‹ Les reines de l'aiguilleChapitre 13 sur 13 · PARTERRES · texte numérisé non relu

PARTERRES

Deux heures de mode valcol vingt auteurs dramatiques.

Sous ses allures calmes et réfléchies, dans cette atmosphère trompeusement provinciale, la Mode est ainsi un des milieux les plus supérieurement parisiens qui soient. Quel dommage irréparable si de telles qualités de race venaient à disparaître, de telles traditions à se perdre, par une décentralisation ou une démocratisation excessives !

La décentralisation étrangère, quoique la plus acharnée de ces ennemies, est la moins à craindre. On peut envoyer des chapeaux aux Etats-Unis ou dans les pays chauds, mais on n’y envoie pas la Mode. Parfois des modistes s’expatrient. Si clics restent longtemps au dehors, elles perdent leur souplesse de main, leur spontanéité d’inspiration. Il leur faut des efforts pour se remettre dans le courant.

Pourquoi? Est-ce parce que, ainsi que nous le disait une directrice experte, il y a à Paris une espèce de collaboration invisible, de critique occulte, qui s'exerce continuellement? ou bien même que, dans certaines maisons, ces influences agissent directement, à cœur ouvert, toutes collaborant à l œuvre de chacune, et la création la plus personnelle gardant une part du jugement que plusieurs personnes ont porté ou qu’on sent quelles pourraient porter? Cela est possible dans plus d’une circonstance.

Est-ce encore pour cette raison, en même temps plus mystérieuse et plus réelle, que certaines manifestations de la vie ne se transplantent pas, ne s’acclimatent pas sous un autre ciel, dans un autre climat, parmi d’autres sociétés, et que la Mode est de celles-là ?

Tout en étant donc parfaitement convaincues de 1 impossibilité d'une décentralisation réelle, efficace, les grandes modistes peuvent et doivent lutter de toutes leurs forces et de

toute leur verve contre Y illusion qui pourrait naître dans des cervelles étrangères qu'il est d’autres sources que de Paris.

Quant à la démocratisation, elle est malheureusement une maladie qui est d ici, et qui, si l’on n’y prend garde, serait le phylloxéra de la Mode.

Un chapeau, dans une maison de marque, ne vaut jamais moins d’une centaine de francs, et, parfois lorsqu'il est constitué de fourrures de prix, de dentelles précieuses, de broderies, il peut monter sans peine jusqu'à six ou sept cents francs. Le prix le plus élevé qui ait été atteint dans une de ces maisons est sept mille, ce qui est aimable. Je note, mais comme un cas exceptionnel, celui d une personne de haut rang, qui confia un jour à une autre de ces grandes modistes, pour qu elle le disposât sur un chapeau de deux cents francs, un fil de perles qui en valait deux cent mille.

Mais, enfin, le prix moyen, normal, est entre cent et cinq cents francs. Dans ces conditions, la modiste peut vivre, malgré les frais, la multiplicité des concurrences et la rémunération nécessaire de ses peu communes qualités.

La fâcheuse orientation de notre temps vers le luxe de camelote, vers ce que Balzac avait si bien prévu et nommé la « médiocratie », mélange de prétentions et de lésinerie, a fait éclore et pulluler les maisons qui vendent à bas prix des choses clinquantes et hâtives, pauvrement ambitieuses, qui mettent sous le même chapeau la Parisienne et sa cuisinière, et qui s accordent d’ailleurs avec la baisse de certains budgets.

Une femme de la classe moyenne n'achète plus un chapeau de soixante francs, mais, trois chapeaux de vingt francs, ce qui réalise une évidente économie. Et elle croit que ça ne se voit pas ! Une femme de la classe élégante a maintenant moins d hésitation à se laisser vaincre par des considérations

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analogues, et, à la juste indignation des grandes modistes, commence à moins percevoir la différence entre le chapeau fait pour elle, et celui qui, dans la boutique, attend la passante.

Les ouvrières n’y ont pas gagné grand'chose. On arrive à des prix étonnants et navrants. Pour ces chapeaux à vingt francs, une modiste louche parfois entre quatre cl onze sous de façon, avec l’obligation d’avoir cependant des idées à jet continu! 11 lui faut produire dix à douze chapeaux en un jour pour se faire une journée de quatre francs, et moins!

Que j'aime mieux le système de cette fondatrice d’une grande maison, qui a intéressé son personnel dans les bénéfices de l’entreprise, depuis la directrice la plus puissante jusqu’au moindre Iroltin d'apprentie. La maison entière met alors à l’œuvre une ardeur endiablée. La gamine la plus insouciante veille à ne pas gaspiller les marchandises et à baisser le gaz s’il brûle trop fort. Aussi j’ai compris et senti la sincérité de l’élan avec lequel ses lieulenantes me disaient : « Cette femme-là, nous voudrions la voir décorée! »

Elles avaient raison. C’est par des ligues de ce genre, par une lutte pour le luxe, une bataille acharnée pour l’art, que les modistes de Paris défendront le mieux leurs intérêts et la cause du goût français, de ce goût que nous ne pouvons pas laisser se perdre.

Elles auraientaussi à combattre la tendance, plutôt nuisible, à la non-fixité des aptitudes et à la trop grande hâte actuelle des apprentissages. Ces perpétuels chassés-croisés des premières d une maison à l’autre finissent par uniformiser les genres, naguère si jalousement gardés et qui donnaient tant de prix et de caractère aux joutes d’élégance.

La moindre apprentie, dès qu’elle sait faire semblant de

travailler, s’émancipe, va à la nouvelle et médiocre concurrence, voulant avoir tout de suite salaire d'ouvrière. De la sorte, perdant ses traditions et ses tours de main, la Mode finirait par devenir une de ces écoles de l’à-peu-près qui sévissent à présent chez nous dans toute industrie et dans tout art. Puisqu'on ne peut plus, comme dans les anciennes corporations, retenir les apprenties par la règle, il faut les attacher par l’intérêt, afin qu elles perdent de ces présomptions, et reprennent de la modestie et de la passion de leurs devancières.

Nous n’en sommes pas, très heureusement, aux décadences irrémédiables, et la Mode parisienne demeure délicieuse et triomphale. Mais tout ce qui a le sens du raffinement est intéressé à ce que, dans les jardins de l’élégance, les fleurs rares ne soient pas envahies par les herbes communes, et les oiseaux de paradis chassés par tous les pierrots de la médiocratie.

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TERRAINS VA UES, COUVENTS FORÊTS

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Il nous faut maintenant quitter l’île privilégiée, la Cité des grandes modes, pour les territoires avoisinants, où le flux et le reflux de la Nouveauté, plus ou moins, se fait sentir encore. Nous n’y ferons pas une exploration aussi minutieuse; une simple excursion, pour noter quelques ramifications et quelques contrastes.

