TOME DEUXIÈME
Diminution, vers le xve siècle, de l'autorité morale de l'Église. — Décadence de la philosophie scolastique. — Opposition des" humanistes.
L'harmonie entre la raison et la foi dont le plan avait été tracé par les docteurs du xinc siècle, s'est maintenue pendant les siècles suivants sans être directement attaquée.
Mais plusieurs faits de nature diverse, qui signalent période, commencent à troubler cette paix intellectuelle et à ébranler l'édifice philosophique et théologique que nous avons décrit. Signalons en premier lieu les abus de toute espèce, le relâchement de la discipline ecclésiastique, la corruption des mœurs et l'ignorance d'une grande partie du clergé.
L'Eglise, qui avait organisé et créé, pour ainsi dire, la société chrétienne, avait acquis une immense puissance sociale et de grandes richesses. Ces avantages qui avaient servi à l'accomplissement de sa tâche, étaient en même temps une source constante de désordres et d'abus. La corruption des mœurs et l'ignorance ne cessaient de pénétrer dans tous les organes des institutions ecclésiastiques et à tous les degrés de la hiérarchie. Il fallait, pour lutter contre le mal, une série perpétuelle de réformes, <>u plutôt une réforme continuelle.
Après l'établissement de la papauté à Avignon et pendant le grand schisme, le désordre augmenta, et les réformes devinrent impossibles. Aussi le besoin d'une grande réforme était-il immense au xve siècle. Voici comment Bellarmin dépeint L'état de l'Église à cette époque : « Quelques années avant les hérésies de Luther et de Calvin, il n'y avait plus, selon le témoignage de tous les auteurs contemporains, ni sévérité dans les tribunaux ecclésiastiques, ni discipline dans les mœurs du clergé, ni connaissance des choses sacrées, ni respect pour les choses divines ; il ne restait enfin presque plus de religion. »
Il est facile de comprendre que l'autorité morale de l'Eglise avait du diminuer. Par là même la soumission de l'esprit qu'exige la foi devenait moins universelle et coûtait davantage. Il est vrai qu'il subsistait toujours, par le fait même de l'organisation catholique de la société, une soumission extérieure nécessaire. Mais cette soumission devenait, chez beaucoup de fidèles, forcée au lieu d'être volontaire, et ainsi s'altérait, dans ses principes essentiels, la relation normale entre la foi et la raison.
Un second grand fait qui se manifesta à cette époque fut la décadence de la philosophie scolastique. dont le règne avait été si brillant dans les siècles précédents.
Cette décadence était inévitable : elle était le résultat de la méthude employée. Sur une matière très limitée, sur des expériences psychologiques rares et rudimentaires, et sur les dogmes catholiques, les scolastiques avaient appliqué l'analyse et l'induction avec patience et subtilité. Au bout de deux siècles l'œuvre était terminée : tout ce que la matière première contenait était classé et analysé. L'application ultérieure du raisonne-
ment ne conduisait qu'à des discussions stériles et sans utilité pratique.
IL était nécessaire de renouveler la philosophie par l'expérience psychologique et la théologie par l'étude des sources. Cette œuvre ne fut pas entreprise a temps. Il en résulta un grand discrédit jeté sur les études théologiques.
Mais la stérilité croissante de la philosophie scolastique n'était pas la seule cause qui jetât l'ombre et le mépris sur l'éclat dont jouissait auparavant cette glorieuse science. Il y avait aussi ses erreurs, erreurs excusables, mais graves, qui, par suite de l'union étroite entre la philosophie scolastique et la théologie, rejaillissaient indirectement sur la doctrine révélée.
