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constate que l’industrie ne se contente pas de s’approvisionner à l’étranger de temps à autre, mais qu’elle s’organise comme s’il n’y avait ni frontières, ni étranger, ni défense nationale, s’associant avec des firmes d’autres pays, leur communiquant ses secrets, et s’entendant avec elles pour mettre les budgets des Etats en coupe réglée !
Quelque modération dont on s’efforce de faire preuve, il est difficile de croire ou à la sincérité ou à l’intelligence de chefs d’entreprises qui affichent volontiers un « patriotisme vigilant » et qui se donnent toute l’appzarence d'exploiter le patriotisme comme une enseigne.
B. — Pendant la guerre mondiale.
L'affaire des carburiers a révélé un cas précis de relations des industries de guerre entre pays belligérants, qui éclaire les méthodes préférées employées en pareil cas.
Il se fonde, le plus souvent en temps de paix, mais aussi en temps de guerre, des sociétés
de pays neutres : Hollande, Suisse, Pays scan-
dinaves; qui servent d’intermédiaires. De toute évidence, les financiers d’un pays belligérant quelconque n’ont pas la naïveté ou l’imprudence de vendre ou d'acheter directement aux financiers d’un pays ennemi: ce serait d'ordinaire difficile ou même impossible, et
rien ne démontre mieux le caractère anormal :
des relations internationales des industries de guerre, puisqu'on doit les cacher et se servir de subterfuges pour les réaliser pendant le
conflit. Les financiers vendent ou achètent à des firmes neutres, et ils font semblant de ne
pas savoir où va ni d’où vient ce qui passe par les mains des neutres, quand ils n’affectent pas de croire que tout doit rester dans le pays neutre.
Les pièces du procès des CARBURIERS éta-
blissent que le trust, dont on a vu les ramifications en France, en Suisse et en Allemagne, a continué à vendre en Allemagne comme en
bien d’autres pays belligérants avec une aima-
ble impartialité.
Lettre du 28 août 1914, de M. le comte de Riva-BERNI1, Italien, où de M. WE1ss son em-
ployé, à l’usine de Sarpsberg, Norvège, disant aux directeurs qu’ils pouvaient livrer le ferro-
silicium aux prix fixés dans la lettre, qu’ils en-
caisseraient le montant des ventes dont ils se-
raient comptables vis-à-vis du Syndicat et qu’ils devraient tenir la Société Commerciale au courant de tout ce qu’ils feraient. « Bien en-
Mi
tendu, spécifiait la lettre, les ventes que vous
ferez ainsi sont pour le compte du Syndicat,
mais devront être faites à vos risques et périls, c’est-à-dire que, comme nous ne pouvons plus correspondre avec une partie des clients, c’est à vous de faire accepter tous les risques de transports aux clients ».
Lettre du 3 septembre 1914, de M. le comte
de Riva-BERNI à une autre usine scandinave, Gullspangs Elektrokemisa AK : « Vous savez que l’une de ces usines, l’usine Bodio, autrement dit Gothardwerke, n’est en somme qu’une dépendance de MM. Wei et REIx- HARDT, agents allemands. Ceux-ci, bien en- *‘endu, se considèrent par le fait de la guerre avec la France, comme complètement dégagés, et il est probable que c’est l’usine de Bodio qui offre à des prix inférieurs en Allemagne. Dans ces conditions, nous vous autorisons à descendre au-dessous du prix indiqué et à tà-
cher de faire des affaires au mieux que vous
pourrez. »
Lettre du 4 septembre 1914, de M. le comte de Riva-BERNI à AK. Héroults Elektriska Stal: « Nous ne voulons pas toutefois manquer de vous signaler que l’une des usines appartenant au Syndicat, l’usine Bodio, autrement dit Gothard-Werke, a une attitude extrêmement douteuse (sic). Vous savez que cette usine appartient pour ainsi dire à MM. WEers et REIN- HARDT, et est par conséquent une usine purement allemande. Il est certain qu’elle va livrer tout ce qu’elle pourra en Allemagne, à n’importe quel prix. Si vous vous trouvez en présence de concurrence en Allemagne, vous pourrez baïsser les prix que nous vous donnons, car ni l’Angleterre ni la Russie n’achèteront de marchandises allemandes; donc une
concurrence ne peut être qu’en Allemagne.
Pour tous les autres pays vous pouvez accorder ces prix-là. »
Lettre circulaire aux quatre usines scandinaves, de Bordeaux, à la date du 17 septembre 1914 : ARS
« Messieurs, par une lettre précédente.
