Relation d'un voyage à Bmxelles et à Coblentz en
202 LA COMTESSE DK BALM.
demanda nos noms et nos caractères. D'Avaray, auquel on adressait les paroles, hésitait encore; je tranchai la difficulté en déclarant que nous étions : Monsieur, frère du roi de France, et le comte d'Avaray, et que nous voulions aller à la Couronne Impériale. Le sergent de garde nous dit que nous étions attendus à la Femme Sauvage, et que Madame y était déjà. Nous ne concevions pas trop comment, ayant passé par Tournay, elle pouvait déjà être à Mons. Cependant, nous réjouissant de ce surcroît de bonheur, nous demandâmes qu'on nous menât à la femme « Sauvaye. En y arrivant, nous trouvâmes l'hôte à la porte, qui nous confirma qu'on nous attendait; mais, après avoir monté un assez vilain escalier, nous trouvâmes un domestique avec une chandelle à la main, qui, m'ayant examiné depuis la tête jusqu'aux pieds, me dit avec assez d'embarras que ce n'était pas moi qu'on attendait. La porte de la chambre était ouverte, et une femme, qui était dans son lit, se mit à crier :
» — Ce n'est pas lui, n'entrez pas!
» Alors l'hôte, m'ayant examiné à son tour, me dit:
» — Est-ce que vous n'êtes pas le comte de Ferscn?
» — Non, vraiment, répondis-je, mais puisque
MADAME DK UAI.HI KT MONSIKl II. 20^
Madame ne veut pas de nous, ne pourriez- vous pas nous donner une au Ire chambre?
» Un non tout sec fut sa seule réponse. Assez mécontents, comme on peut le croire, de cette aventure qui nous avait d'abord semblé si heureuse, nous redescendîmes l'escalier, nous remontâmes en voiture, et nous fûmes à la Couronne Impériale, 1 où l'hôte nous déclara qu'il n'avait pus de chambre à nous donner. Cette seconde mésaventure commençait tout de bon à nous attrister, lorsqu'une voix, sortant de la maison, fit entendre ces mots :
» — Monsieur d'Avaray, est-ce vous?
■» Il ne la reconnut pasd'abord, mais je reconnus celle de Mme de Balbi. Nous descendîmes de voiture, et nous entrâmesdans la maison. M"1" de Balbi s'occupa de nous faire donner à souper. Celui de l'auberge ne valait rien du tout; heureusement, elle avait un .poulet froid et une bouteille de vin de Bordeaux, et nous mangeâmes; ensuite, elle eut la bonté de me céder son lit : d'Avaray prit celui de sa femme de chambre, et, pour la pre-
1. Ce fut dans ce même hôtel de la Couronne que le prince impérial logea après les événements de 1870 avant de gagner Namur où il se rendait par ordre de l'empereur Napoléon III.— Joseph II y était descendu en 1771. — Napoléon et Joséphine s'y arrêtèrent en 1800 au moment où ils 83 rendaient à Laecken. — En 1815, le roi de Prusse et l'empereur Alexandre y logèrent à leur tour.
mi ère fois depuis vingt mois et demi, je me couchai, sûr de n'êlre pas réveillé par quelque scène d'horreur. Je dormis environ six heures, et je fus réveillé par M. de La Châtre qui se trouvait à Mons, et à qui l'impatience où il était de me revoir n'avait pas permis de me laisser achever ma nuit. Un moment après que je fus levé, je vis arriver le comte de Fersen !, qui avait conduit le Roi jusqu'à Bondy. Alors rien ne manqua plus à mon bonheur, persuadé comme je Tétais (car, enfin, il faut dire que je ne connaissais aucun détail du plan d'évasion) qu'une fois sorti de Paris le Roi ne courait plus de risques.
» Je me livrai tout entier à ma joie et j'embrassai M. de Fersen de tout mon cœur. Dès que je fus habillé, je reçus la visite de tout ce qu'il y avait de Français à Mons, des officiers autrichiens, du corps de la ville de Mons. Je fus fort flatté de l'accueil qu'ils me firent, mais je brûlais de reprendre la route de INamur. Je ne pus cependant partir qu'à deux heures, parce que le charron en raccommodant cette fameuse jante, qui nous avait causé tant de peine la veille, avait cassé sa voisine, de sorte que, pour pouvoir marcher, il avait
1. Voy. Gustave III et la Cour de France, par Gelïroy, et le Comte de Fersen et la Cour de Francef par M. de Klinckowstrora.