Un vaste système embrassant l'astronomie, la cosmographie et la physique était admis a titre de certitude par la plupart des esprits. La terre située au centre de l'univers, l'enfer à l'intérieur de la masse terrestre, les sphères célestes superposées les unes aux autres, le ciel empyrée, région du feu, au-dessus de ces sphères : le mouvement des corps célestes produit par les anges cause de tous les changements, de toutes les générations et corruptions qui s'accomplissaient dans l'univers ; les quatre éléments, les espèces sensibles partant des objets pour produire la vision, toutes ces croyances que nous rejetons aujourd'hui, apparaissaient comme des certitudes et servaient de cadre aux dogmes révélés. Saint Thomas d'Aquin, dans l'opuscule que nous avons cité, distingue, il est vrai, nettement les doctrines des philosophes des dogmes révélés ; mais, après avoir posé cette distinction, il expose et affirme sans restriction la doctrine régnante sur le mouvement des corps célestes.
On voit par là quel grave conflit se préparait, ol quelle révolution dans la pi il à prévoir dès que
le développement de l'expérience et le raisonnement appliqué aux matières profanes aurait commet i découvrir ces erreurs universellement admises. 11 fallait que l'alliance de ces doctrines humaine? avec la doctrine ;e fut rompue, et le danger déjà signalé par saint Augustin et par saint Th >mas d'Aquin, celui dc rendre la foi responsable des erreurs de la philosophie et de la science régnante, devenait de plus en plus imminent.
La renaissance littéraire, Tétude de l'antiquité, devaient contribuer à hâter cette crise.
L'Eglise, cependant, ne s'est nullement opposée à la pensée : elle a encouragé et elle a favorisé le grand mouvement d'études des xv et xvir; siècles. En même temps que la littérature profane et les arts se développaient sous la protection de- Papes, l'érudition était appliquée à la science sacrée, et une nouvelle branche de cette science naissait sous le nom de théologie positive. C'était l'étude des dogmes dans les textes des Pères et sous la forme que l'antiquité leur avait donnée.
Mais une grave question se posait nécessairement, à mesure que les documents du pass - taient de l'oubli et que le regard des savants se portait sur d'autres objets que les discussions de l'école. Comment se comporter à l'égard des livres contenant des doctrines contraires à la foi ? Fallait-il les détruire pour en empocher la propagation ? ou les conserver dans l'intérêt de la science, en ayant soin de réfuter les erreurs que ces livres contenaient ? Cette question reçut des solutions diverses selon la nature des tivres dont il s'agissait.
A l'égard des auteurs païens de l'antiquité classique,
on se décida en général à les laisser subsister. Le paganisme antique semblait une erreur vaincue qui ne faisait pas courir de réels dangers à la foi des contemporain?.
Cette innocuité ne fut cependant pas aussi complète qu'on Pavait supposé, et Ton vit au xve siècle certains humanistes d'Italie professer des doctrines philosophiques contraires à la foi chrétienne, nier même l'immortalité de l'âme. Le concile de Latran, en 1513, dut condamner un docteur qui, préludant à des théories qui ont été enseignées dans les siècles suivants, niait ou nom de la philosophie les dogmes qu'il était obligé d'admettre au nom de la révélation.
Mais la conduite de l'autorité ecclésiastique fut très différente à l'égard des livres juifs et musulmans. Ces livres, contenant des erreurs vivantes, furent en général proscrits. La destruction des exemplaires du Talmud fut souvent ordonnée, et l'ordre exécuté aTec rigueur.
Il y eut néanmoins à cette époque, comme plus tard, deux tendances au sein de l'Eglise, les uns se préoccupant avant tout du maintien de l'orthodoxie, tandis que d'autres tenaient à défendre les droits de la science et de la raison. Ceux-ci demandaient qu'au lieu de détruire des doctrines fausses, on s'occupât d'étudier ces livres et de les réfuter.
Le conflit latent entre les deux tendances finit par éclater en Allemagne. Dans les premières années du xvie siècle, il y eut une longue et vive controverse entre deux groupes d'écrivains, les humanistes et les scolastiques. La controverse portait sur bien des points, sur les abus de l'Église, sur le> doctrines philosophiques du
s LES RELATIONS ENTRE LA FOI ET LA RAISON
n Age ; mais le point le plus vif de la discussion fut la manière - mporter à l'égard des livres juifs,
Un docteur de Cologne, Pfeffenkorn, demandait leur destruction ; Reuchlin protesta par un livre intitulé : Le miroir à la main. Poursuivi par l'inquisiteur, Jacques de Hochstratten, il fut défendu par l'évoque de Spire. Un grand nombre d'écrits furent publiés à l'occasion de cette controverse. La discussion se serait étendue et aurait pris sans doute de plus grandes proportions, si un conflit d'une autre nature et tout autrement grave n'était venu tourner les esprits d'un autre côté.
