‹ Les reines de l'aiguilleChapitre 2 sur 13 · SR · texte numérisé non relu

SR

Dans le premier cas, le germe aura été un document, ou, pour parler plus clairement, une image. Depuis quelques années, l’érudition des couturières et des modistes en matière de costumes anciens est devenue très variée et très exercée. Auparavant, on comptait sur les doigts les quelques hardies pionnières qui allaient dénicher dans les boîtes des quais des gravures de modes... démodées, et savaient en extraire des idées brillamment nouvelles. Aujourd’hui le Cabinet des Estampes est mis à contribution ; les grands couturiers collectionnent les estampes, les recueils spéciaux, français ou étrangers, et ils se créent ainsi une ample bibliothèque de prétextes, un répertoire d’embryons. Ils ont aussi leurs « dessinatrices » qui ont une intelligence spéciale pour relever un détail dans une gravure ancienne, et pour apercevoir les rapports utiles que 1 on peut établir entre les modes défuntes et celles qui vont vivre.

C'est même un joli et amusant spectacle que de voir ces piocheuses aux tables de travail de la rue de Richelieu. Elles apportent une note jeune et fraîche qui contraste agréablement avec l’aspect plus ou moins moisi des iconographes. Ceux-ci louchent un peu vers elles, mais elles n’en ont cure; elles peuvent trouver mieux, et d ailleurs, elles crayonnent avec acharnement, et elles ont bâte de rapporter cà la ruche leur moisson de motifs. C’est la variété des abeilles croqueuses.

Pour le second cas, le point de départ du modèle nouveau est une chose vivante aperçue dans l’atmosphère la jdus favorable, dans ces milieux parisiens qui, à la fois, attirent la nouveauté et l’engendrent. Ce sera, par exemple, une toilette aperçue à une première, à un vernissage, à un grand mariage. Sur cet objet réussi, l'imagination de l’inventrice rebondit,

LA SCULPTURE QUI BOUGE

et, par analogie, trouve une idée différente. La nouveauté naît au contact de la nouveauté même.

Il n'est pas nécessaire de vous décrire ce tableau si parisien des « premières » ou des ouvrières qui se pressent devant les grilles de la Madeleine, lorsque descend des voitures et monte le perron le cortège de quelque beau mariage mondain. La scène est connue, elle est exquise. Il est même délicieux de voir, une fois la foule entrée dans le temple, ces jeunes femmes tout illuminées de la gaîté de Paris, pénétrer à leur tour dans l’église, se placer modestement dans les bas-côtés, et devenir soudain sérieuses et recueillies. Seulement n’allez pas vous tromper sur la nature de leurs émotions. Si elles suivent ainsi les mariages, ce n’est pas par retour sentimental sur ellesmêmes, ni pour se mettre en rêve à la place de la rougissante épousée. Elles sont sérieuses parce qu’elles étudient les robes de la nef, et recueillies pour que le Suisse ne les liche pas à la porte.

Leur œil n’aura perdu ni un pli, ni une garniture, ni une harmonie. Elles reviendront à la maison, expliqueront leurs observations avec entrain, saisiront une mousseline si elles sont couturières, un bout de sparterie si elles sont modistes, commenceront à copier de mémoire — et feront, à mesure que le travail naîtra sous leurs doigts, une nouvelle chose.

L’art de la toilette, en effet, consiste en une fantaisie qui s’exerce sur des faits réels. La « nouveauté » est le plus souvent une réminiscence transformée.

Aussi, le plus fréquemment les deux points de départ, le théorique et le pratique, le document graphique et la robe remarquée, se mêlent et se confondent, pour donner naissance à cette maquette, à cette ébauche faite de mousseline bâtie et chiffonnée à la hâte, qui est le seul commencemen t qui compte.

a donné naissance le vague et fugitif point de départ dont nous avons parlé et combien ces difficultés sont passionnantes.

Vous venez de voir, et bien sommairement, le travail de modelage que comporte une robe. Le travail simultané de peinture, de couleur n’est pas moins intéressant ni moins complexe, car cette sculpture qui remue est également de la sculpture polychrome — ou bien, comme dans la peinture, peut révéler de puissantes qualités de coloriste, même quand on joue dans un seul ton, quand on fait une robe unie.

