‹ Les reines de l'émigration: Anne de Caumont La Force, comtesse de BalbiChapitre 98 sur 206 · Souvenirs du comte de Neuilly · texte numérisé non relu

Souvenirs du comte de Neuilly

2. On verra plus loin ce qu'il faut penser de cette affirmation.

après avoir mangé tout ce qu'il avait, il a fait des bassesses, est devenu forban, et a péri misérablement, je ne sais où, dans un naufrage ou un combat.

» Il était alors l'enfant gâté de sa mère, chez laquelle il nous attirait fréquemment. Il y avait toujours un excellent souper et Monsieur n'y manquait jamais. On y était fort gai. Je finis par y passer presque toutes mes soirées.

Tous les soirs, quand la comtesse de Balbi avait fait son service auprès de Madame, elle rentrait chez elle où sa société s'assemblait. Mais d'abord, elle changeait de toilette; on la coiffait près d'une petite table, qu'on apportait d'une pièce voisine; on lui passait ses robes, et môme sa chemise, en notre présence; c'était reçu et cela nous paraissait si naturel que nous n'y pensions môme pas. Je dois dire que, malgré mes yeux assez vifs, je n'ai jamais rien vu de plus que si elle avait eu autour d'elle dix paravents. Nous étions là, Piré, Balbi et moi, petits garçons sans conséquence, bien que portant l'uniforme, et des hommes déjà; mais Monsieur y était aussi, et n'y faisait pas plus d'attention que nous. D'ordinaire, il demeurait le dos tourné, assis dans un fauteuil devant la cheminée, la main appuyée sur sa canne à pommeau, dont l'ombre, lors-

qu'on la projelait en silhouette, formait le profil rie Louis XVI. Il avait la manie de fourrer le bout de sa canne dans son soulier. Pendant la toilette de M'"c de Balbi, qui durait à peine dix minutes, la conversation suivait son train. Elle continuait sur le môme ton familier et gai, après l'arrivée de M. d'Avaray, du comte de Vérac1, et du très petit nombre d'habitués admis à ces soirées. On parlait spectacles, musique, nouvelles de Paris, chansons, fatras, chronique scandaleuse. Monsieur contait des anecdotes d'une manière ravissante, et savait gazer ce qu'elles avaient quelquefois de graveleux. On jouait à des jeux d'esprit, on remplissait des bouts-rimés et Monsieur voulait que nous fissions comme les autres; on faisait une lecture, quelquefois c'était mon tour. Je lisais bien ; je le tenais de ma mère qui lisait en perfection. Monsieur me passait le

1. Le comte César de Vérac avait épousé M"* de Vintimille, fille du comte de Vintimille, chevalier d'honneur de la comtesse d'Artois qui avait obtenu pour son gendre la survivance de sa charge. Il suivit la princesse en émigration et à la Restauration devint gentilhomme de Monsieur puis de Charles X.

11 mourut le 10 février 1838. Il était le frère du marquis Armand de Vérac né en 1768 capitaine des carabiniers royaux avant la Révolution et marié à M,u de Noailles. Ce dernier mourut en 18^8 pair de France et gouverneur du château de Versailles.

Ces deux frères étaient fils du marquis Olivier de Vérac, né en 174) mort, en 1828, lieutenant général, qui se distingua également par ses talents et sa fidélité à la cause royale, comme militaire et comme diplomate.

livre : « Achille lis-moi cela. » Parfois il fallait faire des vers et Son Altesse Royale daignait nous donner des leçons de prosodie. On tirait les sujets au sort. Un soir, il m'arriva de terminer assez heureusement ma pièce par du latin dont la rime était juste et faisait bon effet. Je fus surpris de la satisfaction qu'en montra Monsieur. Il me la fit relire, la lut lui-même tout haut et me baisa sur le front. De ma vie je n'ai été si honteux! »

