont l’envers du « théâtre ». Pour mieux comprendre les pièces qui se jouent, c’est par 1’ « entrée des artistes » et 1’ « administration » que nous pénétrerons tout d’abord.
Toute robe a son état civil. De volumineux registres reçoivent la mention et le prix des moindres éléments qui concourent à son achèvement. Le détail en est parfois complexe et minutieux de façon à surprendre. Etoffes, doublures, garnitures de toutes sortes arrivent à former la vingtaine de lignes d’une addition respectable. Ces éléments, qui sont devenus, de notre temps, d’une richesse et d’une variété inconnues naguère et qui vont jusqu’à emprunter aux règnes végétal, animal et minéral ce qu’ils offrent déplus précieux, on les a tous sous la main, dans les locaux de la manutention.
La manutention est donc, à proprement parler, le cœur même de cet organisme, puisqu'elle envoie à toutes les autres parties les substances nécessaires à leur activité. Aussi est-ce un va-et-vient perpétuel entre le magasin et la manutention au moment où se discute une commande. La discussion du prix d’une robe comporte, avec certaines clientes, un échange d'observations aussi serré, des calculs d’équilibre, des additions, des retranchements, des substitutions aussi laborieuses, qu’entre un ministre des finances et une commission du budget pour apporter au Parlement un crédit présentable. On discute pied à pied une garniture et on livre des batailles désespérées sur la qualité d’une doublure. Il est de riches
MÉCANISME
personnes qui réussissent ainsi à mettre tout un personnel sur les dents, et les rapports deviennent alors tendus entre les vendeuses et les manutentionnaires.
On imagine d’après cela les qualités d’ordre et de patience qu’il faut aux femmes chargées de ces fonctions. Dans certaines maisons, des hommes leur sont associés pour ces travaux de comptabilité et pour ceux du maniement des «marchandises» ; dans d’autres, les mains féminines exclusivement alignent des chiffres, dispensent des étoffes, mesurent, pèsent, coupent, dosent les matériaux innombrables et incessamment renouvelés.
Tiraillées entre les parties extérieures de la maison et ses parties profondes, entre le magasin qui commande et les ateliers qui demandent, entre les multiples fournisseurs qui approvisionnent et les ouvrières qui consomment; soumises aux exigences de celles qui achètent et aux tâtonnements de celles qui créent; ayant, par-dessus le marché, à tenir un compte rigoureux de tout ce qui leur passe par les mains, leur est emprunté, rendu, redemandé; devant conserver tout cela en parfait état de fraîcheur et en qualités scrupuleusement conformes, on devine quelles doivent être les vertus spéciales que possèdent les bonnes manutentionnaires.
Aussi ont-elles une nature et un tour d’esprit à part. Il leur faut le flegme et la résistance, la fermeté et la souplesse, et une particulière dextérité et rapidité manuelles, pour arriver à débiter régulièrement, inscrire sans erreurs, se rappeler sans hésitations les objets multiples dont elles ont la garde, et qui sont également fantastiques à supputer, qu’on les examine par le détail ou par l’ensemble. Une manutentionnaire n’a pas le temps d’être aimable et elle n'a pas le goût d’être gaie.
Comment s’attarderait-elle en des gracieusetés et des politesses quand il lui faut répondre à vingt personnes à la fois et quand, dans la pleine saison, les exigences affluent toutes en même temps, également impérieuses, également pressées? Comment parviendrait-elle, non à être gaie, mais simplement à conserver quelque égalité d’humeur quand il lui faut avoir une perpétuelle tension d’esprit pour se rappeler les numéros de cent modèles de passementerie ou de dentelle, la place où se trouve à point nommé telle marchandise, et quand, d’une erreur d’inscription, de la mauvaise interprétation d’une demande jetée dans le coup de feu, de 1 oubli momentané de mentionner quelque métrage levé sur une pièce d’étoffe, peuvent résulter pour elle de véritables drames, des recherches interminables, des responsabilités à s arracher les cheveux?
Songez à la gravité de ceci, par exemple : une dentelle presque identique à une autre, mais différente de prix à quelques centimes, et avec une variante minuscule dans le dessin, est fournie dans un costume au lieu de celle qui avait été choisie. La cliente s’en aperçoit, s’en plaint à la vendeuse; échange d’explications sans fin qui peut aller jusqu’aux propos les plus mouvementés et aux larmes. Il faut tout défaire, repasser par tous les contrôles qui accompagnent l’emploi de la plus petite fourniture. Recherche chimérique de celle des deux parties adverses à qui doit être imputé, soit l’ordre mal donné, soit l'erreur dans l'exécution de l’ordre. La bonne foi féminine arrangeant les choses à sa manière, il naîtra de là des rancunes qui jamais plus ne désarmeront . La manutentionnaire aura plus d’un moyen pour se venger et mettre la vendeuse hors d’elle-même, tout en conservant à son égard une courtoisie, une déférence aussi parfaites que vinaigrées.
MECANISME
Autre exemple : légère erreur dans l’inscription d'un métrage levé sur une pièce d’étoffe. Ces inscriptions se font sur le carton qui contient cette étoffe, ou sur ['encartage qui l’enveloppe; puis elles sont reportées sur un registre spécial. Lors du règlement de l’emploi des marchandises laissées « à condition », il s’engage alors entre manutentionnaires et placiers de nouvelles et homériques contestations. Comment, tout cela se produisant toujours dans les périodes d’ébullition, la femme chargée de ce travail et soumise à ces tiraillements ne deviendrait-elle pas bientôt impersonnelle, amorphe comme ses marchandises, implacable comme ses chiffres?
Placée au centre du mouvement, elle n’a aucune des satisfactions de l’amour-propre que peuvent avoir les vendeuses, aucune des ivresses de la ci’éation que peuvent éprouver celles qui inventent ou qui exécutent. Son œuvre est entièrement d abnégation, de mécanisme et d'activité obscure. On ne lui sait aucun gré de travailler avec une rapidité merveilleuse, de distribuer mille objets divers dans des proportions incessamment variées, avec une précision de machine pensante, puisque c’est là simplement sa fonction et son devoir. En revanche, on lui fait des crimes de ses moindres défaillances, puisqu’elles peuvent amener des temps d’arrêt désastreux dans le mouve- « ment tourbillonnant, affolé, mais toujours logique de la ruche. Personne ne la voit du dehors, personne ne la complimente de l’intérieur; elle est inconnue à sa clientèle, indifférente pour ne pas dire hostile au personnel. 11 ne lui servirait à rien d’être de bonne composition, puisque cela lui nuirait, au contraire, dans l’exercice imperturbable de sa fonction. Il serait tout à fait superllu qu elle fut jolie — aussi ne l’est-elle pas.
Du moins, si elle l’est, admettons qu elle cache son jeu.
