‹ Les reines de l'émigration: Anne de Caumont La Force, comtesse de BalbiChapitre 191 sur 206 · Ktude de M* Péronne, successeur de M» Lahure · texte numérisé non relu

Ktude de M* Péronne, successeur de M» Lahure

où il survivrait à sa femme. Le futur époux fait cet abandon à sa conjointe pour le cas de son propre décès; il se réserve en outre ainsi que cette dernière le droit de disposer de son avoir jusqu'à concurrence de cent mille francs et les droits de Mme de Balbi mère, sont réservés pour le cas où elle survivrait à son fils.

En regard de tous ces avantages la future épouse n'a pour tout apport que « le mobilier à son usage corporel se distinguant par la destination de la chose, son argenterie, linge, bijoux et son équipage composé d'une voiture à quatre chevaux ».

Ces habitudes de luxe, jointes à un manque absolu de fortune, permettent de faire sur la future comtesse bien des suppositions.

Si Mme de Balbi, pour une raison qui nous est inconnue, avait sanctionné par sa présence cet étonnant mariage, il n'en fut pas de même des * parents du marié, dont aucun ne voulut assister à la cérémonie. Bien que tous fussent réunis quelques jours auparavant pour le conseil de famille, amis et parents, tant du côté paternel que du côté maternel, s'abstinrent sans exception de signer au contrat et la situation anormale de la mariée, sans aucun doute, fut la cause naturelle de leur attitude.

La seule chose dont on puisse s'étonner c'est qu'en consentant à constituer une dot à leur jeune

Ï.KS AVENTTBKS d'aHMAND L>E BAUH. 477

parent, ils lui aient en quelque sorte facilité l'exécution de son projet d'union

La lune de miel du reste, comme on pouvait s'y attendre, avec une tête aussi légère que celle d'Armand de Balbi fut de courte durée puisque, en 1810. une note de police nous apprenait son départ pour l'Espagne, avec MIIe Varèse devenue l'objet d'un nouveau caprice.

Mais ce n'était pas, comme on l'a raconté, pour aller installer une roulette et l'exploiter à son profit.

Jusqu'en 1811, au contraire, nous le voyons établi comme négociant s'occupant d'une fourniture de 237 litres d'eau-de-vie, « de bonne qualité, à 5 francs le litre » pour la place de Ciudad-Rodrigo.

La fourniture qui monte à 1 .185 francs est acceptée par le Gouverneur général Reynaud *.

Le 6 janvier 1813 à Valladolid, Armand Balbi à la veille de quitter l'Espagne transfère ses droits à M. de Monjardet, chef d'escadron au 14e régiment de chasseurs à cheval qui l'a payé et qui l'autorise à se substituer à lui pour en obtenir le remboursement 2.

1. Archives administratives de la Guerre. Dossiers personnels.

2. Ce fut au sujet de cette créance qu'Armand de Balbi se trouva en 1824 l'objet de poursuites que son absence empêcha d'aboutir. Le général Monjardet l'accusait d'avoir vendu la créance à un tiers après la lui avoir donnée en paiement.

478 LA r.OMTKSSK DE BALBI.

D'Espagne, Balbi se rend en Amérique laissant sa femme en France. Il se fait naturaliser le 20 août 1815, à New-York et y continue le négoce avec un grand succès, paraît-il, car après sa mort survenue le 17 septembre 1839, il laissait une fortune évaluée à 60 ou 70.000 dollars.

Ce fut par une lettre d'un certain Antoine Schmetz1, homme de confiance et ami du défunt, que Mn,ede Balbi fut avisée de la mort de son fils.

« Fiers (Orne), 16 octobre 1839.

» Madame la Comtesse,

» C'est avec une bien vive douleur, que je vous transmets la copie d'une lettre que je reçois à l'instant de New-York.

t New- York, 17 septembre 1839,

» Je suis chargé de vous donner avis de la » mort de M. de Balbi et aussi de vous prier de » vouloir bien faire part de ce malheureux » événement à madame sa mère; il est mort hier » matin d*un abcès au foie, sa maladie a été longue

1. Antoine Schmetz; ancien notaire, était généralement le représentant d'Armand de Balbi, il demeurait à Fiers (Orne), marché des Jacobins. Il avait été nommé curateur de son père le 25 germinal an XII (5 avril 1803..

