‹ Les reines de l'aiguilleChapitre 12 sur 13 · P A. R TERRES · texte numérisé non relu

P A. R TERRES

diable. Les vendeuses conservent une tenue simple, un maintien réservé qui contrastent de façon piquante avec les frouirous tapageurs, les airs violemment grande dame, les cheveux trop blonds, trop noirs ou trop feu, des visiteuses.

Une dernière physionomie, pour ne pas multiplier ces tableaux si variables et ne garder un souvenir que des plus tranchés. C’est la maison de grande allure quant au décor, de grande élégance quant aux produits, et qui est un peu comme aspect pour la Mode, ce qu’est pour la Couture la maison nouveau jeu et dernier cri que nous avons silhouettée. D’immenses salons blanc et or, aristocratiques, diplomatiques, arrangés à souhait pour une clientèle superlative.

Aux jours de saison et aux heures de la vente, tous ces ministères de la coiffure et des jolis arts s’emplissent de caressants murmures, d allées et venues vaporeuses, jabotent, papotent et bruissent. Les femmes qui apparaissent là viennent comme en visite de cérémonie, et on les reçoit dans cet esprit, chacune avec les égards spéciaux qui lui sont dus, l’enjouement ou la gravité qu’il faut.

La cliente, assise devant une glace, en tête à tête avec le problème de son visage, est entourée déjeunes fdles qui, avec toute sorte de précautions, de calculs minutieux quant à la place, à l'inclinaison des lignes, à l'à-propos d’un détail, disposent, remportent, rapportent l’œuvre mûrement pensée.

Il faut voir une fidèle interroger avec anxiété les prêtresses sur un point particulièrement difficile des rites de la Mode, sur le chapeau qu’il conviendra de porter avec telle robe, et dans telles circonstances. Compatissantes et admiratives à la fois, elles s’empressent de la rassurer, la prient de repasser dans deux jours, juste le temps qu’elle se mette dans l’état de grâce nécessaire : « D’ici là, on aura profondément songé

à ce qu il lui faut, et peut-être même peut-elle concevoir 1 espérance qu'on lui présentera une esquisse. » Il est certain que tous ces essayages méticuleux, ces discussions subtiles, ces scrupules de perfection ont une grande valeur, et que, dans de telles maisons, le temps accordé à l’acheteuse fait déjà du chapeau le plus coûteux une merveille de bon marché.

A de si fins exercices, à des relations si choisies, la modiste, qui était déjà une artiste, devient une émérite psychologue. Elle ne peut faire un chapeau quelconque destiné à une tête quelconque. Et l’on entend des conversations de cc genre qui expliquent comment les chapeaux ont véritablement une âme :

— Voyons, quel rôle avez-vous exactement? demande-t-on à une actrice qui vient pour une pièce en répétitions. Une dame du monde?... Une cocotte?... Non, pas tout à fait l’un ni l’autre? Alors, une cocotte posée?. .

Ou bien encore cette indication jetée à une première :

— Vous entendez bien? Madame, avec son chapeau joue tout un acte. Madame se jette par terre et fait tout avec!

Si la première ne trouve pas avec cela quelque chose de supérieurement expressif, elle a peut-être du talent, mais certainement point de génie.

Et dans la coulisse, des renseignements comme celui-ci, qui attestent la connaissance du cœur humain :

— C’est Mrae X... qui vient pour un chapeau, mais un chapeau très jeune.

— Ah!... elle commence à vieillir?

Hélas ! que ne peut-on être pour quelques moments invisible? Et que de trésors se perdent, entre modistes et clientes, également trop attentives à l’œuvre de beauté pour se douter de la vivacité ou de la profondeur des choses qu’elles disent.

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