Citons, après le récit de M. de Neuilly, qui fait revivre si nettement à nos yeux les usages oubliés d'un monde disparu, citons l'appréciation flatteuse que porte Hyde de Neuville, dans ses mémoires, sur Anne de Caumont-La Force:

« Quelques femmes aimables et charmantes régnèrent dans la petite cour des princes par l'autorité et l'attrait de leur esprit. On retrouvait parmi elles le parfum et la tradition intacte de l'ancienne société française, et je dus à l'intimité à laquelle elles m'admirent un aperçu de cette cour de Versailles que je n'avais pas connue... Je vis très souvent la comtesse de Balbi, dont l'esprit fin et charmant est connu par l'empire qu'elle exerça sur Louis XVIII. Je n'ai pas souvenir d'un commerce plus agréable que n'était le sien par la variété et l'entrain qu'elle

LA CAPITALE DE l' ÉMIGRATION.

y portait* C'était une de ces personnes qui tiennent la place de plusieurs par le mouvement qu'elles jettent autour d'elles.

» Mme de Balbi secouait le poids de l'exil et le portait légèrement... »

» Le comte de Las Casas, 1 officier de marine ayant pris part au siège de Gibraltar en 1782, admis à monter dans les carrosses du Roi, arrivé des premiers à Worms, était reçu chez la comtesse de Balbi. Il nous donne également un aperçu du protocole mondain d'alors en nous disant que « son nom était sur la liste choisie de la comtesse de Polastron » et il fait impartialement, en homme à la mode admis à tous les plaisirs de la meilleure société, kl'éloge de ces deux salons où « se rencontraient tous ceux qui avaient des prétentions au bon goût, à la faveur et à l'élégance. »

» Les princes français étaient dans leurs chaînes », ajoute-t-il, et il ne se trompe pas en concluant que « les mémoires du temps parleront de ces dames, dont l'une était spirituelle, aima-

1. Don Simon de Las Casas, né en 1712, mort en Espagne à Va Ida gno le 27 novembre 1798. Attaché au ministère d'état à dix- huit an 8 en 1760, secrétaire d'ambassade à Vienne en 1763, attaché aux affaires étrangères à Madrid en 1774, envoyé extraordinaire à Berlin en 1782, ministre à Naples en 1785, ambassadeur à Venise le 28 février 1786 et à Londres le 8 lévrier 17y5.

ble, gaie, aimant l'éclat, et l'autre douce, mo desle réservée, silencieuse ».

Nous avons vu Mme de Balbi admonestant vertement M"'e de Lagc lorsqu'elle se permet de parler politique avec le comte de Provence et de lui soumettre ses idées personnelles sur les événements; c'est que, favorite déclarée, elle prétend exercer son autorité sans partage.

Altière et impérieuse, habituée à voir tout céder devant elle, elle n'entend partager avec personne l'influence toute puissante qu'elle exerce sur son royal amant et écarte avec un soin jaloux tous ceux qui lui portent ombrage.

Il est quelqu'un, pourtant, à Coblentz, dans l'entourage du prince dont elle voit grandir la faveur sans pouvoir l'empêcher, c'est le comte d'Avaray auquel le comte de Provence prodigue les marques d'affection et de reconnaissance depuis qu'il l'a aidé à perpétrer son évasion. Anne de Gaumont s'en émeut : sa perspicacité habituelle ne l'a pas trompée, nous verrons plus tard que celui que Monsieur appelle « son libérateur » finira par la supplanter dans son esprit et par amener sa disgrâce complète.