» et douloureuse, il a reçu tous les soins que l'ami- « tié peut prodiguer en pareille circonstance.

» Il laisse par testament tout ce qu'il possède » ici à la personne avec laquelle il vivait depuis son « séjour aux États-Unis.

» J'ai l'honneur, etc..

» Signé : Francis-E. Bekger. »

» Le chagrin que j éprouve, de la perte de monsieur votre fils, paraîtra bien naturel, j'étais lié avec lui d'une amitié qui ne s'est jamais démentie depuis près de quarante ans... »

Mmc de Balbi à cette nouvelle s'occupait immédiatement de prendre des mesure conservatrices pour sauvegarder ce qui lui était dû et se faisait en même temps envoyer la copie du testament.

27 novembre 1832.

Au nom de Dieu, ainsi soit-il.

Je, Jean Luc-Jérôme- Armand Balbi, dit et connu sous le nom de John Balbi, demeurant en la ville de New-York, natif de Paris, dans le royaume de France, étant en bonne santé et jouissant, grâce à Dieu, de mes facultés intellectuelles et désirant régler mes affaires temporelles pendant que j'en ai la force et la capacité, fais et publie mon présent testament et acte de dernière volonté par lequel je révoque et annule tous testaments

précédents faits par moi antérieurement à quelque époque que ce soit. D'abord et principalement je remets mon âme entre les mains de mon créateur qui me l'a donnée, et mon corps à la terre pour être inhumé conformément aux instructions de mon exécutrice nommée ci-après, et quant à tous les biens temporels qu'il à plu à Dieu de me confier, j'en dispose de la manière suivante : ...

Son exécutrice testamentaire en môme temps que son héritière, c'était la nommée « Divine Duvet, de la ville de New- York y demeurant Grovost Street n° 20 », à laquelle il laissait « tous ses biens et effets quelconques et de toute nature personnels et réels, meubles et immeubles qu'il pourrait posséder à l'époque de son décès et que tout autre personne pouvait posséder pour lui en fidéicommis » . . .

Suivaient les noms de quatre témoins certifiant que telles étaient les réelles volontés du testateur et ayant en même temps que lui apposé leurs signatures au bas de l'acte.

Non seulement Muie de Balbi avait à sauvegarder sa dot de cent mille francs qui ne lui était pas remboursée 1 mais elle avait encore à préserver la

1. M™' de Balbi avait fait inscrire au bureau de Melun une hypothèque sur les biens de son mari pour préserver sa dot et ses droits. Cette hypothèque, avec son assentiment avait été réduite à une seule ferme.

renie viagère de 15.000 francs qui lui était duc par son iils ou sa succession, et qui était garantie par la ferme de la Fleur de Lys, aliénée depuis peu de mois 1 . Une assez longue procédure allait s'engager, une lettre de Mm* de Balbi à son homme d'affaires y fait allusion.

« J'ai reçu, Monsieur, les deux lettres que vous avez eu la bonté de m'ccrire ainsi que le papier «lu monsieur de New- York; je ne doutais pas que le testament ne fût en bonne forme, mais je suis créancière. Je reçois dans l'instant ce gros paquet, je crois qu'il est pour Mmc Sophie de Balbi, mais je désire que vous en preniez connaissance, je suis si pressée que je n'ai pas le temps de lire ce qu'il contient, une personne de ma connaissance va partir pour Paris et le mettra à la petite poste; l'adresse de Mnie de Balbi est rue de Londres, n° 2, à Paris, n'oubliez pas de mettre Sophie de Balbi. Agréez l'assurance de mon bien sincère attachement.

» Comtesse de Balbi, née Caumont-La Force. » Ce 20 janvier. »

1. La fVrme de l'Épi nette ou de la Fleur de Lys était composée de bâtiments, t ours, jardins, terres labourables et prés en 118 pièces, contenant environ 80 hectares 98 ares situés en les communes de Brij-Conite-Hobert, Scrvan, Combleville etGrizy, arrondissement de Melun. Celte ferme avaitété vendue le 30 juillet 1839 par Armand

i82 LA COMTESSE DE BALBI.

