‹ Les reines de l'émigration: Anne de Caumont La Force, comtesse de BalbiChapitre 124 sur 206 · Lettre du 22 mars · texte numérisé non relu

Lettre du 22 mars

LONDRES ET h ÉMIGRATION.

qui est obligé d'y aller deux ou trois fois par jour, et qui, toutes les fois qu'il me rencontre avec son gros paquet de paille sous le bras, me dit, d'un air consterné : « J'arrive de Holborn, le » diable emporte les femmes et les chapeaux de » paille. » ,

» A peine a-t-on quitté M. de Puységur sur le trottoir, on se retourne et on aperçoit une figure bien triste : c'est M. de Bruières qui vient d'acheter dans Holborn un paquet de paille excellente, qui doit être travaillée par les doigts adroits de M. de Castellane, qui passe pour l'artiste le plus habile dans l'article des chapeaux. Le comte Étienne va aussi à la paille comme les autres. Mu,e de Balbi rit comme une folle, travaille toute la journée et serait fort contente sans la réforme des soupers de Mn,c de Belzunce.

N'est-ce pas là un écho ou un reflet des frivolités charmantes de Versailles! Tous ces exilés d'aujourd'hui, hier encore vêtus de satin et de soie aux couleurs tendres, costumés en meuniers, déguisés en bergères avaient jadis peuplé, avides de plaisirs champêtres, le hameau de Trianon. Sous ses frais ombrages, dans un décor d'opéra, leurs galantes pastorales s'étaient déroulées dans un nuage de poudre odorante, dans un éblouisse-

ment de dentelles et de rubans! Les voici maintenant qui font des chapeaux de paille! C'est en vain que la Révolution s'est acharnée sur leur personne en détruisant tout autour d'eux. Avec la même galanterie que naguère, ces mêmes gentilshommes s'empressent auprès de ces mêmes femmes leur offrant de menus brins de paille n qu'en riant comme des folles » elles tressent avec des gestes gracieux en distribuant des œillades. C'est l'insouciance et la légèreté françaises, c'est le courage tranquille, c'est aussi la manifestation de la vaillante gaité de la race, indifférente au péril, bravant l'adversité sans crainte et continuant à sourire en face du danger.

Ces qualités françaises, si brillantes et si séduisantes, on les retrouve chez tous les émigrés, et cette exhubérance générale de sentiments, cette joie de vivre et celte fièvre de plaisir, tout cela cesse de nous surprendre si nous songeons aux épreuves supportées par celte société qu'on pourrait croire agitée par un vent d'inconscience et de folie. C'est que la plupart de ces jeunes hommes et de ces jeunes femmes viennent à peine d échapper au péril révolutionnaire et que demain, peut-être, ils devront l'affronter de nouveau. Aussi, cet instant de répit qui leur est accordé et dont la durée sera peut-être si courte, ils entendent

LONDRES ET l/ ÉMIGRATION*

en profiter sans réserve. Avides de plaisirs et de joie, ils se hâtent de savourer ces minutes fugitives et il semble qu'ils veulent vivre doublement ces quelques jours qui peut-être leur sont déjà comptés. Carpe diem a dit le poète, et ce principe, ils ne se lassent jamais de le mettre en pratique; tandis qu'il en est temps, encore, ils prodiguent les divertissements et les l'êtes; ils s'absorbent dans le présent pour oublier les tristesses du passé et les inquiétudes de l'avenir; ils sont tout à la joie de vivre et au plaisir d'aimer!

Depuis que les armées de la République ont envahi les Étals allemands, Londres est devenu un nouveau Coblenlz; sans doute, Louis XVIII n'y réside pas et vit alors loin de l'Angleterre, modestement installé à Vérone dans l'attente de plus heureux jours, mais le comte d'Artois habite la capitale anglaise et les deux éternelles rivales, Mme de Polastron et Mmn de Balbi, s'y retrouvent, ayant chacune comme autrefois un cercle d'intimes; l'un, très restreint et peu bruyant, l'autre, très accueillant et plus étendu et dont les habituels familiers animent, par le charme de leur esprit, les plus nobles maisons anglaises.