M. d'Avaray a raconté lui-même dans quelles circonstances il se trouva en rapport avec M",c de lîalbi. N'ayant que sa solde de colonel, obligé, à

son retour de Gibraltar, de s'équiper pour aller prendre possession de sa nouvelle garnison et n'en possédant pas les moyens, il songea à demander l'appui de la comtesse :

« Elle me reçut à merveille, écrit-il1, avec une obligeance et une grâce parfaites. A peine y avait-il quelques jours que je lui avais parlé, que Monsieur m'envoie chercher, me remet avec cette bonté qui lui est propre un portefeuille renfermant mille louis en billets de la caisse d'escompte et me dit, d'un ton qui centuple le bienfait : « Que ne le disiez-vous, jeune homme? » Le mois prochain vous toucherez encore cinq » cents louis ». Je baisai la main protectrice de mon maître et courus chez M,,,c de Balbi pour lui exprimer ma reconnaissance en reportant tout à elle... Dès ce moment, je lui rendis plus par affection que par devoir. Je fermai les yeux sur ses défauts pour ne les ouvrir que sur ses qualités. Je ne la vis plus que sensible, obligeante, fîère, courageuse, et, si c'était en vain que je cherchais en elle la grâce, la douceur, les vertus sans lesquelles il n'est pas de femme aimable et attachante, je m'appliquai à y trouver toutes celles

1. Les fragments de mémoires cités ci-après proviennent des papiers Blacas. Revue des Deux Momies, 15 novembre 1004, Autour d'un mariage princier, par Ernest Daudet.

LA COMTESSE DK BALlil

qui constituent un grand caractère et, en vérité, c'était souvent avec succès. Le comte d'Hautefort, notre ami, servait encore à resserrer une intimité que les habitudes de la vie de Monsieur rendaient chaque jour plus nécessaire. 11 n'y avait plus de mérite, d'ailleurs, à se trouver sans cesse chez Mme de Balbi. La mode s'était déclarée pour elle. Elle voyait la meilleure compagnie en hommes et en femmes, et sa maison, dont elle faisait les honneurs d'une manière noble et aisée, était devenue des plus agréables de Paris. Ne voulant pas m'en tenir à lui rendre des soins dont elle pouvait se dispenser de me savoir gré, je l'accompagnai bientôt dans un voyage qu'elle fit en Angleterre. Enfin, cette liaison de nécessité, d'habitude et de société était telle alors, qu'il n'a pas tenu à moi qu'elle n'en soit devenue une d'amitié sincère. »

D'Avaray n'avait à cette époque, d'après ses propres aveux, que 1 ,000 francs à manger par an ; Anne de Gaumont, conquise par la jolie figure et les bonnes façons de ce jeune homme de dix-huit ans qui appartenait à une des meilleures familles du Midi l, lui avait tout de suite porté

1. Antoine-Louis- François de Bésiade, comte puis duc d'Avaray, li!s du comte d'Avaray, député aux États généraux de 1789, et de

intérêt. Plus d'une fois par la suite, elle dut regretter de s'être laissée entraîner vis-à-vis de ce futur rival aux sentiments d'obligeance et de dévouement qui faisaient le fond naturel de son caractère lorsqu'elle n'avait ni v engeance à exercer ni grief à faire valoir.

La favorite et le favori n'allaient pas tarder à entrer en antagonisme et ce dernier prévoyait sans doute déjà la possibilité d'un conflit quand il écrivait les lignes suivantes, empreintes d'une certaine émotion, peut-être involontaire :

« Les années s'étaient écoulées ainsi. Une plus grande habitude de se voir, des amis communs, point d'exigences d'un côté, beaucoup d'attentions de l'autre, des goûts fort différents, mais jamais en opposition, un centre de réunions dont mon caractère connu m'obtenait rapproche sans causer le moindre ombrage, tout enfin concourait à resserrer le lien possible entre deux personnes qui ne se conviennent pas. Mnu' de Balbi, d'ailleurs, fatiguée sans cesse de soins intéressés, de sollicitations importunes, regardait sans doute comme

Sophie de Mailly-Nesle. Né en 1767, mort en 1810, à Madère, des suites de la maladie de poitrine qui le minait.

