CHAPITRE IX
LA REINE DE COBLENTZ
Le comte de Jaucourt. — Clair de lune. — Son portrait. — Une histoire de revenant. — Les verges et la clef des champs. — Récit de Mm" de Genlis. — Les rapports de M" de Balbi et de M. de Jaucourt. — Le comte de Roraanzoff. — Influence de la favorite sur l'envoyé de la Russie. — La politique de Catherine II.
— Les séquestres. — Ce qu'il en reste. — Idylle d'antichambre.
— Les commissions de Coblentz. — Le rouge à un louis le pot — Jourreaux et pierrots. — Les épingles. — Les fanfreluches d'une jolie femme. — Riant avenir. — L'automne à Brunoy. — M™* de Balbi et les affaires. — Ambassadeurs et diplomates. — Départ de Schônbornlust. — Le Leyen-Hof. — Les trois Divinités. — M"" de Polastron. — La princesse de Monaco. — Son dévouement au prince de Condé. — Son désintéressement. — Prépondérance de la comtesse de Balbi sur ses rivales. — Les jalousies. — Reproches injustifiés sur son ingérence. — Jugement de Contades sur la favorite. — Salutaires conseils et heureuse direction.
Ce raccommodement n'était guère solide, car, si l'on s'en rapporte à d'Avaray, sa belle ennemie, tout en feignant d'oublier ses griefs, s'entendait avec M. de Jaucourt pour attaquer son crédit et lui nuire dans l'esprit du comte de Provence. On
n'a pas oublié les bruits qui avaient couru au moment de l'internement de M. de Balbi et le rôle qu'on avait prêté au brillant Jaucourt en cette circonstance. Nous avons vu également ce qu'il fallait en penser.
Douze ans s'étaient écoulés depuis cette aventure et la favorite toute puissante du comte de Provence avait conservé les meilleurs rapports avec son prétendu complice. Jaucourt faisait partie de L'intimité de Monsieur qu'il avait suivi à Coblenlz ; Mme de Balbi se trouvait avec lui en perpétuel contact et leurs relations semblaient empreintes d'une mutuelle sympathie. 11 n'en fallait pas tant pour faire courir le bruit que la liaison n'avait jamais cessé et que Anne de Caumont avait continué ses faveurs à son ami d'autrefois.
Le beau Jaucourt1, comme on l'appelait couramment, était du reste un de ces hommes dont on ne comptait plus, depuis longtemps, les succès ni les triomphes, et sa liaison avec Mmc de I^a
1. Armail-François, comte puis marquis de Jaucourt, d'uuc; famille noble de Champagne remontant au ix* siècle. Colonel du régiment des Dragons de Condé avant la Révolution, il se montra d'abord favorable aux idées libérales. Député à l'Assemblée législative il s'opposa pourtant aux lois contre l'émigration et, incarcéré au
10 août, il ne dut son salut qu'à une évasion. Après avoir émigré,
11 rejoignit le comte de Provence, qui le nomma en 1814, ministre d'Etat et pair de France. Il accompagna le roi à Gand en 1815, et mourut au château de Presles en 1852.
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Châtre1 avait été précédée de beaucoup d'autres. Au prestige moral venaient s'ajouter les attraits physiques. On lui avait donné le surnom de « Clair de lune », et on le cite, dans. les mémoires dé l'époque, comme « ayant de l'esprit et de belles dents2. »
« Il avait, nous dit M"'c de Genlis, une figure très agréable, visage rond, plein et pâle, des yeux noirs, de jolis traits, des cheveux bruns, négligés et dépoudrés; il ressemblait en effet à un clair de lune, sa taille était noble, il avait bonne grâce. Son caractère était excellent plein de droiture et de loyauté. »
Après avoir donné son portrait, M,nc de Genlis nous fait le récit d'une singulière aventure dont il avait été le héros dans son enfance et qu'elle lui avait entendu raconter à lui-même.