Elle redevient peut-être jolie en redevenant femme et en rentrant chez elle. Mais tant qu’elle est mécanique à manipuler, couper, trancher, appeler, inscrire, c'est une personne acide, revêche, aux traits contractés, ne souriant que lorsqu'il s’agit d’être amère, et quant aux recherches de la coquetterie, elles produiraient sur sa personne effacée et affairée le même effet que, sur la vieille et pratiquement simple robe noire qu’elle porte, une des riches garnitures qu’elle débite.
Une grande manutention est à la fois un laboratoire d’anthropométrie et un entrepôt de tout ce que produisent, au cours de la saison, les innombrables industries afférentes à la toilette.
De même que dans les services anthropométriques, chaque sujet a son signalement détaillé, chaque robe, dans une maison de couture, a sa fiche où les plus subtiles indications sont portées. C est le bulletin qui naît en même temps que la commande et accompagne la robe jusqu'à son complet achèvement et à l’établissement définitif de son prix de revient. Ce bulletin est détaché d’un registre à souche qui conserve le double de toutes les choses spécifiées sur cette feuille volante. Numéros d’ordre, nom et adresse de la cliente, noms de la vendeuse, de l’essayeuse, heures convenues pour l’essayage, spécification des étoffes et des accessoires employés, leurs prix; ratures et rectifications à l’encre rouge, si l’on s’est avisé, à la réflexion, d’un changement génial dans la nuance ou la nature d’une ornementation ; il y a de tout sur ces états civils. Il y a même, très discrètement, mais avec beaucoup de précision, celui de la destinataire elle-même du costume, car si, dans l’intervalle dune saison, une cliente habituelle a changé de nom par suite d’un mariage, son nom ancien et son nom nouveau sont
MÉCANISME
inscrits jusqu’à ce que celui-ci soit bien entré dans toutes les mémoires. Ainsi l'histoire naturelle d’une robe se pourrait écrire d’après le fameux livre à souche, et l’on y trouverait, par surcroît, un peu de l’histoire même de celle qui la porte.
Ce livre à souche est un véritable armorial. Les grandes maisons parisiennes pourraient le considérer, dans tous les sens du mot, comme leur livre d'or. Les plus célèbres noms de la noblesse, de la finance, de la politique — et même de la littérature, si osé que cela soit à dire — y figurent avec accompagnement de soieries, de dentelles, de fourrures et de chiffres rondelets. Comme il se produit ce perpétuel échange de réquisitions et de contributions que nous avons signalé entre le magasin de vente et la manutention, les noms sont à chaque instant prononcés, et par moments ceux qui voltigent dans l’air sont si brillants qu’on pourrait se croire dans une antichambre officielle, un jour de grande réception. La vendeuse aime à faire sonner les titres de ses illustres clientes, ne fut-ce que pour éblouir un peu la manutentionnaire, qui, elle, ne verra jamais la personne pour qui elle a prestement étalé sur le comptoir les articles demandés. Pauvre distributrice! Pour son imagination, à supposer qu’elle ait conservé encore un peu de cette faculté, la femme d’un célèbre poète et auteur dramatique ne se présentera que sous la forme d'une pièce de dentelle, et le nom d’une comtesse n évoquera en son esprit qu’un velours d'une certaine couleur — qu’elle n’aimerait pas, si elle pouvait se permettre d'aimer ou de haïr quelque chose.
Au reste, cela lui serait bien inutile d’avoir des préférences, puisqu’elle n'a pas besoin d’avoir de goût, que tout lui est dicté, et qu’elle délivre la substance première de chefs-d’œuvre qu’elle ne connaît point.
Son rôle est ingrat, comme l'on voit; mais il est extrêmement utile et précieux. Ses qualités font précisément l'infortune de sa destinée, car lorsqu'on la reconnaît habile, on se garde bien de la déplacer, et on ne juge pas des plus nécessaires de lui donner de 1 avancement. Elle a obtenu son bâton de maréchal quand elle est arrivée à la direction d’un rayon (comme ce mot, soit dit en passant, est bien trouvé, puisque nous sommes dans une ruche!), et elle restera trente et même quarante ans dans le même service, voyant se succéder des générations de vendeuses, sonner de nouveaux noms à la célébrité, créer, sous des vocables inédits, des marchandises qui se recommencent, et des débutantes timides prendre dans la maison peu à peu une autorité supérieure à la sienne. Cela ne diminue pas ses tendances à l’amertume.
Telle est la psychologie, en résumé, de la pauvre manutentionnaire. C’est la première fois que l’on aura aussi longuement parlé d’elle. Mais elle ne le saura point — et elle préférerait, d’ailleurs, un peu d’augmentation à tant de gloire.
La manutention, avons-nous dit, est, en même temps qu’un bureau de renseignements, un entrepôt de mille objets affluant, par l'intermédiaire de Paris, de tous les coins de l’univers et de toutes les régions de la France. Les fourrures y représentent l’Amérique, l'Asie centrale et les régions polaires. La soierie, si elle impose surtout la présence de Lyon, de Saint-Etienne et de Zurich, ne fait pas oublier, parfois, le Japon et la Chine. Le caoutchouc, malgré ses avatars nombreux et ses lointaines origines tropicales, y rappelle, ainsi que le coton, l’Afrique et l’Amérique du Sud. Les baleines et les boutons de nacre ne pourraient pas renier les profondeurs des Océans où furent arrachées à la vie les bêtes qui les fournirent. Enfin, il s’y distribue assez d’objets de
MÉCANISME
métal, depuis 1 or des boutons et des passementeries jusqu’à l’acier des agrafes ou des aiguilles, pour que les entrailles de la terre elles-mêmes aient travaillé pour la coulure, et les noirs mineurs pour les Parisiennes roses et blanches.
Les régions de la France! Celles du Nord fournissent les batistes et les mousselines; celles de l'Est, les broderies; celles de l’Ouest, les toiles et les coutils; celles du Midi, les soies; celles du centre, les passementeries et les rubans. D ’Elbeuf à Sedan, la marge est assez grande pour les draperies; d'Alençon à Calais, de l'Auvergne aux Vosges pour les dentelles, et de Lyon à la Picardie pour les velours.
Dans les robes complexes d’à présent, des industries complètes par elles-mêmes et des arts de toute sorte ont leur part de collaboration : la bijouterie, sous forme de boucles et d ornements ; l’article de Paris, sous forme de mille brimborions indescriptibles, paillettes, imitation de perles, de pierres précieuses; la fleur artificielle, par ses copies souvent surprenantes de la nature, et l’art des jardiniers à son tour, lorsqu’il s’agit d enguirlander, pour un soir, de fraîches et vraies fleurs une robe de bal ; la peinture, lorsqu’il faut les aquareller sur une traîne ou un corsage.