Aussi bien, le domaine est tout autre et si vaste, qu il faudrait plusieurs volumes pour l’épuiser, car on n’imagine pas combien est nombreuse l’armée, énorme l'outillage, que mobilisent à Paris les industries du vêtement féminin.

Depuis 1 immense magasin de gros jusqu à 1 immense magasin de détail, en passant par les multiples variétés d entrepreneuses ; depuis la couturière de second ordre, encore très affairée et ne manquant pas d’invention, jusqu'à la petite couturière en chambre, et celle qui n'a même pas de chambre, se contentant d intermittentes journées au dehors (au dehors de la rue sans doute, hélas!); depuis la modiste en grande boutique des quartiers fréquentés jusqu'à celle qui vient s établir, par des lois aussi inexplicables que fantaisistes, dans des quartiers perdus et trouve le moyen de s’y enorgueillir d une clientèle, le royaume de 1 aiguille ne connaît pas ses forces et a peine à dénombrer ses sujets.

Toutes ces provinces sont fort diverses, et il n'est pas commode, en un ou deux chapitres, de trouver le lien qui les unisse et les rattache le plus directement à notre sujet.

Il en est un, pourtant, qui établit, à n’en pas douter, la suzeraineté de la grande coulure et de la grande mode jusque sur les entreprises les plus modestes et les activités les plus obscures : c’est l imitation.

Imitation incessante, acharnée; avidité de savoir ce qui vient d’éclore dans l'ile rare, pour le répéter à bon marché et mettre le chic à la portée de toutes les pauvretés. Le soin jaloux avec lequel les grandes maisons de l'Opéra et de la Madeleine cachent leurs nouveaux modèles aux visiteurs suspects s’explique par les ruses que les imitateurs emploient pour les surprendre, et si bien gardés qu’ils soient, il arrive toujours un moment où ds sont copiés en tout ou en partie. Il ne manque point de femmes, et même du meilleur monde, qui font ainsi la contrebande des idées au profit de leur couturière. Elles emploient des stratagèmes de Peau- Rouge pour épier une indication, subtiliser un patron, se

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faire prêter tel manteau ou telle robe. Naturellement elles tiennent à garder pour elles seules le secret qu’elles ont confié à leur habilleuse, et celle-ci le garde avec une probité égale à celle de sa cliente — ce qui fait qu’au bout de peu de temps un modèle réussi tombe dans le commun. Cela ne s’appelle pas de l'indélicatesse, oh! non, mais un composé de coquetterie et d’économie qui justifie, aux yeux de celles qui emploient ces moyens de conquête, les trucs les plus audacieux. La couturière arrive, en effet, à faire presque aussi bien et pour moins cher ces costumes qu’elle n’a pas inventés. Mais il y a justement ce presque qui sera toujours pour les grands faiseurs une garantie de succès auprès des vraies élégantes.

Les couturières qui se sont fait ainsi une clientèle en marge ont à leur tour à éviter mille écueils pour la conserver. Chaque cliente entend monopoliser son habilleuse et emploie tous les moyens de corruption ou d’intimidation qu’elle peut pour obtenir ce résultat chimérique : cadeaux, menaces, cajoleries, scènes de jalousie. Ce petit monde serait des plus amusants à étudier à part, et il serait riche en scènes de mœurs, qui nous entraîneraient souvent en dehors du sujet. Femmes de chambre demandant le sou du franc sur les robes de leur patronne ; patronnes titrées et riches n’ayant jamais mis le pied chez un vrai couturier, et faisant entendre à leurs relations qu elles ne peuvent se faire habiller que rue de la Paix ; — il est vrai qu’il y a la contre-partie amusante de certaines élégantes qui, se faisant habiller dans les premières maisons, tiennent absolument à convaincre leurs amies (leur mari aussi parfois) que toutes leurs robes sont faites « par une petite couturière » ; — quart de mondaines se pourvoyant de toilettes aveuglantes chez des couturières man-

sarclées; femmes de diplomates, et je dis des plus huppées, qui se sont fait une spécialité de copier clandestinement les modèles des grandes maisons et se font payer fort cher leurs croquis par des journaux de modes ; la revue de ces types de ce qu'on pourrait appeler la bohème du luxe est inépuisable.

La petite couturière est apte à joindre l’agréable à l’utile. Elle est une confidente toute désignée. Une ouvrière d’un de ces petits ateliers disait à Courboin : « Ma patronne habille des grues qui viennent souvent lui faire mettre l’orthographe à leurs lettres. »

Entre les couturières proprement dites et les maisons de gros, il y a le monde des entrepreneuses. Nous ne nous appesentirons point sur ces ateliers, qui sont souvent les bagnes de la couture. C est là que tous les efforts des économistes pourraient se porter; cela serait infiniment plus utile à Paris que de supprimer quelques heures de veillées dans les maisons chic; ici règne toute l’inhumanité du Sweating System. L’oppression par les « intermédiaires » esL celle qui disparaîtra de la terre la dernière.

Les maisons de gros qui approvisionnent Paris et les départements de vêtements dits « à la série », fabriqués par grandes quantités et conservant toutefois de vagues intentions ornementales, sont de tout autre nature. Il en est beaucoup qui sont dirigées par de grands commerçants soucieux de rétribuer et de traiter convenablement leur personnel; elles sont outillées comme de véritables usines. Seulement, ici, nous sommes en présence de l’industrie pure, et aussi éloignés des arts de peindre et de sculpter le chiffonnage que nous avons étudiés, que pourrait l’être le travail du statuaire de celui du fabricant de cheminées ou de marbres de toilettes.

Lorsqu’on entre dans une de ces maisons de gros, les

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ateliers, d’ailleurs admirables à voir en leur genre, ne sont plus du tout nos délicieuses ruches du quartier de la Paix. Ce sont des laboratoires de mécanique où vibre et siffle la scie, où la machine à coudre électriquement fait entendre l’implacable roulement de sa crécelle de fer. Ce travail, pour être différent, a parfois ses beautés, d’ordre mathématique. Une coupeuse, par exemple, a devant elle plus de vingt ou trente épaisseurs d'un drap raide et lourd. Sur la feuille supérieure sont marquées à la craie des lignes géométriques, souvent compliquées et incurvées capricieusement. L’ouvrière pousse ce paquet au-devant de la scie à découper, qui, suivant les directions qu’on imprime à la volumineuse pièce d’étoffe, passe par toutes les sinuosités du tracé et entame le plus résistant tissu comme une pâte molle. La netteté de la découpure est parfaite ; la moindre inflexion des courbes est respectée. La femme qui fait ce travail avec une expérience consommée, taille ainsi par heure des centaines de morceaux superposés, qui semblent les pièces d’un grand jeu de patience. Une erreur de direction d’un millimètre, la pièce d’étoffe serait perdue; un faux mouvement, la main de l’opératrice serait coupée aussi net que son drap.