La maison d'Àvaray, originaire du Béarn où elle était connue dès le xii* siècle, a compté dansle cours des quatre dernières générations cinq officiers généraux, un brigadier des armées du Roi et un ambassadeur.

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un repos la société d'un homme qui n avait jamais rien à lui demander, et un défaut môme de son caractère, que d'autres circonstances auraient rendu incompatible avec le sien, lui offrait peut-être un attrait de plus.

» Extrêmement violente et emportée, accoutumée à satisfaire tous -ses caprices, Mn,t> de Balbi n'était pas fâchée de trouver quelquefois la résistance même opiniâtre que je lui montrais sur la moindre proposition qu'elle voulait emporter d'autorité. Mais si, dans une position qui ne se rend pas redoutable, on peut par la résistance même, conquérir l'estime de la personne qu'on combat, il est probable qu'on s'attirera sa'haine le jour où elle croira vous trouver le plus petit moyen de rivalité. C'est ce que l'expérience m'a trop bien démontré depuis. »

D'Avaray a raconté comment il fit lui-même cette expérience. Il s'était attaché à une jeune femme douce, belle et qu'il aimait tendrement. Ce fut au sujet de cette personne inofïensive qu'éclata l'orage :

« Un matin que j'assistais, raconte-t-il, avec cinq ou six hommes à « la chemise blanche » de M"10 la comtesse, voulant à tout prix amener une chose désagréable pour moi, elle tourne la conversation sur les femmes, juge leurs difïe-

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reuts agréments, compare Tune à l'autre, et, enfin aboutit à me dire :

« — Vous ne me parlerez pas de Mn,c de ... Franchement, c'est une idiote! »

« Je n'avais, en effet, nulle envie d'en parler. La conversation avait été jusque-là vive. Je me sentais fort échauffé par quelques traits piquants qui avaient précédé celui-ci. Ce nom prononcé en imposa pourtant à ma vivacité naturelle. Je repris la discussion avec calme... »

Mais en défendant Mme de il mit M,uc de Balbi « hors des gonds et dans un tel emportement que Monsieur et la plupart de ceux qui étaient là crurent prudent de se retirer ».

D'Avaray suit le prince, lui expose les raisons de son attitude et obtient son approbation.

Le lendemain, tandis que M,ncde Balbi « faisait sa toilette devant tout le monde, changeant si vite chemise, bas et robe que personne n'y voyait rien » — c'était la chemise blanche — d'Avaray veut s'expliquer, la fougueuse comtesse s'emporte aussitôt en présence de Monsieur, du comte de Hautefort et d'une femme de chambre.

« — Mais, Madame, dit alors d'Avaray, je pensais vous trouver plus calme ce matin et vous voir du moins reconnaître sans partialité qu'hier je ne suis pas un moment sorti de la mesure que la

bienséance et le respect exigeaient de moi. Il y avait des témoins, tout le monde n'a pas été aussi'injuste <jue vous.

» — Je voudrais bien savoir qui aurait osé vous donner raison, répliqua la comtesse. »

Et d'Avaray de répondre :

« — C'est Monsieur! »

Il ajoute, il est vrai :

« Un volcan, un tourbillon de flammes, la tempête et la foudre ne sont pas plus violents et plus destructeurs. Les tables, les chaises, le bonnet, tout dans la chambre vole et se disperse. En vain, l'auditoire effrayé cherche à résister au torrent.

« — Des chevaux, des chevaux! je veux m'en » aller, s'écrie la bouillante favorite en courant » comme une insensée, je ne supporterai pas un » pareil affront! »

« Le danger était manifeste; c'était rester sur la mine après avoir mis le feu aux poudres. Chacun se retire à petit bruit et moi, tout le premier, je gagne la porte et me sauve... »

On se réconcilia, on fit même s'embrasser la comtesse et d'Avaray, mais une telle réconciliation n'était que feinte, d'Avaray devait prendre un peu plus tard une revanche éclatante.

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