M,nc Sophie de Balbi était sa belle-fille.

il est probable que toutes deux ne se voyaient pas et n'avaient entre elles aucun rapport, car nulle part clans la correspondance de l'ancienne favorite de Louis XVJII on ne voit prononcer son nom. Il est bien probable pourtant que lorsqu'elle s'était séparée de son mari, c'était de ce dernier qu'étaient venus tous les torts. Nous l'avons vu peu de temps après son mariage partant pour l'Espagne avec une maîtresse, puis un peu plus tard s'embarquant pour l'Amérique laissant sa femme en France. Les renseignements sur cette singulière belle-fille de la favorite du comte de Provence nous manquent totalement et aucun contemporain ne nous parle d'elle. Lors de son mariage avec Armand de Balbi elle était divorcée avec une petite fille, Sophie-Marie Simons et d'après divers renseignements, il paraît à peu près certain que cet enfant était le produit d'une liaison avec Armand de Balbi antérieure au mariage.

Cette naissance vraisemblablement avait été la cause du divorce1, puis du second mariage.

<le Balbi à M. Schmetz avec l'obligation de servir à MB< de Balbi sa rente de 15.000 francs. C'était le montant de cet achat déposé à la caisse des dépots et consignations, qu'elle réclamait avec raison à la mort de son lils.

l.Bapport de M. de Lignac au consul général de France aux États-Unis (Étude Bessans).

Depuis, la petite fille avait grandi et avait épousé le baron de Triqueti 1 . Chose étrange, les époux Balbi avaient gardé entre eux des rapports d'affaire ou d'affection, et quoique vivant avec une « concubine » qui tenait sa maison, Armand correspondait avec sa femme.

Il avait adressé le 13 août qui avait précédé sa mort une lettre des plus affectueuses à cette dernière qui se montra dès lors d'autant plus stupéfaite de se voir elle et sa fille entièrement écartées de la succession.

De grands avantages, nous l'avons vu, lui avaient été faits dans son contrat et il fallait en obtenir la réalisation. Craignant avec raison que les lois américaines et la naturalisation de son mari ne vinssent y mettre obstacle, elle faisait, elle aussi, des démarches auprès du Consul par l'entremise d'un ami, M. de Lignac, et voici la curieuse lettre qu elle recevait de New -York.

Elle jette un singulier jour sur les mœurs américaines, il y a quatre-vingts ans et sur l'étrange façon dont s'y rendait la justice :

l. Le baron de Triqueti habitait le « hàteau de Perthuis, près Montargis .Loiret).

Consulat génébal de France aux États- Unis.

« New York, 14 décembre 1839 .

» Madame,

En réponse à la lettre que M. de Lignac m'a écrite en votre nom, le 20 octobre dernier, j'ai l'honneur de vous envoyer par le steamer Liverpoot les deux pièces importantes ci-jointes; Tune est la . copie du testament de feu Monsieur votre mari, et la seconde contient des instructions de Me Kidmore l'avocat que j'ai chargé de votre affaire.

» Cette affaire est de la plus haute importance, Madame; malgré que la fortune soit tombée dans des mains bien dangereuses, avec de la promptitude et de l'habileté, il est peut-être possible de vous la sauver du naufrage. Envoyez-moi (par la voie des steamers) des pouvoirs en blanc que je remplirai au nom d'une personne probe et sûre, et comme dans ce pays, ainsi que dans le vôtre, le zèle doit être excité par l'intérêt personnel, expliquez-vous catégoriquement sur la commission que vous pouvez allouer pour toutes les sommes qu'on pourra recouvrer pour vous.

N'oubliez pas, Madame, que quand un homme de mon caractère vous fait une semblable ouverture, c'est qu'il en reconnaît l'indispensable néces-

sité. Comme vous avez à lutter contre une personne qui n'hésitera pas sur les moyens à employer pour faire triompher sa spoliation, il faut autant que possible neutraliser l'effet des sacrifices qu'elle sera disposée à faire à cet égard.

» Du reste, vous devez être persuadée, Madame, que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour assurer le succès de votre cause juste et légale, en ménageant le plus possible vos intérêts personnels ainsi que mes devoirs et mon inclination me portent à le faire.., »

De nombreuses morts viennent successivement interrompre la procédure au cours de ces revendications qui durèrent sept années.