En 151? paraissaient les Epistolœ obscvroriun virorum, par Ulrich de Hutten, pamphlet violent des humanistes. La même année Luther affichait à la porte de l'église de Wittemberg les thèses fameuses qui commencent la division de la chrétienté occidentale en deux moitiés armées Lune contre l'autre.
Sans cette coïncidence, il est probable que le conflit des humanistes et des scolastiques aurait soulevé directement la question des rapports de la foi et de la raison, et qu'il y aurait eu soit un profond ébranlement des croyances chrétiennes et un mouvement d'esprit analogue à celui du xvm° siècle, soit une transformation de l'enseignement des écoles catholiques dans un sens conforme aux progrès de la science, suivant que l'autorité ecclésiastique aurait pu conduire et diriger le mouvement, ou bien aurait été forcée de lui résister.
Le protestantisme. — Son incapacité à réaliser l'accord de la raison avec la foi.
La réforme protestante ne mit point directement aux prises la foi et la raisjn. Elle arrêta même, par son apparition, le conflit qui semblait naître entre ces deux puissances. La Réforme fut un conflit, non entre croyants et incrédules, mais entre croyants professant une foi différente. Ce fut de part et d'autre une renaissance et une recrudescence d'énergie de la foi religieuse plutôt qu'un affaiblissement. Néanmoins, l'une des conséquences les plus graves et les plus irrémédiables delà réforme protestante fut d'ébranler profondément l'harmonie entre la foi et la raison.
En attaquant et en essayant de détruire l'autorité doctrinale de l'Église catholique, les fondateurs du protestantisme rend tient cette harmonie impossible. Ils en supprimaient une des principales conditions.
L'Église est l'organe officiel de la foi. Quand on supprime cet organe, les conflits doivent naître, car la raison ne rencontre aucune autorité présente et vivante à laquelle elle doive se soumettre dans les questions religieuses. L'interprétation individuelle et faillible des documents qui contiennent la révélation étant mise en rapport avec les résultats individuels et variables de la réflexion philosophique, il est impossible que la contradiction ne se produise pas ; et il n'existe aucun moyen de la résoudre.
Mais la suppression de l'autorité de l'Église a une autre conséquence : elle rend impossible d'établir une distinction précise et nette entre les deux rôles de la raison avant et après l'acte de foi.
Kl LES RELATIONS ENTRE LA FOI BT LA R
Dans le s - catholique, c'est l'Église qui rend
cette distinction possible.
La raison conduit a Jésus-Christ et à l'Eglise.
La raison affirme l'obligation de croire tout ce que Dieu enseigne par son Eglise : la foi accepte en bloc cet enseignement divin.
La raison reprend ensuite le travail : elle analyse et décrit les données de ia foi ; elle cherche et découvre les lien? logiques qui les unissent ; elle transforme la doctrine de l'Evangile en une science systématique. Otez l'Eglise : par là même vous ôtez cette acceptation libre d'un ensemble de croyances.
L'Eg'ise et sa parole vivante étaient le lien qui les unissait : ce lien une fois rompu, la foi n'est plus un tout unique, elle est un assemblage de dogmes qu'il faut acquérir et démontrer individuellement, par l'Écriture et la tradition.