La correspondance du duc de Bourbon montre quelle fut l'hospitalité offerte par la pairie anglaise aux émigrés français demeurés assez riches pour

la fréquenter : à travers le tourbillon de réceptions, de dîners, de small-party, de chasses, ne reconnaît-on pas un peu la vie de Versailles? Celle-ci continue en effet. Le comte d'Artois est toujours enchaîné par la grâce de Mmc de Polastron, « la touchante bichette » le duc de Itourbon, qui vient de marier sa fille naturelle 1 au comte deRcuilly, adore Mmo de Vaudreuil, MmP dePiennes est au mieux avec M. de KégendorfT, Mmc de Coigny a beaucoup d'inclination pour M. de Bouillé2 et, pour suivre la mode, le prince de Galles se montre passionnément épris de lady Jersey 3, âgée

de quarante ans et mère de dix enfants, sans préjudice des hommages qu'il rend à Mme de Mesnard, dont il aura un fils, le comte de Castelnau.

Louise-Joséphine de Caumont-La Force, sœur cadette de Mn,c de Balbi, était née en 1771, et avait épousé en 1784, le comte Antoine de Mes-

1. Adélaide-Charlolte-Louise, fille du duc de Bourbon et de Catherine Miehelon, danseuse de l'Opéra. Le prince l'avait placée à Londres dans une pension déjeunes filles que M"e de Chabannes- La l»alice tenait à Barne-Terrace. Elle était née en 1780, elle mourut en 1874 après s'être remariée en 1833 au marquis de Chaumont- 'Quitry.

2. Voyez correspondance du duc de Bourbon et de la comtesse de Vaudreuil.

3. Lady Jersey, fille de l'évêque Philippe Treysden, épousa lord Jersey en 1770 et mourut en 1825. Vers 1774 elle devint la maîtresse de George IV. Son impertinence et sa hauteur étaient aussi célèbres que sa beauté. (Communication du major Hall.)

LONDRES ET l/ ÉMIGRATION. 327

nard 1 . La jeune mariée n'avait que treize ans et son petit époux n'en avait que dix-sept; mais, malgré leur jeunesse, la toute puissance de la favorite de Monsieur leur avait fait obtenir à tous deux des charges importantes: un brevet de capitaine en survivance des gardes de la porte du comte de Provence et « une place de dame pour accompagner Madame, belle-sœur du roi de France. »

Après la prise de la Bastille en 1789, M"ie de Mesnard, quoi qu'elle fût enceinte à cette époque, avait été une des premières à émigrer ; elle était à Valenciennes avec son mari et sa sœur de Balbi lors du passage du comte d'Artois; et, quelques semaines plus tard, on la retrouvait à la Haye, encore en compagnie de sa sœur, à l'hôtel de France, où elle accouchait d'un fils, Ladislas2. Elle était déjà mère d'une fille de trois ans3.

Dès l'arrivée à Coblentz du comte de Provence, le comte de Mesnard était venu se ranger à ses

1. Rien qu'il ne figurât pas parmi ses prénoms sur son acte de naissance, le comte de Mesnard avait adopté et portait généralement le nom d'Édouard, qui lui avait été donné à sa confirmation, i Archives de la famille do Mesnard.)

2. Achille-Armand-Ladislas-Édouard, né à la Haye le 5 octobre 1789, M"" do Balbi fut marraine de l'enfant, le parrain fut son fils Jean-Luc-Jérôme-Armand de Balbi. Resté en Vendée auprès de son aïeul et sa tante Lléonore de Mesnard, comtesse de Mahé, il entra au service de la Russie et mourut pendant le campagne de 1812.

3. Alcxandri ne- Adélaïde- Joséphi ne -Zénobie de Mesnard, plus tard marquise de Lordat.

côtés avec son frère et son père. Ce fut là que mourut, en 1792, ce dernier dont le prince voulut honorer la mémoire par de magnifiques funérailles.

Après s'être brillamment conduit à l'armée des princes, le comte de Mesnard en 1790, avait été mettre en sûreté sa femme et sa fille en Angleterre puis, s'embarquant sur une frégate anglaise, il était revenu combattre en Bretagne. Aucun des siens ne devait plus le revoir. Blessé grièvement, et rentré à Paris, sous un déguisement, chargé d'une mission secrète auprès de Barras pour le décider à une Restauration, il fut dénoncé par le chirurgien qui le soignait. Arrêté à Passy, il fut conduit au Temple, traduit devant une commission militaire et condamné à mort, malgré les efforts que fit Joséphine pour le sauver. Le 12 octobre 1797, il tombait fusillé dans la plaine de Grenelle après avoir refusé bravement de se laisser bander les yeux.