Si les salons de vente de 1 îlot somptueux évoquaient en nous l’idée de boudoirs mondains, de scènes théâtrales énervantes et raffinées, ici nous avons plutôt, dans ces magasins, la sensation d’une caserne ou d'un couvent. Nous sommes dans le monastère du jersey, dans la Chartreuse des jaquettes. Les vêtements, alignés militairement ou défilant en procession, ont beau être destinés à des femmes, ils sont tellement uniformes, tellement prêts à toute destination et à tout contenu, que l’on ne songe point un instant à la Femme là devant. Il semblerait plutôt que, faits par la machine, ces corsages, ces

manteaux doivent habiller également des êtres de fonte articulée.

Les vendeuses et les essayeuses chargées de faire régner la discipline parmi ces ajustements austères et muets, parfois jolies cependant, se ressentent, comme expression et tenue, des frigidités ambiantes. Elles sont vêtues de noir et ont des physionomies sérieuses d’institutrices.

Pourtant, le souci de la Mode n'est pas virtuellement banni de ces marchandises. On y discerne linfluence des coupes adoptées, aujourd'hui ou hier, par la vogue. Les nuances, les ornements à succès y sont répercutés, mais à 1 état de schéma, de souvenir, d’adaptation aux intelligences moyennes. Cela conserve un peu de l’amabilité de l’article Paris, et si elle réussit à nous battre par le bon marché,

1 Allemagne, la grande concurrente en ces matières, ne produit, par rapport à ces simplicités, que des lourdeurs. Les rois nègres qui ont un peu de goût préféreront toujours faire des sacrifices d argent et avoir leurs populations vêtues par nos fabricants.

Cette question d'influence des modes communes au dehors n’est pas pour faire sourire cependant. Aussitôt que l’on s’élève vers le genre plus riche de certaines maisons de gros, qui de nouveau recourent au travail manuel et beaucoup moins à la machine, on revient sur les confins des grandes modes, l'on se convainc de la gravité de ces luttes et du rôle très important de ces grands industriels.

Le quartier de la Bourse est demeuré le centre de cette mode moins lancée, mais parfois aussi luxueuse que celle de 1 Opéra même. Il est une maison de ce genre qui montre en même temps un mouvement des plus actifs et une recherche continue de la nouveauté; je la prends comme type des ruches

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de ce genre. L’immeuble où elle se trouve est neuf; c’est une de ces grandes bâtisses en pierre de taille dont le récent percement d'une large voie a permis l’éclosion et qui, dans leur ensemble, sont maintenant, pour le Paris des affaires, ce que sont, à Londres, les maisons de certaines rues de la Cité, Cannon Street ou Cheapside. L’aspect des magasins est demeuré volontairement commercial, j entends que ses divisions et son agencement sont plus méthodiques et présentent un je ne sais quoi de moins mondain que les salons de réception des régions vendôméennes. Toutefois, on y a sacrifié modérément aux fonds clairs et aux ornements linéaires du style moderne, ce qui aurait paru naguère par trop fantaisiste pour « le gros ». Les petits salons d’essayage, d’ailleurs, cette maison faisant la robe, ne le cèdent pas en soin et en recherche à ceux des territoires voisins. Les mannequins y sont un rien plus abstraits, de manières plus concentrées et de beautés plus régulières; il ne conviendrait pas qu elles déployassent ici les froufrous voluptueux, les cambrures vives ou langoureuses, le savant manège des regards et des airs de tête, où excelle l’autre race. En un mot, ici la Femme se retrouve bien plus que dans les déserts de la confection à la grosse, mais elle est toute prête à être « livrée » aux grands magasins de détail ou emballée pour l’exportation.

Dans de telles maisons, qui tiennent le milieu entre l’art et la manufacture, une importance particulière, un développement tout spécial caractérisent la manutention. A elle seule, elle forme non plus une partie vitale de l’organisme, mais presque un organisme entier et indépendant. Elle distribuera non seulement aux ateliers de la maison, mais aussi à ceux du dehors, des rations de matériaux qui ne comportent plus, étant donné leur caractère de séries, le système anthropo-

métrique, individuel, de la grande couture, mais des plans de mobilisation, comme pour une armée. Les « stocks » étant plus considérables, et l'assortiment plus étendu, il faut de vastes jeux de références. Celle des seules broderies forme toute une bibliothèque de volumineux registres. Bien que les deux sortes de commerce aient le même but : répandre autant et aussi loin que possible les produits de la mode parisienne, dans l'autre nous sentons davantage 1 intimité, la personnalité et du créateur et de la destinataire; dans celui-ci domine l’idée du luxe pour la masse et du paquebot qui exportera les conserves d’élégance.

Ces paquebots ne sont pas assez nombreux, et leurs équipages ni leurs capitaines ne se recrutent assez parmi les Français. Il y a des armateurs pour le chic comme il y en a pour les matières premières et les primordiales denrées; ces armateurs sont les commissionnaires en marchandises, qui sont, en grand nombre, américains, allemands ou espagnols. Le couturier et confectionneur en gros compte trop sur ces truchements. Il ne voyage que par procuration, alors que son concurrent germanique se déplace sans relâche et paie de sa personne. Le directeur d une de ces entreprises nous disait son regret que ses confrères et lui-même n’eussent pas l’audace (c’en serait une pour nos habitudes) de créer euxmêmes les débouchés que l'intermédiaire leur dose à sa guise, et de traiter directement avec des contrées dont on ne soupçonne pas la richesse, des clientèles dont on ne connaît pas assez la bonne volonté et l'étendue. Puisse cette idée, qui commence à se faire jour, ne pas être mise en pratique trop tard, quand nos rivaux étrangers auront occupé tous les ports !

Mais voici que nous parlons comme un rapport à la

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Chambre de commerce. Commission! Exportation! Importation !... Pardon !

Parmi les importations, du moins, il en est une qui nous ramène en plein Paris, et dans un des milieux les plus imprévus, les plus originaux qu’il nous ait été donné d’explorer. Les modes d’hiver ont amené peu à peu, dans ces dernières années, une véritable et effarante orgie de fourrures, et non de vêtements primitifs, utilitaires, mais de variations de la plus grande élégance, exécutées sur la peau de tous les animaux de la création.

Ils sont loin, les manchons de poil de lapin de nos grand'mères, leurs rotondes doublées d’un honnête « petit-gris », le renard dont elles se ménageaient timidement quelques lanières autour du col et des poignets. Aujourd'hui des bêtes inédites (on dirait même qu’on en a créé de spéciales, et nous verrons même qu’on en crée!) sont réquisitionnées pour tous les caprices de la coiffure et du vêtement féminin. La plus épaisse toison s’assouplit comme une soie légère autour de la taille gracile de la Parisienne; les monstres les plus féroces ou les plus sauvages des antres, des forêts, ou des eaux se sont découvert des grâces et des caresses que cette reine seule pouvait obtenir.