Comme il y a la touche, en peinture, il y a, en couture, l’emploi des matériaux. Le tissu a un sens, qui produit les effets les plus différents, selon la façon dont on sait en jouer. Ce sens suit, ou contrarie, l’harmonie des lignes du corps, exactement comme dans un tableau la louche bien ou mal posée peut captiver ou gêner le regard, révéler le bon ou le mauvais artisan. Or, cet emploi du sens, le «biais » ou le « droit fil », nécessite les travaux et les calculs les plus délicats. Mais on est loin d'avoir tout obtenu lorsque ces premières difficultés sont vaincues; on entre alors dans le domaine de l’harmonie, dans le capricieux royaume de l’ornementation .

Ici la faculté imaginative devient toute-puissante. Un rehaut d’une grande vivacité posé sur une robe un peu terne et endormie crée pour l’œil la même impression piquante et délicate que pour l’oreille un accord rare intervenant dans une symphonie.

Aujourd’hui la recherche des détails dans l’ornementation, dans la garniture, atteint un incroyable degré de raffinement. Certains assemblages d’étoffes, si on les voyait avant la

LA SCULPTURE QUI BOUGE

touche finale, avant le glacis posé à propos, sembleraient grossiers et barbares. Sur ces rapprochements dissonants, on fait, par exemple, courir une broderie, et ces étoiles rebrodées font un merveilleux clfet.

Le détail des garnitures est pour ainsi dire de la bijouterie. L’on s’est mis à faire des « incrustations » cjni demandent un goût très subtil, une exceptionnelle légèreté de main. Ce travail consiste à détacher d’une dentelle, par exemple, les fleurons ou motifs divers, et à faire de chacun de ces pelits sujets adroitement découpés, une ornementation cpn vient se superposer de place en place à une étoffe, à une gaze, à une autre dentelle, ou encore relever un vide qui est lui-même très calculé, très voulu. Sur une étoffe brochée, on incruste de ces légers ornements, on en invente d’autres, d une finesse particulière, qui transforment absolument la création première du fabricant de soieries. De petites bouffettes sont comme des (leurs rares, des cravates posées comme des papillons inconnus et que l’on craint d'effrayer, des piqûres qui ne peuvent avoir été exécutées que par des elfes (1 elfe est peut-être parfaitement horrible à voir, mais qu’importe, puisque l’âme de ses mains est exquise !), enfin mille de ces riens toujours inattendus accusent des organisations étonnamment sensibles et subtiles, tout au moins dans cette partie de leur moi qui invente et réalise. Aussi, la femme qui pousse très loin ces facultés est-elle, ainsi que ses créations, l’objet, de la part des autres, d’une sincère et légitime admiration.

Un grand peintre me disait : « La police, chez les artistes, est admirablement faite. Lorsque l’un de nous a vraiment du talent, on ne tarde pas à le savoir et à le dire. » Cela peut s’appliquer aux artistes de la toilette.

Les travaux en apparence les plus simples sont parfois

ceux qui coûtent le plus de peine et surprennent le plus les gens du métier. Exemple : le plus célèbre des grands couturiers du second Empire avait imaginé cette chose très logique, et pourtant toute nouvelle, faire exécuter à Lyon des soieries brochées dont le dessin existât dans les deux sens, c est-à-dire, en réalité, une épreuve et une contre-épreuve pour le même dessin, ou, en d’autres termes, deux pièces de soie différentes pour un seul patron. La raison en est facile à saisir. Si le dos d’un corsage (ou quelque autre partie d’un costume) est composé de deux morceaux réunis par une couture médiane, on ne pourra produire un effet régulier et non boiteux pour 1 œil que si ces deux morceaux vont chacun dans le sens qui leur est propre, et non tous les deux dans le même. De là 1 idée de faire exécuter le dessin dans les deux sens opposés et symétriques.

Ajuster ces deux parties paraît exempt de toute difficulté, puisque le métier à tisser aura exécuté les deux dessins exactement dans les mêmes dimensions, et cela avec la rigidité et la régularité de la mécanique. Eli bien, il se trouve parfois que le tisseur, plus ou moins énervé ou fatigué, a « battu » son dessin une fraction de millimètre plus grand ou plus petit;

1 ajustage qui semblait mathématique devient d’une difficulté extrême, et il faut une expérience consommée, des tricheries insoupçonnées, pour que l'ouvrage se présente irréprochable.