Enfin la manutentionnaire, et ceci vaut bien d’être noté à part, a fort à faire avec les parfums, car à présent il est d’usage que les costumes en soient imprégnés, et le nombre de sachets qui s’y dépensent est assez considérable.
Le fonctionnement même de cet immense roulement de marchandises, qui met en action peut-être la moitié du Paris laborieux, varie suivant les maisons et la direction qui leur est imprimée.
Voici, par exemple, une maison parmi les toutes pre-
mières. Elle recourt largement au système des marchandises «à condition ». C’est-à-dire une espèce d'emprunt régulier, consenti par les marchands d'étoffes et de garnitures, au couturier qui « lève», suivant les besoins, les quantités pour les commandes qui lui sont faites, et renvoie, après usage, pièces et cartons, les « placiers » déduisant, à des époques déterminées et après ces méticuleux contrôles auxquels nous avons fait allusion, les parties employées.
Dans une maison de ce genre, c’est un incessant va-etvient entre elle et la place. Un essaim de gamines et de commerçants en herbe est occupé tout le jour à courir Paris pour chercher, apporter ces énormes quantités de marchandises circulantes, dont on ne retiendra peut-être que le dixième ou le centième.
Il y a mieux : une d’entre ces maisons a à son service et paie sur son budget des jeunes hommes qui, en réalité, appartiennent à de grands magasins de soieries, mais n'ont pas trop de toute leur journée pour fournir aux demandes ininterrompues. C’est une note masculine (si le mot n’est pas un peu trop décisif pour des jeunes gens qui n’ont pas vingt ans et possèdent peu de moustaches) jetée dans ce milieu essentiellement féminin. Elle est amusante à voir et contribue au spectacle toujours changeant de cohue et de montées et de descentes tourbillonnantes qui ruisselle du matin au soir dans les étroits escaliers.
Ces pages de la nouveauté sont, les uns sérieux sous des apparences gaies, les autres très gais sous des apparences sérieuses. Sans doute, ils sont très affairés et très diligents, mais ils ont vingt ans et ce sont de jeunes loups à la porte de l’austère bergerie de la manutention. Ce serait peut-être dans ses transactions avec ces Chérubins de la hrocatelle que la
MÉCANISME
demoiselle aux marchandises cesse de donner à sa pensée l'insensibilité de son mètre, à ses regards le tranchant de ses ciseaux, et s’aperçoit, occasionnellement, qu elle a encore un cœur.
Une des particularités de ce système (je parle maintenant de celui des marchandises à condition), ce sont les casiers des vendeuses.
Leurs clientes aiment à se composer, avec leur collaboration, une toilette qui ne soit pas celle de leur meilleure amie — mais qui finit par lui ressembler plus ou moins. Alors ce sont des joules d'imagination. La cliente expose, la vendeuse propose — et la mode dispose! Des innombrables suggestions qui sont jetées ainsi sur le tapis, on retient toujours une liste de matériaux qui serait suffisante pour façonner et garnir une bonne vingtaine de costumes.
La vendeuse transmet ces demandes à la manutention de telle sorte que tout puisse être présenté et combiné pour le jour du rendez-vous pris. Or, chacune a son casier, ses docks de quelques pieds carrés où s’entassent ces matières premières d’une hypothèse. A celte occasion, il y a, entre la Manutention et la Vente, de beaux moments pour l’ironie et la féminine fureur.
Ces casiers bourrés des plus hétéroclites mélanges reflètent les caractères des vendeuses, précis, ou ambitieux, ou embrouillés, et ils ne contribuent pas médiocrement à donner a la manutention de telle maison son aspect déconcertant de désordonné dans l’ordre, de présence d’esprit dans un inextricable fouillis, et de méthode dans le chaos.
Un autre et non moins important établissement, celui qui représente la plus ancienne et la plus impériale dynastie de la couture, pratique un système et présente un caractère dia-
métralement différents. Elle fait fabriquer pour son usage exclusif des étoffes en quantité considérable eu égard à leur prix. A ses salons pour la vente des costumes est adjoint un véritable magasin d'étoffes, de dentelles, de matériaux de toute sorte, qui a ses vendeurs spéciaux et son autonomie. De cette façon, une femme peut sur-le-champ choisir tous les éléments de la toilette la plus luxueuse ; dans le stock où elle est ainsi à même de puiser, elle ne puise rien de moins que ce qu’on lui offrirait dans les plus grandes maisons spéciales, et qu’il faudrait plusieurs jours pour lui procurer. Elle y trouve même des choses introuvables. Aussi les manutentions ont-elles ici un aspect sensiblement plus ordonné, pour ne pas dire plus solennel.
Cette tradition de l’approvisionnement personnel a fini par accumuler dans de telles maisons de véritables richesses, car tout ne passe pas forcément de mode dans la capricieuse et fébrile « mode ». C’est ainsi que l’on nous montre ici un coffret, de dimensions relativement modestes, qui contient pourplusieurs centaines de mille francs de dentelles anciennes. De quoi faire l’orgueil d’un collectionneur — ou un beau jour le caprice d’une pincée d’élégantes.
Dans une autre maison, nous visitons la manutention des fourrures. Les pelleteries les plus diverses et les plus coûteuses s’y accumulent : un petit tas est sur une table, une soixantaine de peaux de zibeline, c’est-à-dire juste la quantité nécessaire pour faire un grand manteau de femme; chaque peau vaut un billet de mille francs.
La manutention comprend encore bien d’autres services, et présente bien d'autres aspects et d autres types, maintenant plus que jamais, les maisons s'étant mises à fournir à
MÉCANISME
leurs clientes beaucoup d’autres éléments de leur trousseau, lingerie, fanfreluches de mainte espèce, et jusqu’aux corsets — ceux-ci même ayant pris une spéciale importance. Mais nous avons essayé de retracer les côtés les plus vivants de cet organe essentiel.
Ce qui lui donne une de ses plus piquantes physionomies, c’est le flot perpétuellement renouvelé des fillettes, le mécanisme toujours remonté des petites apprenties, abeilles en herbe, dont la fonction est d’apporter aux abeilles ouvrières et à ces reines que sont les premières les substances qu'il faut pour l’élaboration de leur œuvre.
Les escaliers, les couloirs, frémissent de l’envolée continuelle de ces petites auxiliaires. Elles dégringolent les marches quatre à quatre, font un court séjour à l'approvisionnement, remontent, les mains chargées, redescendent, avec les mines affairées les plus drôles du monde, lorsqu’elles ne se livrent pas sournoisement à des parties de cache-cache et ne se font pas des niches formidables, quitte à être enlevées de la belle manière.