Aussi leur fait-elle honneur : alors que, pratiquement, mais sans fantaisie, nous portons comme une doublure la fourrure de nos pelisses, la femme fait la joie de nos yeux, et aussi la montre de sa coquetterie, en rétablissant les choses et en remettant cet envers à l’endroit. Nous sommes des animaux honteux; elle est une gracieuse bête fauve...

Le voyage à travers une des colossales maisons qui importent, vendent et en même temps façonnent les fourrures est un des plus curieux qui se puissent entreprendre dans les domaines

LES REIiNES DE L’AIGUILLE.

de la Mode. Nous avons visité une d’entre elles. En deux heures on y assiste à tous les spectacles de la mécanique, de la couture et de la chasse.

De plain-pied, ce sont les magasins de vente, où, malgré l’éloignement relatif du quartier de la grande mode, nous retrouvons les femmes élégantes et les mannequins aux fourreaux de satin et aux beaux yeux.

Dans les caves, la maison faisant elle-même sa force motrice, son éclairage et son chauffage, c’est une machinerie énorme, de puissantes batteries de moteurs électriques. D'autres profondeurs de ces sous-sols, réserves où l’on garde certaines pelleteries dans le degré de fraîcheur nécessaire, vous font penser à des sortes de cavernes, d’où l’on s’étonne de ne pas entendre sortir des grognements.

Puis, l’ascension dans les innombrables ateliers (il y a ici plus d'un millier de personnes qui travaillent) nous remporte dans des ruches semblables à celles des abeilles couturières, avec, toutefois, quelque chose de plus rangé, de moins pittoresquement fouillis. Mais c’est presque la même race d’ouvrières parisiennes, avec les mines éveillées, les cheveux en bouffants diadèmes, les grands yeux rieurs ou fiévreux. Certains de ces ateliers ont des coquetteries, qui, mêlées aux disciplines strictes, étonnent et charment (mais quoi, c’est Paris, le besoin de finesse de toutes ces humilités adorables!). Ces ateliers étant éclairés par des profusions de lampes électriques, indispensables à ce travail dans de sombres matériaux, les petites ont imaginé d’entourer les abat-jour de jupes en légers papiers froncés, rouges, blancs, roses, japonais, indiens, « pompadours » ; — c’est un rien, mais que de choses il dit au cœur de celui qui aime sa grand' ville! Ateliers de doublures et de petites retouches, ateliers d’assem-

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blages des peaux, ateliers spéciaux pour certaines fourrures, telles les loutres, qui demandent une main-d’œuvre très à part, tous ont leur caractère, leur couleur ; dans quelques-uns sont de petites machines à coudre électriques, dirigées par des mains prestes et sûres, qui, pour réunir les morceaux de fourrure, piquent, dans le cuir, des coulures aussi rapidement que le crayon d’un dessinateur trace un trait, aussi finement que l’aiguille d’une lingère ourle une batiste. Dans toutes ces salles, vous envahit peu à peu la grisante et poivrée odeur des pelages, dont le bouquet se centuple alors qu’on traverse les magasins où s’entassent les vêtements, les manchons, les boas que l’on voyait tout à l’heure fabriquer.

Les dépouilles précieuses de tout le règne animal, purifiées, transformées, mais comme vivantes encore, défilent en entassements stupéfiants. Dans des rayons multiples, les astrakans, les karakuls et les breischwantz, d’un implacable noir, vous plongent dans une harmonie feutrée et funèbre. Les breischwantz! C’est tout un voyage et tout un drame. Le voyage : dans les steppes du Turkestan, où les bergers gardent à cheval les immenses troupeaux de brebis si serrées les unes contre les autres, qu’un grand nombre avortent. Le drame : les peaux de leurs agneaux mort-nés deviennent, une fois apprêtées et teintes, ce breischwantz brillant et souplement bouclé; mais, lorsque ces avortements accidentels ne se produisent pas en assez grand nombre, ce qui est fréquent, cela ne gêne point pour paraphraser froidement, et de force, le mot célèbre : « Sauvez la mère! » et pour fournir à la Parisienne son contingent de breischwantz...

Et voici les pelleteries précieuses, les renards bleus, les chinchillas au toucher indiciblement doux, les loutres d'eau douce et les loutres de mer, les doux et robustes phoques ;

les loutres du Kamtschatka, maniable ébène pointillée d'argent; les zibelines, véritables reines du poil, qui, un jour, assemblées, ont mis sur les épaules d'une exquise duchesse anglaise un manteau de quatre-vingt mille francs.

Le vertige vous prend à marcher au milieu de ces hordes odorantes et lustrées. Peu à peu, vos oreilles s’emplissent de lointains hurlements; des souffles vous frôlent; des yeux brillent dans tous les casiers; vous oubliez la Parisienne, et vous avez l’hallucination d une torrentueuse revanche des bêtes, d'une invasion irrépressible de tous les fauves ressuscités.

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AU PAYS DES PRIX FIXES

D'autres femmes enfin, de qui nous ne pourrions omettre la description et l’histoire, sont encore les « ouvrières de l’élégance », mais dans l’acception très figurée où notre langue prend parfois ce terme d’ouvrier, c’est-à-dire auxiliaire plus ou moins actif, dont l’effort véhicule et propage une œuvre, mais ne la crée pas matériellement. Mêlées de façon étroite à ce formidable courant des modes et des élégances de Paris, elles le subissent, sans prévoir où il les mènera ; elles seraient même, au besoin, dispensées de comprendre, tant leur rôle est tracé, et malgré l’intelligence qu’elles peuvent mettre à le remplir.

Ce sont les employées des « grands magasins de nouveautés ».

Et ces magasins eux-mêmes, qui ont, pour ainsi dire, monopolisé ce mot, non parce qu'ils inventent la nouveauté, mais parce qu ils la constatent; qui sont de puissants instruments non de création, mais de sélection et de vulgarisation; qui choisissent la mode qui séduira le mieux la foule, et la vulgarisent jusqu a l’user promptement; qui signent l’arrêt de mort d une idée nouvelle, en même temps qu’ils proclament son triomphe; ces magasins sont, en même temps que de formidables activités, des impersonnalités formidables.

Il n’y a donc, pour ainsi dire, entre ce chapitre et les précédents, que des contrastes à noter, ou des rapports qui accentuent davantage encore les contrastes. Tout est directement opposé, à ce point que l’on ne peut faire le tableau complet d un de ces milieux, sans dire quelques mots de son contraire. Ils deviennent inséparables l’un de l’autre à force d être ennemis. L’un s’ingénie à inventer, l’autre à profiter de 1 invention. La cliente de 1 un peut être en même temps la cliente de l’autre, mais suivant qu’elle est chez celui-ci ou chez celui-là, elle se comporte tout différemment. La vendeuse, enfin, n a plus ni la même méthode, ni la même nature, ni le même genre de vie.

