I. Déposition d'Alexandre- Joseph Boilleau
II essaie de déterminer Alexandre Girard, son valet de chambre, à entrer dans les ordres avec lui et à se faire frère minime. Et, comme celui-ci lui déclare qu'il ne peut être « frère * parce qu'il ne sait pas le latin, il lui répond qu'il a raison mais que, pour pallier à cet inconvénient, il lui fera faire un manuel lithurgique de deux colonnes, Tune latine et l'autre française, au moyen duquel « il pourra s'entendre en disant la messe ».
Puis, lorsque celui-ci réplique qu'il n'a pas d'argent pour se constituer une dot il lui répond qu'il y suppléera et qu'il ne doit se préoccuper de rien.
Balbi « est tellement empressé sur cette affaire » qu'il demande 'continuellement qu'on lui amène le père Yandenesse pour s'en entretenir avec lui ainsi que de deux autres personnes qu'il veut faire également entrer dans les ordres : l'un deviendra chartreux et l'autre capucin.
Jacques Dorègne, qui a été chargé par « MM. les gardes de police » de veiller sur sa conduite, est également en butte à ses instances pour le décider à se faire capucin. Il lui annonce qu'il l'a choisi pour confesseur et qu'il lui constitue une dot de 3,000 livres. Enfin, il menace tout à coup sans raison d'égorger tous ceux qui l'approchent et « le principal point de folie dont il est agité
l'interdiction
paraît fondé sur des idées de religion et des visions qu'il prétend avoir eues1. »
Puis viennent d'autres déclarations de moindre importance.
Jacques Lamy, trente-six ans, jardinier de la maison de Mme de Watteville, qui déclare que Balbi entre en fureur lorsqu'on veut le saigner et qu'appelé par les médecins celui-ci l'a mordu profondément au bras.
Jean-Charles Deville, vingt-huit ans, fils du concierge du château de Brie et Joseph -Grégoire Morel, vingt-six ans, son cuisinier, font des déclarations identiques.
Enfin, les médecins Bouvart et Maloet, docteurs régents de la Faculté de médecine en l'Université de Paris, commis à l'examen du malade, rédigent le rapport suivant :
Les soussignés déclarent avoir visité le comte de Balbi depuisie 3 février jusqu'au 2i. Nous avons trouvé chaque fois ledit seigneur comte avec l'air et le maintien d'un homme troublé, les yeux fixes et convulsifs, déraisonnant pleinement et ne pouvant souffrir la moindre contradiction sans entrer en fureur, menacer et même frapper les personnes qui le gardent. Il ne s'est soumis d'abord que très imparfaitement au traitement que nous
1. Déposition de Jacques Dorégne, âgé de quarante-quatre ans, demeurant rue Basse-du-Rempart, paroisse de la Madeleine.
nous proposions de lui faire; mais bientôt après, il a soutenu qu'il n'était pas malade et ne veut même pas entendre parler de remèdes. Son état, en un mot, n'est pas seulement différent de celui où nous lavons vu l'été dernier, il y est entièrement opposé ; jusqu'alors il était docile et, dans aucune des visites que nous lui fîmes pendant le cours d'un mois ou environ, nous n'avons jamais rien observé que de raisonnable dans son maintien, dans ses actions, dans sa conversation qui ne manquait de clarté, de suite ni d'agréments, comme l'avons exprimé dans chacun des bulletins que l'on exigeait de nous à chaque visite.
A l'égard de l'état actuel, c'est un délire perpétuel, mêlé d'accès de frénésie mélancolique.
Nous estimons que cette maladie doit laisser d'autant moins d'espérance de guérison , qu'elle n'est pas accompagnée de fièvre et que le malade a pris, pour tout remède, pour tout traitement, une aversion insurmontable.
En foi de quoi nous avoir fait et signé le présent procès- verbal pour valoir ce que de raison.
A Paris, le 21 février 1781.
Iîouvard, Maloet.
Malgré ces formelles déclarations, M. deBalbi ne cessait de réclamer sa liberté ou de faire des démarches étranges.