Les rebuffades, les attrapades, méritées ou injustes, les galops les plus violents, les savons les plus caustiques sont, il est vrai, supportés par elles avec la plus parfaite sérénité. L’apprentie est considérée comme un petit animal domestique, de sexe indéterminé, qu’on ne forme et ne dresse qu’en le bourrant, et d’ailleurs sans le souci pour cela de contribuer à son éducation, mais seulement de soulager une mauvaise humeur et de s’en prendre à quelqu un. Aussi, dans les moments de presse, l’apprentie est secouée et tarabustée d’une force suffisante pour dépouiller un prunier de taille raisonnable de la plus grande partie de sa récolte. Elle accueille ces orages de la mine la plus exemplairement docile,
ayant assez de force d'âme pour ne pleurer que dans les coins ou dans la rue, et assez de mémoire pour se venger secrètement à longue échéance. Sa vengeance ne manque pas d’aliments, car elle passe partout dédaignée, et on ne la rudoie que trop tard, quand on s’est aperçu de sa présence, et que déjà elle sait des choses !
Puis, il y a des moments de la journée où elle rentre dans les bonnes grâces de ses plus féroces supérieures. C’est 1 heure du goûter et des velléités de gourmandise. Alors, la « petite sotte », la « petite idiote », la « vermine », devient « ma petite Berthe » ou « ma bonne petite Hélène ». On se souvient qu’elle a un prénom et on y accole les adjectifs les plus caressants. Une complicité s’établit entre la vendeuse la plus altière et l’apprentie la plus expiatoire qui se montre une commissionnaire infiniment souple, complaisante et rusée. A ces instants, la petite a les mains encombrées d autres choses que de mercerie. Il n’est pas rare d’en rencontrer, dans la rue de la Paix, entre les quatre et cinq heures, qui rapportent dans leur tablier tout un assortiment de sandwichs et de pâtisseries, avec, épinglé à chaque ration, le nom de la destinataire, inscrit sur un bout de papier à rubans.
Narquoise et soumise, ambitieuse et humble, pas formée et déjà très au courant de la vie, gamine de Paris, en un mot, l'apprentie est vraiment à la hauteur de toutes les missions que l’on veut bien lui confier. Seulement, si, pendant l’été, on l’envoie chercher un bock, elle en boit la mousse en chemin.
Toute cette vie, avec son activité surchauffée, à laquelle succèdent quelques grandes accalmies, avec ses drames, ses comédies, ses secousses qui l affectent tantôt en joie, tantôt
MÉCANISME
en crispations enervées, tout comme un organisme humain, se condense, quelle que soit la grandeur du local, dans un espace relativement restreint et compact. Une maison de couture qui occupe six etages de façade et déborde encore de trois ou quatre cotes sur tout, ou partie des cours intérieures est pleine à n’y pouvoir loger vingt personnes de plus.
Cela s’explique par la nécessité des collaborations incessantes, par l'impérieux besoin d’avoir sous la main tous les services sans perdre une minute. Les grandes maisons, celles qui ont la vogue pour 1 élégance et les ouvrages particulièrement recherchés et soignés, ne peuvent faire travailler au dehors. 11 leur faut en passer par 1 obligation d’avoir des ateliers de cinquante mille francs de loyer et plus.
En revanche, quelle palpitation superbe, quelle intense et puissante vibration anime, du haut en bas, tout cet immense appareil ! On y produit des choses incomparables et que 1 étranger ne peut imiter, parce que 1 on ne trouverait nulle part assez de lluide électrique pour charger de pareilles machines. Cette trépidation est une des conditions de l’originalité et du charme fascinateur des produits.
Que 1 on se représente déjà, grâce à ce qui précède, les grands mouvements de la mise en marche : les magasins, sans cesse remplis d’une affluence avide et impatiente, que sulfisent à peine à satisfaire l’expérience et le savoir-faire des vendeuses; la manutention, aspirant les commandes ainsi que les marchandises et les refoulant dans les ateliers; ces ateliers eux-mèmes, tout bruissants d’un murmure d’activité acharnée. Faites circuler a travers tout cela les types les plus divers, les apparitions les plus rapides, emplissez l’ensemble d’un concert indéfinissable de conversations, de rires, de voix claires, d appels irrites. Jetez sur le tout des Ilots de lumière
électrique, des tintements de téléphone ; logez dans les combles des ateliers de photographie, dans les caves des ateliers d'emballage, vous aurez alors une très légère idée de ce qu’il faut d'énergie et de flamme pour faire onduler et papillonner une robe, et créer de la nouveauté.
5j LES REINES DE L’AIGUILLE.
électrique, des tintements de téléphone ; logez dans les combles des ateliers de photographie, dans les caves des ateliers d’ernballa. e, vous aurez alors - ne très légère idée de ce qu'il faut d’énergie eî de flamme pour faire onduler et papillonner une robe, et créer de la nouveauté.
La Nouv roté!
Quost-ce que cela? Comment cela peut-il se définir? Com ruent cela se crée-t-il?
Autant de questions des plus subtiles, auxquelles les hommes et les femmes qui ont le plus de goût en ce Paris qui en est <> pourri », comme on dit, sont embarrassés de répondre. Quelle que soit leur expérience, ils ont de trop fréquente;. .-..muscs pou; pouvoir se fixer un système. Quels ; . soient le raffinement de leur ingéniosité, les trouvailles inépuisables de leur fantaisie, ils ont trop de peim à inventer du nouveau pour sc vendre compi de la façon dont il -e p: oduil.
LA CHASSE A L’IDÉE
La Nouveauté!
Qu’est-ce que cela? Comment cela peut-il se définir? Comment cela se crée-t-il?
Autant de questions des plus subtiles, auxquelles les hommes et les femmes qui ont le plus de goût en ce Paris qui en est « pourri », comme on dit, sont embarrassés de répondre. Quelle que soit leur expérience, ils ont de trop fréquentes surprises pour pouvoir sc fixer un système. Quels que soient le raffinement de leur ingéniosité, les trouvailles inépuisables de leur fantaisie, ils ont trop de peine à inventer du nouveau pour sc rendre compte de la façon dont il se produit.
Puis, comme tous vrais artistes ce sont des instinctifs, et ils n ont ni la facilité, ni le désir de chercher à expliquer, puisqu'il leur suffit de ressentir.
D’autre part, 1 étranger qui vient là, comme nous, avec beaucoup d admiration pour cet art, beaucoup de curiosité pour ce monde, ne peut en pénétrer complètement l'essence et se procurer les éléments d'une étude parfaite. Il faudrait y avoir vécu des années, s'y être mêlé; — et encore, comme on y vieillit assez vite, un nouveau monde tout différent se serait déjà superposé à celui que I on commencerait à comprendre. Une grande maison de couture ou de modes, il y a vingt ans, n était pas du tout la même comme organisation, comme esprit et comme mouvement que la même maison au commencement du xx" siècle.
Il y a presque autant de différence entre elles qu’entre les premières et celles qui s étaient timidement formées sur un tout nouveau modèle aux environs de i85o.