Ici, vendre est tout. La fabrication vient entièrement du dehors, soit que les ateliers où la nouveauté s’élabore soient exclusivement rattachés au grand magasin, soit qu’ils travaillent librement pour lui, ou même, à l’occasion, pour ses rivaux. Ce sont des hommes, très agissants et très expénmentes qui sont charges des achats ; le peu de travail manuel qui se fait dans les magasins mêmes, n’est que pour les immédiates et secondaires retouches, et il ne nécessite que

AU PAYS DES PRIX FIXES

relativement très peu d'ouvrières. La vendeuse est donc le seul type féminin qui ait ici de l’importance ; la « débitrice » est un simple porte-voix, et la couseuse une exilée; le mannequin n’existe qu’à l’état de vrai mannequin.

Les robes sont sans tôle et sans mouvement; elles ne passent pas, vivantes, devant l’acheteuse. C est l’acheteuse qui passe devant elles. Pour les manteaux ils sont essayés sur la femme qui les vend.

Mais la vente, dans ces aftluences extrêmes de visiteurs, ne peut, comme là-bas, s’attarder à de savantes coquetteries, à des flâneries aguichantes et diplomatiques. Il faut qu’elle soit rapide et sans hésitation, et c’est ce que la visiteuse attend elle-même toute la première.

Les clientes, en effet, qui se fournissent tantôt dans le grand magasin, tantôt chez le grand couturier (il en est qui pratiquent ce paradoxe) ne sont plus du tout les mêmes femmes, dès qu elles se trouvent, inconnues, en présence de la vendeuse anonyme, parmi les « articles tout faits », dans ces docks où l’on entre comme dans la rue, que l’on quitte comme elle, et qui ne tiennent pas moins du gigantesque passage que du salon somptueux. L’on ne s’assied que par exception, et les hommes gardent le chapeau sur la tête comme dans la salle d’attente d’une gare. La femme a ici des exigences et une impatience qu elle ne songe point à montrer dans la grande couture. Elle est à la fois pressée et indécise; il faut la fixer et la satisfaire tout de suite. Elle n’accepte pas les détails qu’on lui impose ailleurs. Elle se sent dans le royaume du tout pour rien, et il faut qu’on l'éblouisse par des conditions plus avantageuses encore.

Vous voyez déjà, par là, les qualités, l’attitude même qui conviendront à la vendeuse. Le chef d’un rayon dans l’un

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des deux plus grands magasins de Paris, me les expliquait un jour avec une piquante netteté.

« La bonne vendeuse, me disait-il, doit être ardente.

« Elle arrive vite, dès qu'elle est douée de l’instinct, à posséder une grande sûreté de coup d’œil. Les miennes, quand elles sont bien exercées, voient tout de suite et ce qu’une cliente a dans sa poche, et la façon dont il faut la traiter. Bien qu’elle ait besoin d’être guidée, dirigée, si elle sent la moindre pression, elle se révolte et se dérobe; si, au contraire, elle rencontre une volonté inférieure à la sienne, elle se dégoûte ou perd confiance, et le marché est également manqué.

« Il ne faut pas que la jeune femme soit timide pour bien vendre, car on la croira incapable, et l’envie d'acheter s’envolera. Il ne faut pas non plus qu’elle soit impatiente, car on la trouvera insolente, et on la punira jiar un brusque et hargneux départ, ou bien on la supposera avide de conclure une affaire bonne pour elle seule, et l’on sera heureuse de lui faire comprendre qu’on voit clair dans son jeu.

« A certaines acheteuses, il faut que la vendeuse se garde de montrer tout de suite des choses trop riches, trop chères. Elles se découragent, et partent sur une mauvaise impression. Mais le même tact doit avertir la vendeuse de ne pas montrer à certaines autres des choses trop communes et trop bon marché, car elles s'offensent qu'on n’ait pas deviné leurs ressources et leur goût. Il va sans dire que la bonne vendeuse doit reconnaître de loin, pour la fuir, ou pour ne pas perdre avec elle plus de temps qu'il ne faut, la femme qui fait beaucoup d effet, mais dont le porte-monnaie est maigrement garni. C'est l’enfance de 1 art.

« Il ne faut jamais, sous aucun prétexte, faire entendre à une femme qu’elle est un peu forte.

AU PAYS DES PRIX FIXES. 177

« Enfin, il faut que la vendeuse ait le don de plaire! »

Comme cela me semblait un don bien subtil et bien ingrat (si un don peut l'être), en présence d’aussi grandes exigences et d’aussi incessants imprévus, mon chef de rayon répondit à mon besoin d’un supplément de définition par cette formule qui me parut le résumé décisif, au delà duquel il est impossible d’aller :

« La bonne vendeuse est celle qui a le sourire commercial. »

Je ne sais si vous apprécierez assez, dans un trait aussi lucide et aussi sur, toute l'éloquence d’une race, tout le génie d’une expérience professionnelle.

J’appris encore, comme corollaire à ce sourire si bien dosé de réserve et de sympathie, si engageant sans être familier, si voulu et paraissant si naturel, que certains défauts, si l’on peut les appeler ainsi, nuisaient à la vendeuse aussi bien douée qu elle put être d’autre part. Les clientes, habituées à la fascination du « sourire commercial », n'aiment pas la jeune fille qui paraît avoir des soucis, des chagrins. La vendeuse la plus courtoise, la plus empressée, qui aura un masque un peu froid aura plus de peine à réussir.

— Il n’est pas bon, non plus, dit ce premier, en même temps si expérimenté et si psychologue, qu'une vendeuse ait, chez nous, trop grand air. (En cela, une différence avec la grande couture, où il faut de ces-airs là.) Nous avons essayé parfois de prendre des employées élevées à cette école; elles faisaient four.

Cela m’amena à demander comment et où se recrutaient les vendeuses qui savaient plaire sans écraser, et qui avaient tant de jugement, de tact et d’activité.

Là, les avis furent un peu partagés entre deux autorités égales. Un chef de rayon indiquait que les vendeuses venaient

LES REIiNES DE L’AIGUILLE.

surtout des départements, où elles avaient commencé à se dégrossir, et qu'elles entraient dans le grand magasin après avoir achevé de se former, à Paris, dans des maisons moins absolument de premier ordre. Mais le chef du rayon voisin, également consacré à l’élégance féminine, sinon aux memes objets, affirma, au contraire, que la grande majorité avait une origine parisienne, parce que « à Paris, dans toutes les familles les jeunes filles travaillent, et ont besoin de gagner leur vie, tandis qu’en province, même dans les familles gênées, il y a un préjugé contre les professions commerciales ».