MVDAMK DK DALBI KT MONSIEUR. 20»
fallu rattacher aussi avec un lion de fer, et que nous repartîmes de Mons dans le môme état que nous y étions arrivés. Je demandai des nouvelles de « La Jeunesse », et j'appris qu'on lui avait donné dix louis, qu'il avait d'abord été saisi en apprenant qui il avait mené, mais que la vue de tant d'or lui avait causé une si grande joie qu'il était reparti tout de suite, sans plus s'informer de rien. J'ai su depuis qu'il s'est tiré d'affaire en disant que nous l'avions contraint par violence à nous passer, et j'ai été fort aise de le savoir hors du danger qu'il avait couru pour nous. »
En même temps que le prince, mais par une autre route, était partie Madame, accompagnée de sa lectrice, Mmede Gourbillonqui montra beaucoup d'habileté et de dévouement. La veille de son départ , prévenue par le comte de Provence que le moment était venu, la princesse, après avoir soupe à son ordinaire, se plaignit d'avoir mal aux dents, et, feignant d'être souffrante, hâta l'heure de son cou-* cher et congédia ses femmes1. Puis, se levant sans bruit, elle sortit seule de son appartement par un petit escalier donnant sur les jardins. Malgré l'obscurité qui était complète, elle gagna
1. Journal inédit de Charles Félix de Savoie, duc de Genevois, Archives de Turin.
I A CO.MTKSSK DK HA LUI.
tant bien que mal la porte du Luxembourg où l'attendait M'"0 de Gourbillon. Toutes deux passèrent devant les sentinelles sans être reconnues et montèrent dans un liacre qui les conduisit au domicile particulier de l'infatigable et prudente lectrice.
Là, se trouvait une berline toute simple attelée de trois chevaux qui prit immédiatement la route du nord. Le valet de chambre de Mme de Gourbillon accompagnait comme courrier les deux fugitives. La traversée de la France se lit heureusement; Mn" de Gourbillon s'était occupée avec dévouement et intelligence de tous les détails du voyage, ce soin lui avait été facilité par son mari, directeur de la poste à Lille. Mais son zèle même lui coûta cher; M. de Gourbillon fut privé de sa place et elle-même fut portée sur la liste des émigrés, ses biens furent alors confisqués et vendus, et elle perdit tout ce qu'elle possédait.
L'exode commençait à Mons pour celui qui devait être Louis XVIII.
Dès le lendemain de son arrivée, il repart pour .\amur où il se retrouve avec Madame arrivée par ïournay et la félicite de son heureuse arrivée : « J'étais bien sur », lui dit-il, « que le zèle et l'intelligence de M,ne de Gourbillon vous tireraient d'affaire. » IVNamur, il se rend à Bruxelles où il
MADAME DK BALBl ET MONSlKCll. 207
passe huit jours près du comte d'Artois, part avec lui le 3 juillet pour Liège et arrive le 4 à Aixla-Chapelle où les attend le roi de Suède. Le Ô, il est à Bonn et, enfin, le 7, il arrive à Coblentz où il fait son entrée de la façon la plus solennelle.
Le prince, nous l'avons vu, n'avait emporté de France que 300 louis, niais, dès son arrivée à Bruxelles, il reçoit de Bouillé1 près de 700.000 francs, reliquat des sommes préparées pour le départ du Hoi. C'est à Bruxelles également que le comte de Provence apprit la douloureuse nouvelle de l'arrestation de la famille royale à Varennes... Après avoir manifesté sa douleur, il pensa au fidèle serviteur à qui il devait son salut et dont la prudence lui avait épargné le triste sort de son frère; il le présenta aux émigrés réunis à Bruxelles comme son libérateur et lui accorda dès lors toute sa confiance avec son amitié. « Le môme jour, toute la noblesse, conduite par MM. les ducs d'Uzès, de Chabot et de Villequier, me donna le glorieux
1. Ki\ -Claude-Amour, marquis de Bouillé, né en Auvergne en 1739, mort en 1800. Après s'être distingué pendant la guerre d'Amérique, il reçut en 1790 le commandement en chef de l'armée de la Meuse. On sait comment il avait été choisi par Louis XVI pour le seconder lors de sa fuite et quelle fut la fatale issue du voyage. Après l'échec de Varennes, Bouillé émigra à Coblentz puis en Angleterre et mourut à Londres où il s'était retiré.
témoignage de passer chez moi en corps », raconte d'Avaray en sa relation dn voyage.
La faveur royale ne devait d'ailleurs jamais se ralentir. A Coblentz, d'Avaray est fait capitaine des Gardes de Monsieur, plus tard Louis XVIII lui accorde le rare privilège de charger ses armes de 1 ecu de France1 avec une devise glorieuse qui perpétuera le souvenir de ses inoubliables services : Vmt iler durum pielas. « Le dévouement a triomphé des obstactes semés sur la route! » Plus tard encore d'Avaray est fait duc, et son père, qui lui survivra, en portera le titre pour conserver le souvenir de ses services.
1. M. Krnest Daudet dans ses remarquables études sur l'Émigration raconte qu'en autorisant d'Avaray à ajouter à son blason les trois fleurs de lys d'or de la maison de France, le comte de Provence avait fait graver ces nouvelles armoiries sur le précieux cachet que Louis XVI lui avait fait parvenir de la prison du Temple et qu'il avait offert à son nouveau favori cet inestimable souvenir. Rien à mon sens en laisse supposer que Monsieur se soit séparé de cette pieuse relique que l'infortune Louis XVI portait habituellement à sa montre. — Dans les lettres patentes octroyées à d'Avaray il est dit en effet : o que bien qu'il conserve sans en faire usage cette sainte dépouille, Louis XVIII a voulu qu'aujourd'hui elle servit de sceau à cet acte de reconnaissance. »