Enfin, il y a quelque chose qui demeurera toujours inexprimable, c’est l’action de l’air, du climat, de la race.
Un grand fait, qu’il faut accepter comme un dogme, c’est que 1 art d’habiller les femmes et celui que possèdent les femmes de s habiller sont des aptitudes qui ne viennent que de Paris et lui sont échues en partage sans rivalité connue ou possible.
Comment jirétendrait-on lutter contre cinq ou six siècles de traditions, de goût, de délicate volupté innée dans une race? Le trottin existait au temps de Villon et avant lui. La Parisienne était déjà parfaite, et même perfectionnée sous le règne de François Ier, et la Belle Ferronnière se rencontrait chez les couturières chic du temps avec Diane de Poitiers ou des reines plus légitimes. D lsabeau de Bavière, étrangère
LA CHASSE A L’IDÉE
parisianiséc comme il en est encore beaucoup de notre temps, à Agnès Sorel, et de celle-ci à Gabrielle d’Estrées ; de Gabrielle à Ninon de Lenclos, à Marion de Lorme, ou à Madame de Montespan; de la Champmeslé à la Clairon, de la Grande Mademoiselle à Madame de Pompadour; de Marie-Antoinette à Madame Tallien et à Madame Récamier; de Fanchon la Vielleuse à la Belle Limonadière du café des Mille-Colonnes ; de la princesse Borghèse à la promeneuse des Galeries de Bois; de toutes les reines à toutes les favorites, de toutes les favorites à toutes les grisettes, de toutes les vertus à toutes les voluptés, de toutes les femmes à toutes les gamines, il s’est établi, continué, affiné toute une science de l’élégance, tout un génie du chiffonnage, tout un art de se vêtir, de se coiffer, de se transformer que pas un temps, pas une race, pas une civilisation ne peuvent revendiquer à ce point de subtilité, de grâce capiteuse et d’infatigable renouveau.
Ici, je me sépare sur un point, par une simple nuance, et avec un peu de présomption dont je suis conscient, d’un des hommes qui occupent en cet art une des situations les plus prépondérantes et qui en possèdent le mieux les belles traditions. Fils d'un des créateurs du genre moderne, du fondateur d’une nouvelle et vaste forme de cette industrie parisienne, il a écrit quelques-unes des plus précises et des plus judicieuses pages qui puissent se lire à un point de vue professionnel, et non, comme le nôtre, de flâneur et de dilettante. On m’excusera — et il me pardonnera lui-même — de ne pas le nommer, mais on le devinera. Pour faire ce petit livre, il a fallu recourir à des autorités si diverses et toutes si importantes que ces feuillets seraient émaillés de noms au point de ressembler à une revue de la mode; avec linfini
regret que nous éprouvons, Courboin et moi, de ne reconnaître d'aussi grandes complaisances que par un hommage général, notre meilleure façon de témoigner notre gratitude à chacun est de ne désigner personne.
Le chef de maison et écrivain, donc, à qui nous faisons allusion soutient cette thèse que la mode date seulement du jour, encore très peu lointain, où fut créée l’industrie de la couture telle qu elle existe actuellement, c’est-à-dire il y a une cinquantaine d’années. En deçà de cette époque, et surtout à mesure que l’on reculerait vers le moyen âge, il n’y aurait eu que des tenues uniformes, réglées par l’étiquette ou les édits, et qui n’auraient permis ni le caprice ni la multiple fantaisie d’à présent.
Les miniatures deFoucquet et de Bourdichon, tout comme les estampes de Carie Vernet, en un mot tous les documents, permettent de discuter cette théorie dans ce qu’elle aurait de trop absolu. Si l’écrivain veut simplement poser ce fait que la fourniture des étoffes et leur confection étaient deux industries séparées de la façon la plus rigoureuse, c’est de 1 histoire, et il n’y a pas à le mettre en doute. S’il désire même établir que la mode paraît avoir eu jadis des oscillations plus lentes, des transformations moins brusques et moins nerveuses que de nos jours, c’est encore fort admissible. Mais la variété des couleurs, les minimes et capitales différences d accent dans ces tenues en apparence taillées toutes « sur le même patron » aux époques mêmes où les « édits sur le luxe » semblaient annihiler tout caprice et enrégimenter toute grâce, suffisaient pour affirmer l’existence de la mode — car elle consiste encore moins dans le modèle des attifements que dans la façon de les porter.
Le temps est un grand simplificateur en matière de modes
regret que nous éprouvons, Courboin et moi, de ne reconnaître d aussi grandes complaisances que par un hommage général, notre meilleure laçon de témoigner notre gratitude à chacun est de ne dé-iener personne.
Le chef de maison écrivain, donc, à qui nous faisons allusion soutient celte ibère que la mode date seulement du jour, encore très per loint. où fut créée T industrie de la couture telle qu elle existe e , i iement, c’est-à-dire il y a une cinquantaine d’années. En deç» : cette époque, et surtout à mesure que l’on reculerait vers le moyen âge, il n'y aurait eu que des tenues uniformes, réglées j r ! étiquette ou les édits, et qui n’auraient permis ni le caprice ni ia mulliple fantaisie d’à présent.
Les miniatures de F» u . i ideBourdich n . , omme les estampes de Ca 1 • ici, en un mot documents,
permettent de di r cette théori dans ce qu’elle aurait de trop absolu. Si l'écrivain veut simplement poser ce fait que la fourniture des étoffes et leur confection étaient deux industries séparées de la façon la plus rigoureuse, c’est de ( histoire, et il n'y a pas à le mettre en doute. S’il désire né me établir que la mode paraît avoir eu jadis des oscillations plus lent' des transformations moins brusques et moins nerveuse.- • de nos jours, < re fort admissible.
v '.a var leurs, les in déférences
!■ , cm» c , - « édits sur le
: « : » »:>■•• . *i i cm c et enrégimenter toute
i ; • ,! née de la mode —
car eii m i ode les attifements
q e daim la façon de !-•* porter,
Le temps est un grand simplilir.iteur en matière de modes
LA CHASSE A L’IDÉE
et de costumes. Il deviendra tout aussi facile, dans deux ou trois siècles, d’assigner à une image de femme de notre temps sa véritable date, à trois ou quatre années près, que nous le pouvons faire pour celles du temps passé à des évaluations de quarts ou de moitiés de siècle. H y a un abîme entre la robe de 1869 et celle de 1872, entre celle de 187b et celles de 1878, 1889 et i8g5, i8g5 et 1900. Quant aux différences de détail qui nous paraissent décisives entre cent femmes rencontrées dans quelque réunion, elles se réduisent à peu de chose une fois la mode passée. Pendant qu une mode est vivante, le regard n est frappé que par les diûérences de matières, de couleurs et d’ornements, qui sont d’une diversité infinie. Quand la mode a vécu, l’esprit, qui reprend l’avantage, ne perçoit plus que les lignes qui ramènent toutes les femmes à l’unité. C’est ainsi que, sans se tromper d’une année, nos successeurs dateront mathématiquement, par exemple, toute élégante copieusement bastionnée de certaine « tournure », telle autre au contraire ayant supprimé cette superfétation et montrant l’étoffe tendue sous l’effort de la simple nature; enfin, la disparition, l’escamotage du ventre sera assigné à notre temps sans revendication possible d’une autre période.