Le jeune Jaucourt était âgé d'environ douze ans lorsqu'il vint retrouver son père tlans un de ses châteaux où jamais, jusqu'à ce jour, il n'avait été amené. Conduit après souper dans la chambre
1. Marie-Charlotte-Louise-Perette-Aglaé Bontemps, fille de Louis Dominique Bontemps, premier valet de chambre du Roi et de Thérèse Tissier, avait épousé en 1778 Louis-Claude, comte puis duc de La Châtre. Elle profita de la loi du divorce pour se remarier à François-Armail de Jaucourt. Née en lfOi, morte à Presles en 1848.
2. Voyez le tome I*r des Reines de C Émigration : Louise d'Esparbès, comtesse de Polastron,
où il devait coucher, le jeune homme se déshabille, puis se met au lit en laissant allumée la lampe qu'on lui avait apportée. Ii avait à peine, jusque-là, jeté un regard sur la chambre, où il pénétrait pour la première fois; il se mit alors à la considérer et ses yeux se portèrent machinalement sur les tapisseries à personnages dont la pièce était décorée. Celle qui se trouvait en face de lui représentait un temple dont les portes étaient fermées et, sur le haut du vaste escalier de l'édifice, on voyait un pontife, vêtu d'une longue robe blanche, qui tenait d'une main une clef et de l'autre une poignée de verges. Quel ne fut pas son étonnement en voyant tout à coup cette figure se mouvoir et descendre gravement les degrés. Parvenu dans la chambre, l'énigmatique personnage s'approcha de son lit et s'adressa à l'enfant, pétrifié de terreur : « Ces verges, lui dit-il d'une voix fort distincte, dans un temps prochain fustigeront un grand nombre; quand tu les verras s'agiter, n'hésite pas à t'éloigner et à prendre la clef des champs que voilà si tu veux échapper au danger. » Puis l'apparition s'éloigna, le grand prêtre remonta les degrés de son escalier et reprit sa place dans la tapisserie. Baigné de sueur froide, le jeune homme ne trouva que longtemps après la force d'appeler; et, lorsqu'il conta à son père
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les détails de sa vision, celui-ci, loin de se moquer de lui comme il s'y attendait, l'écouta avec attention et lui avoua que, dans cette même chambre, bien des années auparavant, son propre père avait été témoin, devant la même tapisserie d'une scène non moins effrayante.
Puis, sans vouloir en dire davantage, il recommanda à son fils de garder le silence sur ce qu'il avait vu et fit brûler, le jour même, sous ses yeux, dans la cour du château, la tapisserie mystérieuse.
Arrivé à l'âge d'homme, M. de Jaucourt n'avait pas oublié les avertissements du personnage qui lui était apparu d'une façon si inattendue; partisan des idées libérales à la mode, il se montra favorable aux réformes tant qu'il put croire qu'elles ne tendraient qu'à l'extinction des abus et à l'égalité des droits entre tous les citoyens, mais il se prononça hautement contre la Révolution dès qu'il s'aperçut où tendaient les prétendues réformes. Les événements qui se précipitaient lui rappelèrent le rêve de son enfance et il pensa « que le moment de prendre la clef des champs était venu »; sans relard, il quitta la France et s'en vint rejoindre le comte de Provence.
1. Mémoires de Mmt de Genlis, tome Ier, page 367. Paris, Ladvocat, 1825, 8 vol.
Aux avantages physiques qu'on nous a dépeint, s'alliaient chez le comte de Jaucourt de rares qualités d'intelligence et de loyauté. Il était en outre doué d'une grande douceur de caractère et, comme il n'avait jamais su, disait-on, résister à une femme, on ne s'étonnait pas de le voir obéir placidement à tous les caprices et aux injonctions souvent un peu lyranniques de Mmc de Balbi qui se résignait difficilement à ne pas voir tout plier autour d'elle.
En tout cas, justifiée ou non, cette légende était accréditée à Coblentz où on ne mettait guère en doute une liaison dont chacun parlait déjà au Luxembourg et à Versailles; le seul sujet d'étonnement étaitquecetteintimiléseprolongcataussi longtemps, et, qu'après tant de temps écoulé, la belle Anne de Caumont n'eût pas encore épuisé son caprice.