j'ai eu l’honneur de vous indiquer que, pendant la durée des hostilités, vous pourriez … faire des affaires directement, afin d'éviter la fermeture de vos usines, et coter aux prix que je vous ai indiqués. Dans mon esprit, il restait à votre disposition la clientèle alle mande et la clientèle russe. Maïs d’un autre . côté, vous devez comprendre que les usines françaises ont aussi besoin d’avoir un champ d'action pour elles et ce champ d’action touts . naturel est l’Angleterre. » a
Lettre du 3 octobre 1914 à la Soci été El. + trométallurgique, procédés Paul Grrop, Suisse: Fe « Quant au Syndicat International, veuillez informer de notre part M. Girop que les usi- s nes suisses sont considérées, pour le moment, comme inexistantes, et les contrats avec He suspendus. La Norvège et la Suède continuent à vendre en un petit syndicat scandinave en. 7 Russie et probablement en Allemagne. Ces amis, dont l'attitude a été très loyale, se consi- dèrent toujours comme liés à nous et vendent pour notre compte, quitte à régler après la guerre. Nous avons été obligés de leur laisser la Russie, parce qu’il faut que ces usines vi-. vent, et que sans cela elles auraient vendu : à tout prix en Angleterre, pays qui est notre débouché naturel en ce moment. » os
Lettre du 17 août 1914 à M. STAECHELD sa |
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Bâle, concernant spécialement la vente du ferro-chrome : « Vous allez traiter directement avec l’Autriche si vous le désirez ou si on vous laisse faire, car vous ne devez pas ou-
blier que le ferro-chrome est une marchandise
de guerre, puisqu’il sert à fabriquer le matériel de guerre et que la Suisse est un pays neutre. Il reste à voir jusqu’à quel point vous ne vous mettez pas en contradiction avec les lois internationales. Si, renseignements pris, vous croyez pouvoir livrer, vous savez que le cas de guerre n’est pas un cas qui dissout le Syndicat. En conséquence, vous voudrez bien livrer directement, mais vous rappeler que vous êtes comptable vis-à-vis du Syndicat de tout ce que vous ferez durant cette période. »
Ainsi, l’on voit que M. le comte de Rrva- BERNI, Italien, membre du Consortium de Nuremberg, Allemagne, représentant celui-ci auprès du trust français, donne, au lendemain
-de la déclaration de guerre, des instructions
très claires, et commente en quelque sorte luimême dans ses lettres la situation. Le Syndicat subsiste malgré la guerre, qui n'est pas un cas de dissolution. Sans doute, une usine scandinave, contrôlée par deux Allemands, la Gothardwerke A. G. Bodio, qu’on a trouvé dans les deux syndicats, du ferro-silicium et du ferro-chrome, est dissidente et fournit en Allemagne à tout prix; mais M. le comte de RivA-BERNI, représentant du Consortium de Nuremberg, commerçant avant tout, voue ces
patriotes intempestifs à tous les diables, et donne ordre aux agents du Syndicat dans Îles.
Pays scandinaves de vendre, eux aussi en
Allemagne à tout prix. M. de RivA-BERNI, qui
paraît le grand-maître du Syndicat international, partage les pays belligérants entre les :
fournisseurs, avec une sérénité olympienne et
LE
sans se soucier d'amis ni d’ennemis : l’Alle-
magne et la Russie aux Scandinaves; l’Angleterre aux Français; l’Autriche aux Suisses.
« Vous savez bien, dit-il, que nous vendons des marchandises de guerre; voyez s’il n’y a pas un biais pour passer à travers les lois; et surtout vendez ! » Tous les comptes seront ré-
glés après-guerre, fraternellement, entre les
membres du Syndicat International, Français, Allemands, Suisses, Scandinaves… Il est possible, au surplus, que la légalité ait été respectée. Les financiers connaissent admirablement les lois, ou plutôt ils sont assez riches pour se payer des jurisconsultes sub-
tils ou influents. Il n’appartient à personne, à ce point de vue, de les juger, hors les tribunaux. Mais il y a un autre point de vue : c’est.
le bon sens et la simple morale. On a vu des
condamnés que le jugement honoraïit, et des
acquittés que le jugement a à juste titre.
La Société Commerciale avait en commun
avec la Hafslund, filiale de la Schuckert, son
président et cinq administrateurs.
Quelques mois avant la guerre, la HaArs-
LUND demanda à la Société Commerciale un
prêt d’un million de francs, représentant aujourd'hui cinq millions de francs.
Le 17 décembre 1914, M. le comte de Riva- BERNI expose comme suit cette affaire au Conseil d'administration de la Société Com-
merciale : « Vous savez que nous avons un prêt de un million consenti à cette Société, dont 500.000 francs comptant, et 500.000 francs en dix acceptations de 50.000 francs renouvelables deux à deux à la fin de chaque mois.
Au début de la guerre, nous avons reçu les traites d'Hafslund comme d'habitude, mais dès que le décret a paru interdisant le paiement d'argent français par des sociétés françaises même à des neutres si des pays ennemis étaient intéressés dans l’affaire, nous nous sommes trouvés très gênés. Nous avons pris Vavis d’un avocat-conseil, étant donné que les premières traites avaient été endossées à l’ordre de la Société Schuckert qui est allemande. Sur l'avis de notre conseil, nous avons dit à Hafslund que nous étions prêts à accepter de nouveau des traites en remplacement des précédentes, à condition qu’elle s'engage à ne pas endosser ces traites au nom de personnes appartenant à des pays ennemis. Cet engagement ayant été pris par M. Knup BRY\, l'affaire reprend son cours normal comme précédemment. »
Quand une nouvelle loi intervient, les cosmopolites des industries de guerre ne se demandent pas un instant si elle dénonce un danger pour le pays : ils consultent un avo-
cat-conseil, qui, naturellement, trouve un
« truc » pour perpétuer les combinaisons.