C’est précisément ce qu il y a d’absurde et de charmant dans l art du costume ; il s'évertue et réussit à nous donner le change sur ses successives uniformités, grâce à la complicité délicieusement trompeuse de la vie. C’est aussi ce qui fait que, par un bonheur véritablement providentiel, il n’y a pas de modes ridicules, si excessives qu elles soient, tant qu’elles sont portées. Ne vous demandez pas comment vos aïeules « ont pu être jolies, ont pu être aimées avec ça », car vous ne savez pas demain à quelle tyrannie vous vous plierez
en haussant les épaules, et tout en étant ravies de vous y précipiter.
Nul danger que ces remarques, vieilles d’ailleurs comme la première feuille de vigne, portent la moindre atteinte au prestige de la Mode, ni qu elles aident à faire voir dans quels cercles étroits tourne cette prodigieuse création de nouveautés, car nous nous imitons les uns les autres avec la profonde conviction que nous différons entre nous du tout au tout. Il en est de même de tous les ouvrages d’imagination — et la Mode en est un au même titre que la Littérature...
Ces simplifications que le temps apporte sont une des raisons pour lesquelles notre auteur a cru pouvoir affirmer que la Mode datait d’hier. Mais les rivalités féminines, qui ont existé de tout temps, ont nécessité des façons d’être, des « modes » équivalentes à celles d’aujourd’hui même.
Une autre raison qui fait que la mode parait exister à notre époque avec infiniment plus d’intensité, réside dans le sentiment de la personnalité, développé à un bien plus haut point. Les maisons d’à présent sont menées et alimentées par de véritables artistes, et leur nom, ne fut-ce que pour la lutte incroyable des concurrences, parvient plus directement etplus clamé au public. C est une chose qui se voit dans le domaine des autres arts : l'anonymat n’y existe plus, à quelque degré que ce soit. Pourquoi les artistes qui inventent une robe ou un chapeau, portant la marque de leur goût, la silhouette de leur fjenre, signeraient-ils moins leur œuvre, feraient-ils moins connaître leur nom que les peintres et les sculpteurs?
Un parvenu de notre temps fit un jour à un sculpteur célèbre qui avait exécuté un fronton pour sa maison celte réponse, qu’il est à propos de qualifier de monumentale. L'artiste, peu tenté de signer en lettres d’enseigne, se retran-
LA CHASSE A L’IDÉE
chait derrière l’exemple des anonymes faiseurs de chefsd’œuvre qui fourmillent aux portails de nos cathédrales : « Bah ! bah ! dans ce temps-là, répondit le personnage, on ne savait pas écrire !» Il y a quelque analogie dans les phénomènes de la mode : l’obscurité des imagiers et des couturières de jadis avait sa raison d'être (non celle de notre parvenu) que n’a plus maintenant la vie de nos artistes et de nos grands couturiers. Toutefois, on retrouverait la trace de célébrités authentiques dans des exemples qu’il s’agirait de rechercher, tels que ce passage des Précieuses ridicules : « Le ruban est bien choisi. — Furieusement bien. — C’est Perdrigeon tout pur. » Il est impossible que d'autres bons faiseurs et faiseuses n’aient pas eu à la même époque une réputation de chic et de cachet comme ce célèbre fournisseur. De ce que nous ne connaissons pas leurs noms, tout ce que nous pouvons conclure est qu’ils ont été oubliés. Mais, grâce au développement sans pareil des publications de modes, nos artistes de l'élégance ne courent pas ce danger, et la publicité laissera amplement de quoi écrire leur histoire.
Toutes ces belles réflexions ne nous ont pas encore bien renseignés sur l’essence même de la Nouveauté, ni surtout sur la façon dont elle renaît, à chaque saison, de ses cendres.
L’un des grands couturiers parisiens nous tient à peu près ce langage :
« Le point de départ de la nouveauté est une chose déjà réabsée. C est un changement plus ou moins considérable apporté à la nouveauté de l’année précédente. Il y a des sortes de courants superposés ou juxtaposés, animés de vitesses variables. Un peu comme sur la plate-forme roulante de l'Exposition universelle, les formes et les garnitures marchent
Go
à côté les unes des autres sans être emportées à la même allure suivant le courant qui les entraîne. Ainsi la même forme ou une forme analogue pourra demeurer en faveur pendant deux, trois années ou plus, tout en subissant des modifications progressives, mais lentes, tandis que la garniture changera beaucoup plus rapidement sur ces lignes modérément variées. Mais ce qui fait la diversité et l'imprévu de la mode, c'est que la ligne générale et son ornementation passent, au moment où l'on s’y attend le moins, d’un trottoir sur l’autre, et alors, ce sera, par exemple, la forme qui changera brusquement par une sorte de fatalité qui semble supprimer les transitions, ou fait oublier qu’elles ont été préparées
— tandis que notre imagination n’aura pas encore enfanté des garnitures nouvelles.
« Des circonstances encore servent de tremplin à la création des nouveautés. Par exemple, les événements, tragiques ou prospères; ou bien l’imitation des façons d’être dune personne célèbre, artiste dramatique, par exemple. Rachel, Sarah Bernhardt, Loïe Fuller ont été de grandes promotrices de la nouveauté par leur originalité propre. Alors on se sent tout porté et l’on n’a qu’à suivre le courant.
« Parfois la cause de la nouveauté est bien plus futile. Cela peut être une erreur, un faux renseignement, l'idée saugrenue de quelque mystificateur ou bien le caprice de quelque désœuvré en vue. On jette en l’air un mot, le nom d’une nuance, celui d’un personnage oublié. Les gens s’interrogent : « Avezvous vu telle chose qui, paraît-il, se porte avec fureur?
