MARQUIS DE PROVERA, NOBLE GÉNOIS, COMTE ET MARQUIS DU
Saint-Empire, raron de Saint-Lambert, colonel en second du régiment de Bourbon-Infanterie, sise rue du Hocher, près la barrière de la petite Pologne et appartenant à la dame de >Vatteville, où étant arrivé avons trouvé le sieur Boilleau qui nous a dit être placé auprès du comte de Balbi pour veiller à la sûreté de sa personne de la part de sa famille ; et le sieur Boilleau nous ayant fait passer dans une pièce ayant vue sur les jardin, de la maison, nous avons trouvé un particulier vêtu d'une robe de chambre de damas fond gris, que ledit sieur Boilleau nous a dit être le comte de Balbi *. Et, après que ledit sieur Boilleau a eu annoncé au comte de Balbi le sujet de notre transport, à luy demandé ses noms :
H. — A dit se nommer François -Marie- Armand Balbi ;
D. — A luy demandé son âge :
B. — A dit qu'il a trente ans.
D. — A luy demandé sa qualité :
R. — A dit : ancien mestre de camp en second du régiment de Bourbon, demeurant ordinairement dans
1. Il y a lieu de remarquer que la formule qu'on nous a dit être est la formule habituelle et légale qui se retrouve dans tous les interrogatoires de cette époque et dans toute la procédure du Châlelet. C'est donc absolument a tort que les NaundorlTistesont voulu y voir dans le procès- verbal d'autopsie de Louis XVII un doute exprimé par les médecins sur l'identité du Dauphin en 1795.
LA COMTESSE DE HALBl.
sa maison, rue Saint-Denis, appartenant conjointement à luy et à M"16 de Tracy.
1). — A luy demandé s'il n'avait \ms voyagé récemment:
R. — A dit qu'il a été récemment en Hollande, en Allemagne et en Italie.
D. — A luy demandé combien il a séjourné dans ces endroits hors de France.
R. — A dit qu'il esl parti le 6 de juin dernier de Paris pour se rendre à Bruxelles, que de Bruxelles il a passé en Hollande, de Hollande en Allemagne, passant par Cologne côtoyant le Rhin pour se rendre en Suisse, où il est resté pendant quelques jours à Genève, d'où il est parti pour se rendre directement à Gènes, et qu'il a définitivement séjourné pendant six semaines en cette ville.
D. — A luy demandé chez qui il demeurait à Gênes :
R. — A dit qu'il a séjourné à l'auberge, que lorsqu'il est arrivé les personnes de sa famille étaient absentes, <pie n'ayant pas pu loger chez elles, il est resté à l'auberge ; que pendant son séjour, il a arrêté le compte de tutelle qui lui était dû par M. Jean-Thomas Balbi, son oncle.
D. — Luy ayant observé que les réponses qu'il vient de nous faire paraissent suffisantes pour tranquilliser sur montant de ses dettes, qu'il parait qu'il ne les a contractées que pour de justes raisons, qu'effectivement nous n'avons jamais entendu parler qu'en bien de sa conduite, qu'au contraire on lui reproche peut-être, d'être un peu trop dévot.
R. — A dit qu'il désirerait fort de l'être, mais qu'il n'est qu'un vieux pécheur qui désire se convertir.
D. — A luy représenté qu'à son âge, on peut ne se qualifier de vieux pécheur.
l'interdiction.
R. — Et reprend que, quand on la toujours été, on peut se qualifier tel.
Luy ayant observé qu'il a plus lieu que personne d'espérer de parvenir à la conversion qu'il désire, que nous sommes instruit qu'il a écrit plusieurs fois au pape et qu'il a tout lieu d'attendre de Sa Sainteté des lumières et des bénédictions. Luy avons môme représenté deux lettres en langue française par lui écrites au pape lesquelles nous a dit bien reconnaître, mais s'est plaint en même temps de ce que lesdites lettres ont été arrêtées, au surplus ne portant aucun soupçon sur aucun homme ne voulant faire tort à personne.
On lui lit cette lettre qui contient un moyen de résister à l'effort du vice.
11 l'explique dans les mêmes termes. Il ajoute qu'il désire qu'il n'en soit fait aucun détail particulier la soumettant au Saint-Père à quoi il nous supplie de la faire parvenir ainsi que les autres, ne voulant pas répandre une opinion nouvelle en France, d'autant que ce n'est pas son état, ayant toujours été militaire.
D. — A lui présenté la lettre en italien écrite à son cousin Marie-François Balbi.
R. — Il la reconnaît, mais ajoute que toute vérité n'est pas bonne à dire, qu'il prie de n'en faire aucun détail et qu'il désire qu'elle soit remise à l'archevêque de Paris qui la gardera sans la faire parvenir à son adresse; car il y aurait le plus grand inconvénient à publier cette lettre dont le contenu qui devait tourner à l'édification, pourrait au contraire dégénéreren dérision et en scandale.