C'est d'abord Mme Sophie de Balbi, née Thiéry, décédée le 19 mars 1840, rue de Londres, n° 2, qui laisse pour unique héritière, sa fille la baronne de Triqueti. Celle-ci se pourvoit en son lieu et place devant les tribunaux américains le 21 janvier 1842, mais ce n'est plus contre Divine Duvet, c'est contre son héritier M. Lock- Wood, qu'elle a à plaider, car cette dernière est décédée à New-York le 8 novembre 1841.

Enfin ce fut Mn,e de Balbi elle-même qui, suivant de bien près son fils dans la tombe, s'éteignit en 1842, léguant ses droits à sa nièce la marquise de Lordat.

A son tour M,m de Triqueti est frappée par la mort et c'est alors son mari qui, avec Mmc de Lordat, poursuit l'instance. Le 22 juin 18i6, elle se termine par un accommodement :

Les lois américaines n'admettent pas le recours des ascendants, mais des sommes importantes sont dues à M"u de Lordat, et du coté Triqueti, il est bien certain que le testament d'Armand de Balbi a violé les clauses principales de son contrat. Dès lors une convention intervient : M. de Triqueti et Mmc de Lordat se contentent du seul actif de la succession qui figure en France et tous deux se partagent par moitié avec les intérêts arriérés la somme de oo.ODQ francs.

Divine Duvet avait fait un testament dont nous avons pu avoir copie et dont la curieuse rédaction montre quelle étrange personne était la maitresse d'Armand de Balbi; il est daté du 17 décembre 1839 :

« Au nom de Dieu, Amen.

» Moi Anne-Louise-Divine Duvet, de la ville de New-York, quelquefois nommée Divine Duvet, et aussi Divine Balbi, et connue sous ces noms, étant saine de corps, d'esprit et de mémoire, mais me rappelant l'incertitude de la vie humaine, je fais, ordonne, publie et déclare ce qui suit comme étant ma dernière volonté et mon testament » .

Suivant ses dispositions, elle laisse : dix mille dollars à chacune de ses sœurs, l'une « Marosie Duvet, ci-devant Mn,c Bond, maintenant à ce qu'on suppose, résidant à Saint-Domingue » et l'autre « Rochette Petit, ci -devant Rochette de la Roche, résidant au Port-aux -Princes, dans File Saint- Domingue. » Tout le reste de ses biens est partagé entre Bernard Souillard et François E. Berger, le même qui a annoncé à M. Schmetz la mort d'Armand de Balbi. Mais ce n'est pour tous deux qu'un fidéicommis car les revenus de ces biens doivent être remis par moitié à sa fille Cécile Brées et à sa petite -fi lie Henriette, d'après des conditions compliquées et minutieuses.

Viennent ensuite des dons aux pauvres : 1.000 dollars « à l'asile catholique Romain » et 1.000 dollars «à la Corporation ». Mais un codicille écrit deux ans plus tard, révoquait ces différents legs et en cas de décès de Mmc Brées, attribuait le tout à Ralph Lokwood son avocat et son ami. C'est ce qui explique que ce fut avec lui qu'eurent à traiter les héritiers de M. de Balbi.

Telle fut la fin de ce long procès. Nous avons tenu à le suivre car sa conclusion permet de donner un démenti aux légendes trop facilement accréditées sur M. de Balbi, fils. Dans ses mémoires, nous l'avons déjà dit, le comte de Neuilly le

représente comme ayant péri misérablement dans un naufrage ou un combat, on peut juger «le ce qu'il faut en penser î

Sur le témoignage < le M. deNeuilly, — qui était, il est vrai, de bonne foi, — beaucoup d'historiens ont reproduit la même affirmation. Il en est de celle-ci, on le voit, comme du « martyre » de M. de Balbi père, comme de l'affaire des jumeaux de Rotterdam, comme de tant d'autres bruits qui suivent en la côtoyant la véritable histoire, mais qui s'arrêtent cependant quand celle-ci fait valoir son droit et remplace la calomnie ou le vain propos par les preuves qui ne donnent lieu ni à discussion ni à équivoque.

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