11 écrit au Roi pour demander son élargissement et obtenir d'aller à la messe et adresse à tort et à travers de longues missives à des personnes qui lui sont même inconnues.
l'interdiction.
Le 19 février 1781, il écrit au chevalier de Maurepas, chevalier de Tordre du Saint-Esprit, ministre et secrétaire d'État, au sujet d'une marche en musique, dont il s'était dit l'auteur, à tort peut-être. Voici cette lettre, curieuse à olus d'un litre.
Messieurs les musiciens de la gendarmerie,
J'ai l'honneur de vous prévenir que la marche soidisant que j'ai composée et donnée comme de moi à la gendarmerie n'en est point, et que j'ai été plagiaire.
Cette marche, je l'avais entendue à Gènes, et je crois que l'auteur est de Turin, d'après ce que m'a dit M. le chevalier de Tessonnières, à qui dans le temps j'eus l'imprudence de soutenir le contraire, disant qu'elle était de moi.
J'ai l'honneur de vous le faire savoir, Messieurs, afin que vous vouliez bien le débiter pour la réputation de l'auteur et peut-être pour la subsistance et l'acquit de ma conscience. Pour rendre hommage à la vérité, j'ai l'honneur de vous le faire savoir.
J'ai l'honneur d'être, très parfaitement, Messieurs votre très humble et très obéissant serviteur.
Balbi.
Ci-devant colonel en second du régiment de Bourbon et peu avant enseigne de la seconde brigade de gendarmes anglais, à Paris.
Etrange lettre, à travers laquelle, parmi les hési-
tations d'une pensée qui flotte, on croit distinguer une précaution prise contre un reproche possible, dictée au comte par son esprit un instant réveillé!
Toutes les formes judiciaires tant réclamées de nos jours, par certains, à juste titre quand il s'agit d'aliénés, sont, comme on peut le voir, scrupuleusement observées : Le 20 février, le procès-verbal de comparution et de déclaration des témoins est communiqué, avec le rapport médical, au conseil de famille réuni à l'hôtel d'Alleray puis une expédition en est adressée aux parents du comte habitant Gènes, par le ministère du banquier Bussoni, à l'effet d'avoir leur avis sur ce qu'il convient de faire eu égard à la situation de leur parent. Ce sont :
Jérôme-François de Balbi, oncle paternel;
François-Marie de Balbi, cousin paternel;
Et dom Ange-Marie Verzure, oncle maternel.
Ceux-ci nomment alors Mc Antoine des Essarts, procureur au Châtelet, titulaire de leur procuration, déclarant qu'après avoir eu des informations sincères, ils sont d'avis que leur parent soit et demeure interdit.
Nous possédons ces diverses procurations données aux hommes de loi par Mmc de Balbi et ses parents pour les représenter durant le procès.
l'interdiction
Dans sa procuration, M,ne de Balbi déclare :
Que, pénétrée de chagrin sur l'état et la santé dudit seigneur son mari, qui depuis plus d'une année est réduit à la situation la plus déplorable, elle n'en est pas moins sensible aux soins et à l'intérêt que MM. ses parents témoignent pour qu'il soit pourvu à ce qu'exigent la conservation de sa personne et l'administration de ses biens et affaires. Sur quoi, elle s'en rapporte entièrement à leur avis en justice et donne tout pouvoir relativement à ce que dessus, pour signer tous actes que besoin sera.
Fait et passé au château de Versailles, en l'appartement de ladite dame, le 5 avril 1781 l.
Le comte de Galard de Béarn 2, oncle maternel de Mme de Balbi, demande comme sa nièce à se faire représenter et donne sa procuration « pour le cas où le service de Madame Victoire de France, dont il est le premier écuyer, ne lui permettrait pas de se rendre aux assemblées ultérieures. »
Le 27 février, sur le désir exprimé par ces parents3, le lieutenant civil vient de nouveau interroger Balbi et les personnes qui l'entourent,
1. Le représentant de M"' de Balbi, pourvu de ses pleins pouvoirs» fut M. Etieone-Edme Boudot, conseiller au conseil de Monsieur.
2. Anne-Uilarion de Galard de Bra^sac, chevalier, comte de Béarn, premier écuyer de Madame Victoire de France.