D. — A lui présenté une lettre adressée à M. de More-
ton, dans laquelle il déclare qu'il a un gros secret à lui confier.
R. — Il désire qu'elle soit remise le plus tôt possible.
D. — A lui présenté une lettre du G février 1781, où il demande un ouvrage de sa composition intitulé : « Plan de gouvernement meilleur que tous ceux qui existent ».
R. — Cette lettre est écrite à M. Le Noir, son objet en demandant cet ouvrage qu'il abjure, est de le brûler. Ce ayant été l'ait dans un temps d'impiété et étant le plus mauvais possible ainsi qu'il l'a reconnu. Qu'il en existe un autre exemplaire entre lesmainsde M. Bussoni lequel il supplie de le faire rentrer entre ses mains pour le brûler de même.
D. — Le plan de gouvernement qu'il a tracé dans l'ouvrage n'avait-il pas rapport à l'état de franc-maçon?
11. — Non, a rapport à la religion et à la politique, qu'il est également mauvais pour l'un et l'autre, qu'il l'a renié absolument et qu'il n'a d'autre désir que de le brûler, suppliant Sa Majesté de vouloir bien lui accorder cette grâce.
D. — A lui représenté que nous sommes bien convaincus des sentiments de religion dont il est animé et que nous en avons une preuve bien décisive dans l'écrit qu'il a signé et fait signer par les personnes qui l'approchent, lesdits écrits contenant renonciation de communiquer d'aucune manière avec les puissances méchantes répandues dans l'air.
R. — Il reconnaît son écriture et ses sentiments.
D. — Est-il vrai qu'étant à Fontainebleau, il ne voulut pas y tirer le gâteau des rois dans la crainte que la pâtisserie ne fût faite avec de la graisse ?
l'interdiction.
K. — Au contraire, il voulait tirer les rois, mais ne sachant pas trouver de pâtisserie maigre, il ne voulut pas les tirer avec un gâteau fait à la graisse.
I). — Si pendant son séjour à Fontainebleau, il n'a pas voulu vendre aux fripiers un habit d'uniforme de l'équipage du cerf, et si ledit fripier n'ayant pas voulu Tacheter, il n'a pas pris le parti de laisser en gage un autre habit au maître de l'auberge pour sûreté, de vingt livres seize sols.
K. — A dit que le fait est exact.
I). — S'il n'a pas pareillement laissé deux épaulettes engagées à Fossard, près Champigny.
R. — A dit que oui.
R. — S'il n'a pas jeté dans les commodités sa canne et son chapeau ?
R. — A dit que oui parce que l'un et l'autre ne valaient rien.
D. — A lui représenté qu'il n'est pas étonnant que sa famille ait pris quelque inquiétude de son état ayant appris qu'il était resté absolument sans argent et qu'il était dans un état peu convenable à sa naissance.
H. — Répond qu'il lui parait bien extraordinaire qu'on enferme un homme parce qu'il a des bas percés, et ne croit point que sa famille ait part à la détention.
D. — S'il a bien écrit une lettre le 3 février par laquelle il mande qu'il n'est plus au service du Roi ayant donné sa démission à M. de Montbarey ?
R. — Cette lettre est adressée à M. de Ségur, et c'est au Roi et au Prince qu'il oserait se confier plus qu'à qui que ce soit.
LA COMTESSE 1»E BALBl.
D. — 11 a raison de compter sur les bontés du Koi et de la famille royale, mais il est naturel qu'il donne sa confiance à des gens d'affaires qui la méritent, quel est leur nom?
H. — M. de Mitty, procureur au Chàtelet. D. — A lui demandé s'il n'a point vu Mmcla comtesse de Kalbi.
R. — A répondu qu'il désire beaucoup de la voir, qu'il lui a vcrit deux fois pour l'engager à le venir trouver, l'aimant infiniment et n ayant eu aucun sujet de querelle avec elle.
D. — A lui demandé s'il a des enfants.
H. — A dit qu'il a un fils qu'il désire aussi qu'on lui amène, mais cependant désire surtout que le Koi veuille bien lui accorder sa liberté.
I). — Qui lui tient son ménage dans cette maison?
K. — Dit que lorsqu'il est arrivé a trouvé son cuisinier, qu'il l'a renvoyé d'abord et l'a repris ensuite.
D. — A lui demandé s'il n'a pas demeuré chez le sieur de Leutze et si pendant qu'il a demeuré il ne s'est pas persuadé qu'un chien qui était dans la maison était une béte dangereuse et s'il n'a pas poursuivi ce chien jusque dans la chambre de la gouvernante dudit sieur de Leutze et s'il n'a pas tué le chien avec son couteau sur les genoux de ladite gouvernante?