Mais par qui ces dogmes particuliers pourront-ils être découverts? Ce ne peut être que par la raison interprétant l'Écriture, recueillant et expliquant la tradition, c'est-à-dire accomplissant le second travail que nous avons indiqué. Les deux œuvres se confondent : chaque dogme est une combinaison de foi et de rai-
L'examen privé de Luther conduit donc logiquement à donner à la raison un droit de contrôle sur tout l'enseignement révélé. Il a pour conséquence inévitable le rationalisme par absorption, cette doctrine qui a fini par régner en Allemagne au xviii0 siècle. Seulement les réformateur- étaient des croyants ; ils ne voulaient pas soumettre la foi au contrôle de la raison. Ils voulaient conserver à la foi son autorité et son indépendance. Pour y parvenir, ils eurent recours à des procédés irra-
tionnels destinés à soumettre la raison et à Limiter - a
intervention .
Le procédé catholique que nous venons de décrire est rationnel. La raison reconnaît par des preuves suffisantes que l'Eglise parlant au nom de Dieu a droit à être crue ; elle se soumet d'une manière raisonnable à cette puissance dont elle a reconnu l'autorité légitime.
Les protestants ont du faire autrement. Ils ont d'abord prétendu soumettre la raison à l'Écriture sainte. Mais l'Écriture sainte ne peut pas faire ce que fait L'Église : elle ne peut ni prouver sa propre autorité, ni s'interpréter elle-même. Il a fallu avoir recours à d'autres principes.
Pour constituer une autorité supérieure à la raison, quelques-uns ont supposé l'existence ordinaire d'une inspiration individuelle servant à prouver l'inspiration divine des textes sacrés, et à en discuter le vrai sens. Ils faisaient appel encore au sentiment, à l'enthousiasme. Ils lai-saient le choix des doctrines à une appréciation non raisonnée qu'ils appelaient le goût spirituel.
Cette méthode avait une analogie éloignée avec la foi des martyrs des premiers siècles, convertis par une illumination subite de la grâce. Seulement, les protestants voulaient ériger en règle générale de- faits exceptionnels. Les prédications des missionnaires wesleyens tendaient à produire artificiellement des conversion^ subites accompagnées de larmes : des procédés semblables sont mis en usage de nos jours par L'Armée du salut .
Il y a entre ce genre de pratiques et les conversions subites des premiers siècles une profonde différence. Les
martyr- «les premiers siècles en se convertissant adhéraient immédiatement à l'Eglise catholique, Eglise unique, qui représentait le Christ et transmettait son enseignement, et qui pouvait donner des preuves de sa >n. Leur foi, produite d'abord par l'enthousiasme, trouvait ensuite une base rationnelle sur laquelle elle s'appuyait définitivement.
Chez les protestants, cette adhésion subite et violente est donnée à des doctrines étroites, variables, en contradiction entre elles ;. aucune preuve rationnelle ne vient à l'appui du sentiment pour l'affermir et le contrôler : c'est donc une adhésion absolument irrationnelle.
D'autres docteurs ont eu recours aux symboles et confessions de foi. Les fondateurs du protestantisme, ne voulant attaquer que certains dogmes, conservèrent les autres tels qu'ils étaient enseignés par l'Église catolique. A ces dogmes traditionnels ils joignirent leurs dogmes particuliers, et en firent des dogmes de foi pour leur église. C'était un procédé doublement irrationnel : irrationnel à l'égard des dogmes catholiques, puisqu'ils conservaient ces dogmes en leur étant l'appui de l'Eglise, et qu'ils choisissaient arbitrairement dans la tradition ; irrationnel à l'égard des dogmes nouveaux, puisqu'ils n'avaient aucune autorité pour fixer le sens de l'Ecriture sainte.
3t par ces deux moyens irrationnels, l'inspiration individuelle et les symboles arbitraires, que les protestants obtiennent une sorte de soumission de fait de la raison aux vérités évangéliques. Mais ce n'est pas l'harmonie entre la raison et la foi, c'est le mélange, l'incohérence, la raison obéissant à des principes irrationnels, les résultats du travail rationnel sur l'Écriture
sainte ou ceux du sentiment individuel érigés en dogmes révélés. En d'autres termes, jamais le protestant ne peut savoir à la parole de qui il croit, si c'est à la parole de Dieu, ou à son propre sens, ou à l'opinion d'un des fondateurs des sectes diverses sorties du mouvement commencé par Luther.