— Pas encore, mais je la verrai demain. » Personne ne savait de quoi il s'agissait; la semaine suivante, tout le monde l'arbore. Les fabricants sont mis à contribution: toutes nos
LA CHASSE A L’IDÉE
(ii
prévisions sont détruites, toutes nos préparations savantes sont ruinées. Chacun est sur les dents. Paris et l’univers sont satisfaits. Il s’est produit une panique, parce que l’on a crié dans la foule : « Au nouveau! » comme l'on crie : « Au feu ! »
« Mais, dans les circonstances plus normales, le point de départ réel de la nouveauté existe dans ce qui déjà n’est plus nouveau. Ce n’est pas un dessin abstrait. Les dessinateurs de modèles ne manquent pas de mérite, mais ils n’apportent qu’une contribution accessoire. Ce qu’il nous faut, c’est déjà une chose à demi faite, une ébauche qui a commencé d’être vivante. Que ce soit une « mousseline » sur une femme, ou un nouveau modèle exécuté sur lequel notre esprit rebondit pour en créer un plus nouveau encore, nous sommes inspirés avant tout par l’action. »
Et notre artiste résume sa pensée par cette formule saisissante : « Une robe est une chose qui marche ! »
Puis il reprend, entrant dans les détails du mécanisme :
« Nous avons des éléments, sans doute, dans ce qui nous est apporté de toutes parts, mais il nous faut assimiler ces substances. Il y a une certaine collaboration des fabricants lorsqu’ils nous apportent pour la prochaine saison leurs idées nouvelles. Seulement nous leur donnons encore plus d idées que nous n’en recevons d’eux. S ils contribuent à la nouveauté, ils la subissent plus encore.
« Au début de la saison, nous avons préparé plusieurs points de vue possibles. Jadis, c’était plus facile et moins complexe. Aujourd'hui, si bien préparée que soit une saison, un imprévu arrive au dernier moment et bouleverse tout.
« De cette façon, on peut dire qu’au commencement des saisons, nous n’avons fait qu’un choix d’inconnues. »
Un autre couturier, non moins réputé et non moins inventif, nous dit :
« Ce qui crée la nouveauté? C’est une lassitude de l'œil.
« Un beau jour, Paris se réveille fatigué d'avoir vu trop de croupes féminines et trop de hanches. Alors, on tombe d’accord qu’il faut trouver un moyen de cacher cela. On procède toutefois, non par contrastes absolus, par brusques démentis à ce qui se faisait la veille, mais par transitions plus ou moins lentes. Les modes les plus nouvelles ont toujours été un peu annoncées jusqu’à ce que, brusquement, les batteries soient découvertes et que les dernières attaches avec les modes précédentes soient rompues.
« Maintenant, malgré le soin jaloux avec lequel nous cachons nos modèles nouveaux, il s’en répand toujours quelque chose au dehors. Cela a ses avantages au moins autant que ses inconvénients, car si notre concurrent apprend vaguement ce que nous faisons, nous n'ignorons pas absolument de notre côté ce qu’il fait, et il s'établit comme une espèce de moyenne d’opinion qui, du moins, fixe la mode et l'empêche de s'affoler à la poursuite de l’incertain.
« D'autre part, nous ne tenons nullement, nous, les grandes maisons qui créons véritablement, à nous imiter les unes les autres, car nous voulons avant tout conserver ce qui fait notre force : notre genre. Et le voulussions-nous, nous ne pourrions pas nous copier pour peu que nous ayons de personnalité et que notre clientèle elle-même ait son caractère. Nous avons besoin d’être informés, nous ne voulons pas être plagiaires. »
LA CHASSE A L’IDÉE
Ces idées qui vont ainsi planant dans l'air et dont la résultante assez mystérieuse est la nouveauté ne se propagent pas, il est vrai, en dormant, ni par des opérations surnaturelles. Il y a des messagers de la nouveauté pendant que les saisons se préparent. Ce sont les marchands de tous les matériaux divers qui ne laissent pas ignorer à tel de leur client la commande qu’une maison rivale vient de leur faire. Les étoffes, les garnitures, sont ainsi proposées — et imposées, dans une certaine mesure — à toutes les maisons importantes. Et quand on a la matière, il y a une certaine logique de son emploi qui force d’autant plus à se rencontrer dans les grandes lignes, que ces lignes elles-mêmes sont déjà indiquées par ce que l’on conserve de la mode précédente.
Puis, il existe encore d’autres colporteurs des idées générales nouvelles. Ce sont, par exemple, les couturières américaines qui viennent au début des saisons pour faire leurs acquisitions. Elles arrivent de très bonne heure et repartent tôt, car il faut que la saison de New-York et des autres grandes villes coïncide avec celle de Paris. Et ces couturières sont, toutes proportions gardées, semblables elles-mêmes à une race d’abeilles particulière, qui, venant se poser successivement sur toutes les fleurs de la nouveauté dans les différents jardins, colporte un peu du pollen des unes aux autres. En s’approvisionnant elles-mêmes de modèles, ces personnes collaborent inconsciemment au mouvement de la nouveauté, leur action n’étant pas d’inventer, mais de propager à leur profil.
Le coup d’œil des grandes maisons est des plus curieux au moment où s’abattent ces messagères. Elles ne sont pas elles-mêmes dépourvues d’allure, et avec elles, en général, les affaires traînent peu. Les salons de vente n ont pas cette froufroutante animation, ce mouvement un peu fou et délicieux,
de l'époque où abonde la clientèle parisienne. Mais c'est un réveil de la ruche après la torpeur apparente de la mortesaison. Les opérations s engagent plus méthodiquement, mais il y a une allégresse, un entrain déjà sensibles, avec des façons plus froides et des vocables anglais qui sifflent dans l’air.
On peut dire qu’une fois que ces couturières américaines ont passé, la saison est à peu près complètement esquissée. Des thèmes généraux sont posés, admis à peu près par tous, et offerts à toutes les variations de ces hommes inventifs, de ces merveilleuses femmes qui créent la mode de Paris. Or, en matière de mode, ce sont les variations qui sont l’essentiel et qui donnent le spectacle — mettons, si l'on veut, l'illusion — de cette extraordinaire diversité.
Mais ici nous entrons dans le domaine même de l’exécution, et il faudra donner quelques exemples plus précis, sans développer davantage ces considérations un peu abstraites.
Ce que nous souhaitions de démontrer, c’est que Paris est, par aptitude de race et par longue tradition, par grâce spéciale et par raffinement acquis, le centre indiscuté et impossible à remplacer comme à déplacer de cet art surprenant de la Parure, l’alambic d’élection où se préparent les essences subtiles de la Nouveauté.
Et, de même que nous avons commencé par proclamer le prestige de cet art, le charme de ces philtres de la coquetterie, il est bon de donner un chiffre, un seul, qui permette de se faire une idée de l’importance de la mode parisienne en tant qu’industrie.
Le maître spécialiste auquel nous avons fait des emprunts et avec qui nous avons discuté, établit qu’en 1890 il y avait
de l époque où abonde la clientèle parisienne. Mais c est un réveil de la i ehe apr la torpeur apparente de la mortesaison. Les opération s'engagent plus méthodiquement, mais il y a une allégresse un entrain déjà sensibles, avec des façons plus froides et : s vocables anglais qui sifflent dans l’air.