K. — Il dit qu'il ne craint que Dieu et point les bêtes, qu'il aime le Koi et tous les hommes, n'a point tué de chien sur les genoux de la gouvernante et qu'il ne l'a point touchée. Qu'au surplus il est vrai qu'il a tué en cette maison un chien qui lui déplaisait, que c'est dans la cour et qu'il ne l'a pas même achevé, que M. de
l'interdiction.
Leutze n'y était pas et n'y entrait pour rien, et qu'il tuerait tous les chiens enragés s'il pouvait.
D. — Il y a lieu de croire pourtant qu'il s'était figuré qu'il s'était glissé une bête dangereuse dans la maison, puisqu'un jour étant à causer avec un particulier devant la cheminée, il prit un balai et en frappa une personne, et que ladite personne en ayant témoigné de la surprise il lui dit : a Ne vous fâchez pas et estimez-vous heu- » reuse que j'aie vu la bête, si je n'avais pas réussi à la » tuer, dans deux jours vous étiez mort. »
R. — Le fait est absolument faux.
D. — Lui demande quel est ce papier commençant par le mot : Miracle, etc., et quelles sont ces épaulettes?
R. — Répond que c'est son écriture mais qu'il n'en veut pas dire davantage. Et de lui-même nous a dit être fort alarmé qu'on l'empêche d'aller à la messe, dans l'endroit où il est arrêté, d'autant que cela n'était pas porté sur l'ordre du Roi, déclarant que ledit Sirejeanqui l'empêche d'aller à la messe a le désir lui-même d'y aller.
Lecture à lui faite du présent procès-verbal a dit qu'il voulait bien signer après avoir rayé six lignes et quarante-cinq mots.
Et après avoir signé nous a requis d'ajouter qu'il a l'honneur d'informer Sa Majesté pour lui prouver à quel point elle a été surprise qu'il a été amené à la soi-disant maison de M. Sirejean, en arrivant de la campagne sans ordre du Roi, qu'en conséquence il n'en a tenu compte, et que le surlendemain M. Sirejean et M. Dorchez se disant tels sont venus sous prétexte de lui tenir compagnie, ne les a jamais connus de sa vie, et enfin qu'il fut
arrêté par un ordre duHoi, qu'il supplie de vouloir bien permettre au sieur Vandenesse, H. P. Minime de le venir voir.
Suivent les signatures.
Les domestiques de M. de Balbiet les personnes de confiance qu'on a placées près de lui pour veiller sur sa personne viennent faire les plus étranges révélations, ils apprennent aux parents assemblés les faits que nous avons déjà rapportés et racontent les nouvelles extravagances commises par leur maître. Presque toutes se rapportent à sa monomanie religieuse.
Boilleau chirurgien du prince de Wurtemberg, envoyé à Brie, par les parents de M. de Balbi pour lui donner des soins, déclare que le 21 janvier s'étant rendu à Brie, M. de Balbi le reçoit dans sa chambre où il fait mettre le couvert pour le souper; puis, après avoir fait sortir tout le monde et fermé soigneusement les portes, il je fait boire à la santé de Dieu et du souverain pontife et lui annonce ensuite qu'il lui confiera prochainement un secret imporlant. Le lendemain, en effet, il lui fait part d'une vision qu'il a eue à Gènes où il a vu, au moment de la consécration, « Jésus-Christ dans tou le sa gloire, quoiqu'il n'ait pas vu la tète. » Et lorsque Boilleau émet quel-
l'interdiction.
ques doutes sur la réalité de cette apparition Balbi s'emporte avec fureur, s'indigne sur son impiété et il ne s'apaise que lorsque, pour lui complaire, le chirurgien ne paraît plus douter de sa parole et lui affirme « qu'il croit à la présence réelle. 1 »
Balbi alors reprend confiance en lui et lui propose de l'accompagner en Perse où il va se rendre avec cinq personnes pour se conformer aux ordres de Jésus-Christ et aller convertir les habitants.
On matin, dans l'église de Brie, on le voit tout à coup quitter sa place pour se prosterner au milieu de la nef et baiser la terre à plusieurs reprises, et, lorsqu'on s'en étonne, il déclare qu'il s'est aperçu durant l'office que c'était le diable qui disait la messe.
A Paris, lorsqu'on le ramène de force dans sa maison de la rue du Hocher, d'où il s'était échappé, il faut six personnes pour le tenir, lorsque les médecins décident de le saigner au pied ; et il faut autant de monde pour le maintenir dans un bain. Enfin il refuse toutes les potions qui lui sont prescrites et fait main basse sur toutes les bouteilles qu'il réduit en pièces. Il jeûne ensuite pendant plusieurs jours et refuse toute autre nourriture que du maigre.