C'est pourquoi, dans cette armée de jeunes filles et de jeunes femmes qui vendent dans un grand magasin, il n'y a en général que des personnes d’excellentes sinon de très opulentes familles. Beaucoup ont accepté des charges fort lourdes et elles les portent avec courage; beaucoup aident des frères ou des sœurs plus jeunes, ou vivent avec une mère veuve, une vaincue de la vie. Elles sont presque toutes très sérieuses, « très méritantes ». Cependant, lorsqu'il en est de trop jolies, elles ne restent pas toujours au rayon... Mais ce n'est pas une occasion de médire. On m'en montre une admirable, qui est la plus sérieuse et une des meilleures vendeuses qui soient; elle est d'une famille d’employés de commerce; elle ignore ou, plus probablement, méprise sa beauté.

La beauté n'est pas obligatoire dans ces magasins; vous avez vu qu elle serait, plutôt, professionnellement nuisible. Dans les rayons de robes, elle est tout à fait inutile, puisque les costumes ne sont qu’étalés, exposés, non essayés. Dans les rayons de manteaux, les belles filles sont plus nombreuses, parce qu’elles sont à la fois vendeuses et essayeuses, et que sur elles, le vêtement doit faire le plus grand effet possible.

Cetle course effrénée au chiffre d’affaires, cette vente sous pression, ont un stimulant infaillible, et qui résume la profonde pensée de ces entreprises. La vendeuse est intéressée dans les bénéfices. Elle ne sent point la fatigue qui augmente ses appointements. Les sensibles empressés qui ont fait campagne pour qu’elles aient le droit de s’asseoir ont enfoncé une porte ouverte : du moins pour les très grands magasins, on ne leur a point refusé ce droit, mais dans les moments où la vente donne, elles sont les premières à oublier d’en profiter. Et pourtant, malgré cet éperon de la participation aux bénéfices dans la mesure de leur vente, il en est qui sont, le croirait-on, moins sensibles qu'on ne pourrait supposer, à l’augmentation, à l’avancement. On en voit, et en grand nombre, qui veulent gagner de l'argent; mais d’autres, plus indifférentes, suivent simplement le courant, et ont soit la philosophie, soit le goût naturel de jouir de l’espèce de quiétude que procurent les besoins assurés et la part de travail normal garantie par la force acquise de ces grands magasins concentrateurs de foules.

L’âge n’est pour rien dans ces plus ou moins vivaces activités. L’établissement que nous prenons pour type en généralisant ses traits a une curieuse règle d’admission.

Aucune femme n’y entre comme vendeuse avant 1 âge de dix-huit ans, ni passé la trentaine. Mais cela dit, on y peut rester tant qu’on a des forces, et si la mutualité, aidée et dirigée même par les chefs de l’entreprise, a préparé poulies doyennes des pensions, des lieux de retraite, on voit, et non pas à l’état d’exception, des vendeuses en exercice qui ont vingt-cinq ans de services, et plus.

Et, me dit-on : « La vieille vendeuse est toujours très travailleuse, très habile, très ardente! »

Si on avait le loisir de pénétrer plus avant dans ce monde si à part, que d observations humaines on recueillerait dans la troupe disciplinée, en apparence automatique et uniformisée de ces centaines de femmes en robe noire, de qui les dix-huit printemps ou les cinquante hivers ne sont, au moment de la besogne, éclairés que par le « sourire commercial » ! Combien de comédies, et de drames aussi, l’on découvrirait à la longue, si merveilleusement cachés sous les façons ponctuelles, b unisson réglementaire! Combien d ambitions, d’autant plus intenses que plus contenues, combien de férocités implacables et menues, et aussi de gentilles solidarités, d humbles et cordiales sympathies, d’entrain à la tâche, d’active résignation à la destinée !

La vie qui échappe au public, de ces vendeuses qu'il observe à peine plus que leurs marchandises, remarquant parfois seulement un visage plus éveillé qui lui suggérera quelque pensée frivole et injustement galante, cette vie a ses beautés sans éloquence, ses souffrances sans retentissement, ses joies sans indiscrétion et sans bruit.

Elle est, en tant que vie commune, admirablement organisée, car elle repose sur la liberté et la règle, sur la protection et l’émancipation. Ces femmes sont, quand elles le demandent, logées gratuitement dans des locaux où elles trouvent non seulement l'abri, mais encore les distractions et les facilités d’acquérir une instruction plus grande. Alors, des voitures les amènent le matin au magasin et les remmènent le soir à leur volonté. Mais si elles préfèrent demeurer indépendantes, elles font à leur guise; beaucoup, nous l’avons dit, vivent en famille. Quelques isolées sont également en dehors du système familial et du système de la pension : la grande ville les enveloppe de sa tumultueuse discrétion.

A.U PAYS" DES PRIX FIXES

Pour les repas, elles les prennent au dehors si elles veulent, dans la maison si elles désirent; mais lorsqu’on a visité les grands réfectoires avec leurs tables à se mirer, les cuisines aux agencements magnifiques, lorsqu’on a consulté les menus, parcouru les boucheries et les garde-manger, on comprend sans peine qu’elles préfèrent ces repas en commun à l'indemnité de nourriture pour laquelle elles peuvent opter et qui ne leur procurerait pas la moitié de ce qu’elles trouvent ici, comme abondance et confortable.

Cette organisation est évidemment exceptionnelle. Il n'en est pas, pour la même profession, beaucoup d’exemples à Paris, aussi complets, aussi faits pour surprendre ceux qui étudient la vie laborieuse des femmes. Nous n’en devons pas moins le citer, ne fùt-ce que pour faire connaître combien les sorts sont divers, et pour montrer les voies qu’il vaut mieux suivre.

Un trait vraiment remarquable, en même temps que résultat de cette puissante cohésion créée par la vie groupée bien entendue : les mariages dans la maison sont beaucoup plus fréquents qu autrefois, et ils ont une tendance à augmenter encore de proportion.

Il ne reste qu’à répondre à une question pour laisser là, ainsi effleurée, cette esquisse. Nous avons vu à peu près comment se recrutaient les vendeuses. Comment cessent-elles de l’être, en dehors des cas restreints de vieillissement sous le harnois?