On peut dire qu'une fois que ces couturières américaines ont passé, la saison est à peu près complètement esquissée. Dr thèmes généraux sont posés, admis à peu près par tous, et •• é,"> . < à toutes les variations de ce - hommes inventifs, de ces mes-. :-!lleusos femmes qui créent la mode de .Paris. Or, en matière de mode, ce sont les vanatii»- qui <.mo (essentiel et
cette extraordinaire divei
ici uou- -nlio-i- é.ina - •une . de l'exécution, et. il faudra donner quelques t mples plu» précis, ai développer davantage ces considérations un peu
ipfitude do rac d. par longue i adilion, par grâce spéciale et par raffinement acquis, e centre indiscuté et impossible à remplacer comme a déplacer de cet iri surprenant de la Parure, l'alambic d’élection où prépa«» essences
Et, de même que nous avon ornait, , clamer le
près! lo cet art, le charme de ce» t coquetterie,
il est bon de donner un chiffre, un seul u permette de se faire une idée de 1 impoi ance de la mode parisienne en tant qu’industrie.
Le maître spécialiste auquel nous avons fait des emprunts et avec qui nous avons discuté, établit qu en i8p5 il y avait
LA CHASSE A L’IDÉE
fi 5
u I ans plus de deux nulle maisons de coulure et de nouveautés confectionnées — et que la production annuelle de cette industrie en France peut être évaluée à un milliard de francs. Cela sera tout notre chapitre d’économie politique. Ces chiffres u ont pu que s’accroître depuis.
Simple remarque : nous n’avons pas encore dit un mot des modistes.
LA CHASSE A L’IDÉE
à Paris plus de deux mille maisons de couture et de nouveautés confectionnées — et que la production annuelle de cette industrie en France peut être évaluée à un milliard de francs. Gela sera tout notre chapitre d’économie politique. Ces chiffres n’ont pu que s’accroître depuis.
Simple remarque : nous n’avons pas encore dit un mot des modistes.
LA SCULPTURE QUI BOUGE
Il n’y a pasd Iv h iux-arls de la robe el du chapeau.
Il n’y a pas d'h'col des Belles Modes.
El c’est pour cela que eet art est si vivace, si intense et si cfïervescént. C est pour cela que ceux qui t-'y adonnent sont véritablement des inventeurs et méritent le nom d’artistes beaucoup mieux que la plupart de ceux qui actuellement fabriquent des tableaux ou des statues.
Ils sont, sans doute, des commerçants avant tout, et ils ont, pour les pousser, le stimulant formidable de la concurrence, la nécessité de faire des affaires énormes pour couvrir des (rais écrasants, pour satisfaire des besoins de luxe résul-
saaa&oss co(/RËortf tjot
LA SCULPTURE QUI BOUGE
11 n y a pas d Ecole des beaux-arts de la robe et du chapeau.
Il n'y a pas à’ École des Belles-Modes.
Et c'est pour cela que cet art est si vivace, si intense et si effervescent. C’est pour cela que ceux qui s’y adonnent sont véritablement des inventeurs et méritent le nom d’artistes beaucoup mieux que la plupart de ceux qui actuellement fabriquent des tableaux ou des statues.
Ils sont, sans doute, des commerçants avant tout, et ils ont, pour les pousser, le stimulant formidable de la concurrence, la nécessité de faire des affaires énormes pour couvrir des Irais écrasants, jiour satisfaire des besoins de luxe résul-
tant du milieu même où ils vivent et qui, d’ailleurs, les entretiennent en humeur de créer. Mais ils sont aussi des chercheurs de beauté, et si leurs productions possèdent ce charme attirant, c est qu elles sont conçues dans une véritable fièvre de plaisir.
ÏNulle exagération dans cette affirmation de leurs qualités artistiques. Comparez « l’artiste » ou soi-disant tel, qui sort de 1 Ecole sans savoir son métier, puisqu’on ne lui a enseigné que des formules conventionnelles, et qui, si par hasard il obtient un succès, s’y enferme toute sa vie — et le grand couturier, la couturière ou la grande modiste qui invente deux fois par an des modèles par dizaines, se grise réellement de couleurs et éprouve une volupté particulière à réaliser des lignes inédites. De quel côté sera l'avantage et lequel des deux méritera la sympathie des esprits qui ne se préoccupent pas des hiérarchies, mais prennent où ils les trouvent les meilleures expressions de l’activité humaine?
Un grand artiste, vraiment original et passionné, demeure le plus rare et le plus admirable des hommes. Mais une grande couturière ou une habile modiste est supérieure à la plupart des artistes du courant.
Peu importe que ses œuvres soient éphémères ; le plaisir n’en est que plus grand à se renouveler, tandis que, pour beaucoup de peintures ou de sculptures, la durée matérielle est simplement une aggravation.
Cette espèce de joie à la besogne existe du haut en bas de 1 échelle, depuis le chef de maison qui a créé un genre et imprime fortement sa marque à toutes les productions qui sortent de ses ateliers, jusqu’à la plus modique ouvrière qui mettra son amour-propre à exceller dans une partielle spécialité. Nous verrons plus loin avec quelle ardeur ces auxiliaires
LA. SCULPTURE QUI BOUGE
concourent à l’œuvre d’ensemble ; mais, pour bien comprendre celle -ci, il faut d’abord se rendre compte de 1 impulsion qui leur est communiquée.
Les directeurs ou les directrices d’une telle œuvre ont des collaborateurs nombreux; on leur apporte beaucoup d’idées et de toute sorte. Cela ne diminue en rien l’importance de leur rôle et le mérite artistique qui leur revient en propre. D’abord, il en est beaucoup qui inventent par eux-mêmes, et qui, à chaque instant, sont en train de chiffonner un bout d'étoffe, de chercher un arrangement, de donner l’ordre qu’on essaie telle ou telle combinaison à laquelle personne ne songe* ut. Mais le contrôle qu’ils exercent sur les idées qu’on leur soumet, les rectifications qu'ils demandent sans cesse, l’unité qu’ils font apporter dans la variété meme des modèles, tout cela est acte d’artiste, et ils font leur le travail de leurs aides. Semblables aux architectes du moyen âge, ils sont bel et bien des « maîtres d’œuvre ».
On fait de l’art non seulement avec des matières ouvrées, mais on en fait aussi avec des hommes, ou, dans le cas qui nous occupe, avec des femmes. Il est des œuvres d’art dans le passé qui ont pour auteur un seul cerveau et des centaines de mains pour exécutantes. Les œuvres d’art de l’élégance parisienne nous offrent le meme exemple et la même tradition.
Ce travail de collaboration, d’une part, de direction, de l’autre, nous permet d’analyser encore avec plus de précision la naissance et la floraison de la nouveauté.
L’œuvre d’art qu'est une robe (nous devrions dire également un chapeau) peut avoir deux points de départ différents, l’un plutôt théorique, l’autre plutôt pratique.