Outre la négation de l'autorité de l'Eglise, il y avait dans les doctrines des fondateurs du protestantisme d'autres points rendant impossible l'accord de la foi et de la raison .
Luther avait posé le principe que l'homme est sauvé par la foi sans les œuvres. Il avait appliqué aux œuvres chrétiennes ce que saint Paul dit des œuvres légales des Juifs. Or s'il s'agissait de la foi au sens catholique, c'est-à-dire de l'adhésion volontaire de l'intelligence aux dogmes révélés sans aucun autre sentiment, il serait absurde de considérer une telle foi comme suffisant au salut : ce serait mettre les pécheurs qui croient à l'Évangile sans en pratiquer les préceptes sur le même pied que les justes.
Pour éviter cette conséquence il a fallu altérer la nation de la foi. La foi qui justifie, selon Luther et Calvin, ce n'est pas la croyance aux vérités contenues dans l'Évangile, c'est l'assurance qu'on est justifié, c'est ce qu'ils appelaient la foi spéciale. Ce n'est pas la croyance que Dieu dans sa miséricorde justifie en général le pécheur repentant, jointe à l'espoir d'être de ce nombre parce qu'on cherche à se convertir et à pratiquer la loi de Dieu et qu'on regrette ses fautes ; c'est, en chaque individu, une persuasion sans motifs que Dieu lui a gratuitement pardonné ses péchés. C'est une croyance tout à fait irrationnelle.
Quand on prend le terme de foi dans ce sens, il ne
peut plus être question de mettre en accord la foi avec la raison. La foi est un acte mystique, une opération divine imn ni révèle au pécheur qu'il <■-! justifié.
Ce n'est pas tout : la grande distinction entre la t'<>i et la raison disparaît également dan- la doctrine prouvante. Les deux ordres naturel et surnaturel confondu-. Ce ne sont pas des dons gratuits que le é a enlevé- au premier homme, c'est sa nature même qui a été altérée et mutilée : il n'a plu- de libre arbitre : il ne peut faire aucun bien ; il ne peut plus connaître Dieu ; sa raison est impuissante dans Tordre religieux.
Par la rédemption, l'homme est gratuitement justifié et sauvé, mais sans retrouver ce qu'il a perdu. Sa raison re-te impuissante : elle ne peut donc établir les bases de la foi. Le protestantisme nie que la raison soit digne de confiance ; il conduit au fldéisme, c'est-à-dire à l'idée que Ton ne peut connaître Dieu que par la foi. Ainsi disparaît l'accord de deux principes.
Cette difficulté a subsisté jusqu'à nos jours. L'église anglicane seule a échappé aux principales conséquences du dogme luthérien, en se rapprochant des doctrines catholiques et en revenant à la tradition ; mais chez les vrais protestants l'accord entre la rai» m et la : impossible.
Aussi remarque-t-on un fait étrange.
Les laïques, ceux qui ne font pas de la religion une étude spéciale, croient par tradition, comme le font les catholique-. Mai- les pasteurs et ceux qui font des études théologiques sont presque toujours ébranlés dans leur foi ; la science leur est funeste.
Diverses tentatives ont été faites en notre siècle pour parer à ces inconvénients.
La première a consisté à supprimer presqu'entièrement les dogmes et les croyances précises. Schleiermacher a réduit la religion chrétienne à une communication par le cœur avec la personne du Christ. Tout est indifférent, selon cette opinion, pourvu que Ton connaisse et que l'on aime le Christ. Chacun réserv adopte les cr »yances qu'il choisit à son gré.
Cette solution a satisfait certaines aines, parce que l'élément dogmatique, qui est écarté en principe, subsistait en fait chez elles par l'effet de la tradition et de l'éducation.