Tels étaient les propos des Trois- Couronnes, mais, bientôt, on crut remarquer que le crédit de Jaucourt était en baisse et qu'il avait un rival dont la faveur allait croissant. On ajoutait que celui qui était en train de le détrôner n'était autre que Romanzoff1, l'envoyé de Catherine II.
1. Nicolas Romanzoff, illustre diplomate, né en 1750 et envoyé de l'impératrice Catherine à Coblentz en 1791. Après la mort de l'Impératrice, il devint grand chancelier de l'empereur Alexandre. 11 mourut en 1826, sans s'être marié. Il était le fils du comte Pierre- Alexandrovitch Romanzoff, célèbre général russe, né vers
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On a souvent raconté, en parlant de cette liaison plus ou moins intime, que Romanzoff, ayant vu le parti qu'il pouvait tirer de l'amitié de la favorite, s'était empressé à lui plaire et y avait réussi. Fin politique rompu à toutes les intrigues, il s'était, disait-on, peu à peu emparé de son esprit au point d'en devenir le maître absolu, et en être arrivé à la conduire entièrement à sa fantaisie. Dès lors, dirigeant Mmc de Balbi à laquelle obéissait aveuglément le comte de Provence, il avait eu beau jeu pour orienter à son gré la politique française. Sa suprême adresse avait été de persuader à sa maîtresse qu'elle seule exerçait l'autorité et de feindre de lui obéir aveuglément en toutes choses. C'est du moins ce qu'ont déclaré nombre de contemporains : « Au fond, écrivait le marquis de Sérent 1 à Godoy 2, le
1. Sigismond, romte de Seront, iils du ducdeSerent, gouverneur des enfants du comte d'Artois. Député aux Etats généraux en 1789, il émigraen 1791 après avoir vaillamment défendu les prérogatives de la royauté. Il fit la première campagne dans l'armée de Condé, puis alla rejoindre son père près du comte d'Artois qui le nomma son aide de camp et l'emmena à l'Ile-d'Yeu en 1795. Après avoir rempli de nombreuses et périlleuses missions auprès des armées de l'ouest, il fut pris avec son frère en 1796 dans une embuscade près de Saint-Malo et tous deux périrent égorg's.
Archives, affaires étrangères.)
2. Manuel Godoy, prince de la Paix, favori de Charles IV d'Espagne et son premier ministre, né à Badajoz en 17G7, mort à Paris en 1851. Marié à dona Thereza de Bourbon. On sait le rôle qu'il joua dans les affaires d'Espagne et l'influence qu'il exerçait sur la reine Marie-Louise.
29 octobre 17i>3, c'est lui qui gouverne par la favorite Ralbi, il a su captiver les goûts et la confiance de Monsieur au point qu'il le dirige dans toutes les affaires principales »
Cette explication, qui peut paraître fort plausible, est cependant, à mon sens, extrêmement peu vraisemblable; Romanzoff était un homme froid et d'humeur peu galante qui semblait peu fait pour le rôle d'adorateur ou de soupirant, et M"1C de Balbi avait des idées trop arrêtées pour se laisser imposer la manière de voir de personne. Elle avait trop de perspicacité, en outre, pour s'engager, jamais, semble- 1- il, dans une voie opposée à ses intérêts. Or, ses intérêts étaient ceux du comte de Provence, leurs ambitions étaient les mêmes et ils poursuivaient un but identique. Il est bien certain, par contre, que, de tous les États de l'Europe, c'est en Russie que la cause de l'Émigration fut la mieux défendue.
Si donc une liaison exista jamais entre Anne de Caumont et l'envoyé de Catherine on serait mal venu à la lui reprocher au point de vue politique car ce ne fut certes pas elle qui servit inconsciemment les desseins du représentant de la Russie. Il est plus vraisemblable par consé-