C’est dans la simplicité même — et l’on verra là encore une parenté avec 1 art véritable — que se trouvent les preuves du goût et de 1 habileté des virtuoses de la robe. Il existe une perfection dans l’emploi, une simplicité qui coûte cher, qui à elles seules indiquent les grandes maisons.

Ces maisons accomplissent de véritables tours de force. Une d entre elles a une cliente américaine qui est venue à Paris

LA SCULPTURE QUI BOUGE. 77

se faire habiller par elle tout exprès, et n’est pas revenue depuis plusieurs années. Chaque saison, elle envoie ses mesures pour des robes de soirée. On les exécute conformément à ses goûts en même temps qu’au goût de la maison. Les robes sont expédiées à New-York pour le jour voulu, et cela va, et s’il y a un bouquet, il est posé où il faut, et cette dame a maintenu sa réputation de grande élégance dans une société où l’on est bon juge.

Ou pourrait citer quantité d’autres exemples des facultés artistiques et techniques de tous ces doigts de fées de Paris. Mais la démonstration est suffisante. Vous venez de voir, depuis l’interprétation jusqu’à la réalisation, le mécanisme de cet outillage multiple et uni, complexe et toujours d’accord.

Depuis le Cabinet des Estampes où elles s’approvisionnent de styles, qu’elles transformeront d’ailleurs de la façon la plus lanlaisiste et la plus imprégnée des idées et des nerfs du jour, depuis la rue et les fêtes où leur imagination s’excite, jusqu’aux ateliers où elles refondent et affinent, ces femmes passent par les mêmes opérations d’esprit, les mêmes angoisses et les mêmes joies que les artistes, et elles sont d’autant plus artistes elles-mêmes que nulle convention d’école ne leur apporte d’entraves et que les plus hardies sont souvent celles qui ont le plus de succès.

Elles éprouvent un bonheur d’acharnement et d’enthousiasme, qui occupe réellement leur vie agissante. Redevenues des femmes, elles pourront être telles que toutes autres; travaillantes et créantes, elles s’élèvent à toutes les émotions du labeur d esprit. J’observe une de ces créatrices, une de ces reines d une grande ruche, si différentes des reines abeilles, en ce sens qu elles ne se font point nourir dans la paresse, mais régnent d une façon efficace. Celle-là, directrice d une des

maisons les plus célèbres, est particulièrement intelligente et simple clans sa bonne grâce. Elle réfléchit toujours avant de parler, ainsi que ne le iont pas toutes les femmes, et toujours trouve le mot juste, ou du moins celui qui exprime le mieux sa personnelle conception.

« Je recommencerais vingt fois une robe si la cliente m’en laissait le temps, dit-elle, tant la ligne me passionne. »

Elle dit avec quel tourment elle recherche les idées nouvelles, combien parfois elle désespère de trouver de l’inédit pour la saison qui va commencer, et comment, souvent, 1 imagination fouettée par l’envolée prochaine de la dernière minute, elle sent les idées affluer, la trouvaille jaillir et l’angoisse disparaître.

... Et elle ne se doute pas que VVatteau en a dû ressentir autant.

fÇOJ3 COl/ABO/A'

maison les plus célèbres, est particulièrement intelligente cl simple dans sa bonne grâce. Elle réfléchit toujours avant cl ■ pari \ ainsi que ne le font pas toutes les femmes, et toujours trouve le mot juste, •>u du moins celui qui exprime 1 mi ■*a personnelle conception.

« Je recommencerais \ ingt lois une robe si la cliente m on laissait le temps, dit-elle, tant la ligne me passionne. »

i Ile ht avec quel tourment elle recherche les idées nouvel; es, us, bien parfois elle désespère de trouver de l’inédit pour la i ■<> • qui va commencer, et comment, souvent l'ima-

mii ut e sent les idées affluer, la trouvaille jaillir et 1 an asse ' isparaître.

... Et elle ne se doute pus que V’ ■ n a dû r - en tir

r*-AN$on cooABOifs

Page 1