1. Marie-Antoine-Alexandre-Dieudonné, conilc de Mtsnard, capitaine de remplacement au régiment des chasseurs de Bretagne, né à Luçon, Vendée, en 1767, fils d'Alexandre-Bonaventurc de Mesnard, chevalier de Saint-Louis, capitaine des gardes de la porte du comte de Provence en 1777, maréchal de camp »rn 1788, et de M"» de la Boucherie. Son frère cadet fut le baron Charles de Mesnard, né en 1769, qui devint, sous la Restauration, chevalier d'honneur de la duchesse de Berry et se signala par son dévouement pour la princesse pendant la campagne de Vendée. (Archives de la famille de Mesnard. i

Au moment où lui parvint cette tragique nouvelle, Mn,c de Mesnard se trouvait à Londres où elle élait installée depuis deux ans bientôt, avec sa fille, près de Mme de Balbi, réfugiée en Angleterre, elle aussi nous le savons, depuis sa disgrâce. •

Le contraste entre les deux sœurs était également marqué au moral et au physique. Joséphine de Mesnard était blonde autant qu'Anne de Gaumont était brune, et Tune était aussi calme et douce que l'autre était vive et emportée. Toutes deux, dans des genres si différents, étaient belles et séduisantes. Nous avons vu de quels hommages élait entourée M,,,e de Balbi, ils n'avaient pas non plus manqué à sa sœur cadette. Cette jeune femme, déjà chaudement courtisée lorsque la force des circonstances la séparait de son mari, le fut bien davantage encore lorsqu'elle se trouva veuve. Parmi les soupirants les plus empressés on citait le fils même du roi d'Angleterre, le futur George IV, celui que ses contemporains avaient baptisé « le prince Charmant » et qui se disputait avec le comte d'Artois le titre de premier gentilhomme de l'Europe1. Né en 1762, étant à cette époque à peine âgé de trente et quelques années, il passait pour le prince le plus ac-

1. Les quatre George, par Tacqueray, traduit de l'anglais par M. Le Foyer. Paris, (iermer-Baillière, 18G9.

compli de l'univers et il était bien peu de femmes qui ne partageassent pas cette commune admiration.

Mmc Vigée-Lebrun l, dans ses Mémoires, nous en a tracé un séduisant portrait: « Grand et bien fait, il avait un beau visage, tous ses traits étaient nobles et réguliers. Il portait une perruque arrangée avec beaucoup d'art dont les cheveux étaient séparés sur le devant comme le sont ceux de l'Apollon du Belvédère, ce qui lui allait à merveille. Il se montrait très habile dans tous les exercices du corps, il parlait le français très bien et avec la plus grande facilité. Il était d'une élégance recherchée, d'une magnificence qui allait jusqu'à la prodigalité, car il eût un moment, dit-on, pour 300,000 louis de dettes que son père et le parlement finirent par payer. Comme il fut longtemps un des plus beaux hommes des Trois Royaumes, il sévit l'idole des femmes. Sa première maîtresse futmistress Robenson, la seconde mistress Fitz-Herbert,

1. Marie-Louise-Elisabeth Vigée, née à Paris le 16 avril 1755, morte dans la même ville le 30 mars 1842. Fille du peintre Vigée elle avait épousé en 1776 le peintre Lebrun dont elle dut se séparer en raison de ses désordres. Admise dans l'intimité de la Heine elle fit les portraits de toutes les grandes dames de la Cour de Versailles, et lorsqu'en 1789 elle quitta la France son talent la fit rechercher dans toutes les capitales de l'Europe. Elle rentra à Paris en 1810 et exécuta encore sous la Restauration de nombreux portraits demeurés célèbres.

veuve plus âgée que lui mais d'une extrême beauté. Un grand nombre de femmes lui succédèrent'. »

M,no de Mesnard devait compter parmi ses conquêtes; isolée et sans défense dans un milieu où la vertu n'était pas commune, elle céda aux déplorables exemples qu'elle avait sous les yeux. Elle ne sut pas résister à tant de séductions naturelles auxquelles venaient s'ajouter l'éclat de la naissance et le prestige du trône sur lequel George IV était destiné à monter; et après avoir lutté longtemps contre son inclination grandissante, elle capitula à son tour.

La liaison du prince avec Mme Fitz-Herbert* à

Page 1