Mais, si réellement le christianisme se réduisait à la connaissance d'une personne, sans que l'on sache que cette personne est celle d'un Etre divin et éternel, il perdrait toute action sur les âmes. En tous cas, il n'y a dans un tel système aucun des éléments d'une harmonie entre la foi et la raison. Elles sont étrangères l'une à l'autre et se meuvent dans des régions différentes.
La seconde tentative a consisté a revenir aux symboles, aux confessions de foi officielles, auxquelles l'union a\ec l'Etat donne une certaine stabilité, à recourir enfin à la tradition des églises fondées au xvr siècle. Rien de plu- illogique qu'un tel système.
C'est s'appuyer sur des symboles sans autorité et sur le pouvoir civil, dont l'incompétence est absolue en matière de dogmes ; c'est accepter une union forcée avec de purs rationalistes : c'est revenir à la tradition après avoir rejeté en principe l'autorité de la tradition.
Un dernier système, plus logique mais moins pratique que les précédents, a été exposé récemment par
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un professeur de la faculté libre de théologie protestante de Neufehàtel, M. Grétillat. Il consiste à prendre comme base de la foi le christianisme primitif tel qu'il existait au début même de l'Église.
La méthode comprend trois parties. En premier lieu, il faut constater par la critique des documents et l'histoire quel a été le christianisme réellement primitif. On ne peut pas se fier même au Nouveau Testament, rédigé trop tardivement, et où pouvaient se trouver mêlées des opinions personnelles des apôtres.
Une fois l'ensemble des doctrines réellement constat''. il faut l'accepter en bloc par la foi : c'est la seconde partie de la méthode.
Il est ensuite permis et utile d'analyser cette doctrine et de lui donner une forme systématique.
Nous retrouvons ici ce qui existe dans la théologie catholique, un double usage de la raison avant et après l'acte de foi. Mais la méthode est inapplicable, parce que la première partie, la constatation du christianisme primitif, ne peut être faite que par les savants, et que tous ceux qui ne peuvent étudier à fond des sciences ardues sont obligés d'emprunter à d'autres la base de leur foi ; et comme il n'y a pas d'Église infaillible, c'est à des docteurs sujets à l'erreur que la plupart des hommes doivent emprunter le fondement et la règle de leur foi. Ils ne peuvent donc pas croire sur la parole de Dieu même.
Ainsi; avec les principes protestants, l'harmonie entre la raison et la foi est rigoureusement impossible. Partout où subsiste, en pays protestant, un accord partiel entre la raison et la foi, c'est grâce à un reste de catholicisme.
On comprend maintenant quelle a été l'influence de
LES RELATIONS ENTRE LA FOI ET LA RAISON l(
la réforme de Luther sur l'état intellectuel des croyants. Si, d'une part, elle a étouffé pour un instant le conflit qui commençait à se produire entre les humanistes et les scolastiques, elle a, d'autre part, créé un état de choses absolument contraire à l'harmonie entre la foi et la raison, et a fait régner cette situation dans une grande partie de la chrétienté, de sorte que tout le mouvement intellectuel, littéraire et scientifique des pays protestants s'est produit dans des conditions où la raison contredisait la croyance régnante. C'était préparer les grandes luttes qui ont éclaté dans les siècles suivants.
Avènement des sciences expérimentales. — La philosophie cartésienne. — Puissance, au xvir siècle, de l'apologétique fondée sur l'accord de la raison et de la foi : Bossuet.
Nous avons devancé l'ordre des temps pour bien montrer l'incapacité du protestantisme à réaliser l'accord de la fui avec la raison. Reprenons maintenant l'histoire des relations entre ces deux principes au point où nous l'avons laissée.
La violente secousse causée par Luther provoqua la véritable réforme catholique, la restauration de la discipline, des mœurs, dos études, et par là même le rétablissement de l'autorité murale de l'Eglise. Ainsi, tandis que clans les pays protestants le désaccord était de plus en plus profond entre la fui et la raison, l'accord apparent et extérieur ne se maintenant que par le sacrifice des principes, au sein de l'Église catholique la grande harmonie qui avait régné au moyen âge subsista, et