Une des principales causes de la cessation de l’état de vendeuse est le mariage. Aussi facilement que l’on s'était mis à vendre des robes, des manteaux, des chapeaux coruscants et fleuris, aussi facilement on s’établit, en province ou à Paris, dans un commerce aux antipodes, mercière, pâtissière,

papetière, peu importe, suivant le mari qu'on aura trouvé. Ces brusques ruptures avec un métier exercé pendant des années sont le cas le plus normal. Elles prouveraient combien, ainsi que nous le faisions sentir au début, la vendeuse de grands magasins est un rouage bien ajusté, fonctionnant bien, mais facilement remplaçable. Elle n’est pas spécialiste comme la vendeuse de la grande couture, sa diplomatie est apprise et non innée, elle peut être virtuose de la vente sans être artiste, et elle n'a pas, comme celle de l'autre race, la réelle vocation.

Il y aurait, suivant les quartiers et les clientèles, bien d'autres types de vendeuses à cataloguer, dans les « grands magasins » qui sont vraiment grands et dans ceux qui sont tout petits. Les unes effroyablement provinciales et qui ont été par faveur spéciale conservées du temps de Balzac. Les autres terriblement délurées, aussi dénuées de scrupules que de traditions, effrontées et nomades comme des pierrots dans les plates-bandes du commerce, vibratiles et éphémères comme des infusoires, dans la goutte d’eau diamantée du luxe parisien.

LA gloire DE L ILLE

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LA GLOIRE DE L’AIGUILLE

A regret nous quittons ce monde délicieux qui nous a permis d’étudier la puissance de l’éphémère et le profond des choses frivoles.

Monde si exceptionnel dans le monde, atteignant, comme nulle part ailleurs, la perfection dans l'artificiel. Monde complexe et léger, futile cl sérieux, sceptique et passionné, avonsnous pu vous y faire prendre un instant d intérêt, lui qui nous a intéressé de longues heures, vous le faire aimer au point qu’il nous a paru mériter de l’être? N’avons-nous pas trop failli à vous convaincre des exemples et des leçons que l’on peut y trouver à profusion, en art, en activité, en énergie, en confiante bonne grâce?

Que de détails nous avons dû laisser de côté pour simplifier un peu l’esquisse d'une vie aussi mobile, aussi confuse, où tout est en nuances également significatives, où tous les spectacles sont aussi vrais et aussi changeants que les couleurs et les ondes de la robe à Loïe Fuller ! Que de traits nous n avons pas su saisir, que de confidences provoquer, pour inspirer tendresse, compassion, ou admiration, pour ces milliers de femmes si imprégnées de naturel charme, ou si reléguées dans des rôles obscurs et usants, douces, habiles et résignées, ou enfin, déployant tant de flamme et de génie véritable pour conserver à Paris son auréole de distinction raffinée, de luxe élégant et d inimitable caprice!

Le reproche qu'on nous fera peut-être, et qui ne nous déplaira point, serait d'avoir peint trop beau et d’avoir pris trop au sérieux une classe immense qui a plus souvent suggéré des plaisanteries faciles, et des idées rêveusement libertines. C'est une considération qui, en effet, peut s’imposer à certains esprits dès qu'il s'agit d’une nombreuse réunion d’êtres humains : il n’en est pas dont la beauté ne puisse avoir pour envers le scandale, et cela dépend des dispositions desprit où Ion se trouve. Peut-être nous-même céderionsnous à la tentation de faire plutôt, si l’occasion s’en présentait, une sélection de vierges folles que de vierges sages, mais aujourdhui, nous trouvant en présence des cent mille suivantes de sainte Catherine, qui, dans leur ensemble, ne sont ni tout à fait sages, ni tout à fait folles, ni même tout à fait vierges si l’on veut, nous avons mieux aimé, ayant le choix, être lyrique qu’égrillard.

Baudelaire a imaginé Paris sous les traits d'un vieil ouvrier grisonnant et rude, qui, le matin,

Empoigne ses outils en se frottant les yeux.

LA GLOIRE DE L’AIGUILLE

Nous nous plaisons à le voir personnifié par l’ouvrière jeune et alerte, gaie malgré sa pauvreté, confiante malgré son avenir trop sûrement borné, fraîche malgré ses repas de dix sous, jolie malgré ses robes de vingt francs, et courant enfermer toute cette fraîcheur, cette beauté, cette gaîté, cette jeunesse dans la ruche qui de tout cela, au rebours des abeilles, distillera non du miel mais des fleurs.

La misère? Elle existe à coup sûr, et aux moments où elle sévit le moins, elle ne cesse de menacer. Mais rien n est plus noble dans la douceur, que la simplicité et la dignité avec lesquelles l'ouvrière parisienne la supporte. Il y eut récemment une grève de couturières dans Paris : elle eut les allures d une fête, et pourtant le problème tragique se dressait dans 1 ombre aussi bien pour cette grève que pour les autres. Faites en sorte, ô vous qui dirigez le travail, et vous qui vous parez de ses oeuvres, et vous aussi, qui poussez aux révoltés, que ces « fêtes » ne se célèbrent par trop souvent. Paris, si vicieux, et si égoïste, et qui devient par moments si terrible, n’aime pas qu’on fasse pleurer ses fillettes.

Les ravages de l’amour? ils sont constants, comme ceux de la pauvreté sa parente par alliance. Sur cent mille femmes et filles, qui chaque matin descendent et chaque soir remontent la grande et âpre et tentatrice rue, il y en a qui y restent. Mais combien de farouches et de graves, pour qui la vie a des questions plus urgentes que l’amour, et d autres qui en sont guéries de bonne heure par une expérience flétrisseuse d illusions, et d’autres encore qui attendent et obtiennent de lui ce qu’il refuse à tant et tant, un peu de bonheur vrai, et puis le souvenir.

Sentimentales? Elles le sont par nécessite d état. Mali-

cieuses, et renseignées, et étincelantes de propos libres et salés. Elles ne seraient pas de nos faubourgs sans cela :

Il n’est bon bec que de Paris,

a dit François \ dion, qui les a plus d’une fois suivies dans la rue. Laides? Il y en a beaucoup, et de fatiguées, et d’anémiques et malades aussi, et de tristes, et de rageuses, et de cruelles, et de souffre-douleurs, et de neutres, et de sansjoie... Et quand on les voit toutes ensemble, c’est beau. Les méchantes sont si drôles, les malades si touchantes, les neutres si dociles, les laides si gentilles ! Elles sont à la fois la romance et la gaîté de Paris, et vous voudriez que nous n’ayons pas pour elles de la reconnaissance !

Appliquées et habiles à la tache, douées de qualités de race subtiles, elles traduisent les idées des inventeurs et des inventrices d’élégances, avec tant de souplesse, de délicatesse et de brillant qu'elles y mettent une part, une collaboration de tout elles-memes, et qu elles contribuent le plus puissammentà épandre dans 1 univers ce parfum de raffinement, à propager ce rêve exquis et trompeur de choses soyeuses, à mettre des garnitures à la vie. Et vous nous critiqueriez de ne pas leur ménager notre admiration!

Et le mécanisme aussi de ce grand travail de la nouveauté de demain, de la fanfreluche et de la forme qui feront fureur, est admirable.

