‹ Les relieurs françaisChapitre 26 sur 171 · PLANCHE XIII · texte numérisé non relu

PLANCHE XIII

Reliure i-ichc à entrelacs, feuillages et spirales fleuries. Style datant .lu régne de Heuri III.

Ce système de décoration a bien un aspect un peu confus, causé par ces rinceaux à tortillons et toutes ces petites fleurettes éparpillées qui cependant font une heureuse opposition à la raideur des entrelacs; mais ces feuillages au dessin accentué se détachant avec netteté contre-balancent ce papillotage en reposant l'œil agréablement. Si on excluait les rinceaux et certains petits motifs, comme on le fit quelquefois, en ne se servant pour remplir les vides formés par le jeu des entrelacs que de ces branchages si décoratifs, feuilles et palmes, on obtenait encore un effet des plus remarquables, gagnant même en distinction sans rien perdre du côté de la richesse \

Ce sont surtout les reliures en maroquin qu'on décorait d'une façon aussi splendide ; cependant on trouve des volumes recouverts en vélin blanc récemment mis à la mode et dont la dorure est du môme style.

Il est encore vraiment impossible de citer avec la moindre certitude les noms des artistes qui exécutèrent ces brillantes compositions. On attribue bien aux Eve la paternité de ce style, parce qu'ils étaient relieurs du roi au moment de sa grande vogue, mais si cette qualité de fournisseur royal impliquait quelque capacité chez ceux qui en étaient revêtus, elle n'était pas la preuve d'une supériorité transcendante sur tous leurs

1. Les reliures riches de ce style sont très improprement appelées reliures à la fanfare, et cela qui le croirait? Parce que, vers 1825, Thouvenin s'en inspira pour dorer un exemplaire d'un volume de 1613. appartenant à Nodier et dont le titre était : Les Fanfares el courvées abbadesqiies des Rotile-Bontemps de la haute et basse CoquaiçjJie et dépendances. Malgré la bizarrerie de l'application du titre d'un livre au style de sa reliure, faite plus de deux siècles plus tard, et en dépit de l'anachronisme par trop violent qui en résultait, cette désignation a prévalu, puisque des praticiens, même des plus habiles, l'ont adoptée. Ils retendent de plus aux vignettes employées isolément, qu'ils nomment fanfares sans la moindre hésitation. Mais tout le monde n'étant pas au courant de l'origine d'un nom aussi sonore, il se produit parfois des méprises divertissantes. C'est ainsi qu'un jour l'heureux propriétaire d'un superbe exemplaire ancien de ce style prétendu à la Fanfare s'écriait devant moi dans son enthousiasme : « Comme ce nom est bien trouvé ! En voyant ces rinceaux recourbés en cor de chasse, ne vous semble-t-il pas entendre sonner un hallali joyeux et éclatant? » Il traita naturellement de fable, l'histoire du volume de Thouvenin que je lui contai, fort naïvement, je l'avoue, car son siège était fait et parfait; aussi n'en faut-il pas douter, les rinceaux en trompe de chasse de sa reliure sonneront toujours pour lui, comme pour d'autres, la plus triomphante des fanfares !

ÉTUDE SUR LES STYLES DE RELIURE. l4o

confrères. De tout temps n'y eut-il pas beaucoup de relieurs parmi les plus habiles qui ne portèrent jamais ce litre? A l'époque oii vivaient les Eve ne comptait-on pas à Paris d'autres praticiens en renom, ceux, par exemple, qui, à en juger par les fonctions honorifiques qu'ils remplirent dans la communauté, jouissaient d'une notoriété évidente? C'étaient les Clopejau, Nicolas Desfossés, Jean de Bordeaux, François Dumay, Michel Gadoulleau, François Gueffier, Guydo Giffart, Jérôme Decourbes, Jean De Hcuqueville, les Le Bouc, etc.

Il faut encore remarquer que si les libraires, exerçant aussi la profession de relieurs, plaçaient leurs noms sur les titres des ouvrages qu'ils publiaient, il n'en résulte pas forcément pour cela que tous les exemplaires de ces ouvrages étaient reliés chez eux. Les Eve se trouvaient dans ce cas et bien des livres portant leurs noms d'éditeurs purent être achetés en blanc, comme on disait, et habillés dans d'autres ateliers de reliure que les leurs. Nicolas Eve, c'est certain, relia des livres pour Henri III, mais il n'est pas moins sûr que d'autres relieurs travaillèrent aussi pour ce souverain. La seule reliure royale, bien constatée par une pièce comptable du temps comme étant de Nicolas Eve, est le Livre des Statuts du Saint-Esprit que la Bibliothèque nationale possède et qui fait partie d'une commande de quarantedeux exemplaires du même ouvrage exécutée pour la Cour. Cette reliure en maroquin se compose de semis de flammes et de fleurs de lys, avec les emblèmes du Saint-Esprit et les initiales du roi et de la reine. Rien n'y rappelle nos entrelacs.

D'ailleurs, le plus grand nombre et les plus beaux spécimens des reliures à feuillages ne venant pas de chez le roi, il n'y a réellement pas de raisons plausibles pour les attribuer à ses relieurs en titre, à Nicolas Eve particulièrement qui n'en exécuta peut-être pas une seule. Admirons donc ces belles compositions sans vouloir désigner leurs auteurs, puisqu'ils nous sont absolument inconnus, et contentons-nous de les appeler simplement des reliures à entrelacs avec feuillages et spirales fîrunes.

La vogue de ce style se maintint fort longtemps, car nous avons vu des volumes imprimés en 1625, dorés dans ce système d'ornementation, preuve que le succès n'en était pas encore épuisé. Cependant un style différent avait déjà fait son apparition quelques années avant la fin du règne de Henri IV ; il continua à être assez souvent appliqué pendant les premières années du règne de Louis XIII et, quoique l'emploi en diminuât peu à peu, on le pratiqua néanmoins pendant presque tout le xvn' siècle.

Ce nouveau genre visait à un effet d'ensemble plus grand que celui des divisions formées par des entrelacs réguliers, quoique les moyens employés, consistant à approprier à la composition projetée des roulettes et des fers d'un usage banal, ne produisirent qu'une certaine richesse d'aspect sans beaucoup d'originalité. C'était généralement un encadrement de la grandeur du plat des volumes et formé de guipures, de dentelles, d'oves ou de godrons séparés par des filets, le tout poussé au moyen d'une roulette. (Voy. pi. XIV.) L'intérieur de cet encadrement était divisé, en losange, en ovale ou en carré long, des coins desquels sortait un motif rayonnant en éventail, si même le sujet du milieu ne représentait pas un éventail double et, par conséquent, de forme ronde. Les vides se remplissaient par de petits branchages, des fleurs de lis, des fleurettes variées et même des fragments de rinceaux posés comme au hasard sans point d'attache et sans suite. L'emploi de toutes ces roulettes de styles divers et nullement gravées pour une longueur déterminée produisait le plus souvent des défectuosités choquant l'œil assez désagréablement. Ces dentelles et ces bandes d'ornements ne pouvaient, on le comprendra, se raccorder à leurs points de jonction d'une façon même à peu près satisfaisante. (Voy. pi. XV.)

Soit que ce genre de dorure plût aux Italiens, soit qu'il leur

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