Le temps passé qui transmet au présent, pour qu’il les transforme, les couleurs et les lignes qui firent sa joie et son caprice. Les quelques natures d’artistes qui recueillent ces souvenirs desséchés pour les raviver et en faire des illusions inédites. Les impulsives, qui, sans documents, plongent les mains dans les étoffes soyeuses, les tourmentent, les drapent,

les sculptent, s’affolent de leur propre songe de tons et de rythmes jusqu’à créer les paradoxales et ravissantes exagérations de la mode. Puis, celles qui secondent ces visionnaires, transmettent et distribuent leur pensée aux ouvrières, comme les protes partagent entre les ouvriers des lettres le manuscrit du poète, son chant qui sera répété et courra le monde à des milliers d’exemplaires. Enfin ces ouvrières elles-mêmes que nous ne nous sommes point lassés de voir à l’œuvre. Puis, la chose créée dans ces profondeurs, remontant toute chatoyante et toute frémissante, pour être livrée aux yeux, exaltée par l’éloquence insinuante de la vendeuse, animée par l’adroite mimique des mannequins et leur danse hiératique... Dites, cette œuvre si logique, si continue, si captivante et si persévérante à travers toutes ces transformations, n’est-elle pas admirable autant que toute création de l’activité humaine?

Elle est plus utile que frivole, puisqu’elle fait vivre tant d’êtres; plus salutaire qu’indifférente, puisqu’elle force à rendre hommage au sentiment de la beauté ceux qui seraient incapables de s'en soucier sous une autre forme; plus durable que fugace, puisque les élégances du passé constituent, pour certaines civilisations, un titre de gloire, et nous grisent encore après des siècles.

Mais la Dame Naï et la Dame Touï et la splendide reine Karomama, dans leurs vitrines du musée ne nous émeuventelles pas autant, frêles et souplement vêtues, que les sphinx et les pyramides? N’avons-nous pas autant de trouble à voir les manèges et les toilettes des petites parisiennes de Tanagra qu’à lire Sophocle et Platon, et à nous remémorer les hauts faits de Léonidas? Que dis-je! Une rohe, à travers les temps, vaut plus qu’une bataille. Si vous avez quelque franchise, vous avouerez que vous rêvez avec plus de plaisir devant

celles de Joséphine et de Marie-Louise, que devant la carte d’Europe au temps des conquêtes de Napoléon. Un soulier de satin de Marie-Antoinette nous murmure plus au cœur que la déclaration des Droits de l’homme.

Enfin, si Paris commençait à habiller moins bien lafemme, il y aurait un peu moins de soleil et d’amour sur le reste de la terre.

C’est encore une des forces vives de Paris, une de ces vertus essentielles que pas une conquête n’a encore pu ravir, pas une révolution amoindrir, pas une académie régenter, pas une sottise alourdir.

Nous avons fait des cathédrales. Nous faisons des robes. Que les autres en fassent autant.

Us savent bien qu'ils ne le peuvent point, et que force leur a été d’imiter les unes, comme de copier les autres, en un peu moins parfait. Il y a de grands artistes dans les autres contrées, et aussi de grands savants; mais Paris, grâce à ses robes, demeure un point exceptionnellement brillant, et d'une autre nuance. A l’heure présente, la femme est le seul objet d'art vraiment à l’abri de la critique qui se promène par nos rues, ou qui s’en va conter les grâces de notre race, à l’étranger, en Amérique, au diable ou ailleurs.

En restera-t-il le souvenir, dans le temps, comme la robe collante des belles Egyptiennes et les draperies pimpantes des petites Asiatiques mineures? Oui, certes, car rien ne disparaît absolument de la beauté qui a vécu.

Une des créatrices de la mode à Paris me disait que parfois elle se sentait un peu découragée, que sa recherche sans cesse recommençante de chiffonnages, de modelage et d’harmonie, lui échappant aussitôt qu'aboutie, lui semblait, à certains moments, aussi vaine que fatigante, et que la saison suivante,

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celles fie Joséphine et de Marie-Louise, cjue devant la carte d'Europe au temps des conquêtes de Napoléon. Un soulier de satin de Marie- Antoinette nous murmure plus au cœur que la déclaration des Droits de l’homme.

Enfin, si Paris commençait à habiller moins bien la femme . il y aurait un peu moins de soleil et d’amour sur le reste de la terre.

C'est encore une des forces vives de Paris, une dé ces vertus essentielles que pas une conquête n’a encore pu ravir, pas une révolution amoindrir, pas une académie régenter, pas une sottise a v.

Nous avons fait d> s < a: V Virales. Nous faisons des robes. Que les autres en fassent autant.

Ils savent bien qu'ils ne le peuvent point, et que force leur a été d'imiter les unes, comme de copier les autres, en un peu moins parfait. Il y a de grands artistes dans les autres contrées, et aussi de grands savants; mais Paris, grâce à ses robes, demeure un point exceptionnellement brillant. et d'une autre nuance. A l'heure présente, la femme est le seul objet d'art vraiment à l'abri de la critique qui se promène par nos rues, ou qui s’en va conter les grâces dç notre race, à l'étranger, en Amérique, au diable ou ailleurs.

En restera-t-il le souvenir, dans le temps, comme la robe collante des belles Egyptiennes et les draperies pimpantes des petites Asiatiques mineures? Oui. certes, car rien ne disparaît absolument de la beauté qui a vécu.

Une des créatrices de la mode à Paris me disait que parfois elle se sentait un peu découragée, que sa recherche sans cesse recommençante de chilTonnages, de modelage et d’harmonie, lui échappant, aussitôt qu’aboutie, lui semblait, à certains moments, aussi vaine que fatigante, et que la saison suivante,

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LA GLOIRE DE L’AIGUILLE

reprise par sa destinée de suggérer des élégances, elle ne serait pas moins reprise, quel que fût le succès, par un nouvel : « A quoi bon ? »

Et pourtant ce qu’elle fait, elle ne voudrait pas ne plus le faire; car tout vrai artiste maudit sa tâche en s y épuisant joyeusement. Et elle soupirera quand, à son tour, elle devra transmettre à d’autres le flambeau des grâces; mais elle sera récompensée par la pensée qu’elle aura créé un genre, qui aura sa page dans le livre renouvelé et circulaire de la mode.

« A quoi bon? » A avoir plu, ce qui est la plus belle vertu du monde.

Mais, quand même tout cela périrait, quand il ne resterait rien de Paris et de ses parures, pas même le plus léger témoignage, conservé par dessins ou par miracle, toutes ces frivolités merveilleuses n’auraient elles pas eu leur suprême raison d’être, celle du bouquet, — à qui l’on ne demande que d’avoir un instant ravi et embaumé?

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