‹ Les religionnaires de Bordeaux de 1685 à 1802Chapitre 141 sur 166 · C. Alex. Ysabeau, Tallien · texte numérisé non relu

C. Alex. Ysabeau, Tallien

Par jugement du 17 pluviôse an II (5 fév. 1794), Desclaux de Lacoste fut condamné à 60.000 1. d'amende et à la détention jusqu'à la paix, malgré l'inanité des torts dont on le chargeait. Par une seconde intervention, sa fille osa protester auprès d'un représentant du peuple en mission à Bordeaux contre l'iiijustice et l'odieux de cette condamnation. Sa requête est riche de détails instructifs, mais aucune indication marginale ne nous fait connaître si elle fut suivie d'effet.

Au citoyen représentant du peuple, délégué dans le département du Bec d'Ambès, en séance à Bordeaux.

Citoyen représentant. La citoyenne Poehls invoque votre justice sur l'aJfare de son malheureux père, Desclaux-Lacoste, vieillard de 80 ans, condmné par le tribunal militaire à la réclusion jusqu'à la paix et à 60.000 livres d'amende.

Elle réclame contre ce jugement, ayant été rendu par quatre juges seulement, à la veille où le tribunal a été recomposé.

Lin exemplaire du jugement qu'elle joint à sa pétition vous fera connoilre ce qui a motivé la condamnation de son père.

Quelle erreur, quelle précipitation a donc pu conduire les juges? Rapporter des faits qui se sont passés à Bordeaux sans y joindre aucune réflexion ni exprimer aucun sentiment d'approbation est pris pour un acte de fédéralisme, de révolte contre la Convention, et 80 ans d'une vie irréprochable, passée dans l'exercice des vertus privées, sera une sauvegarde inutile? Non, Citoyen représentant, cette jurisprudence ne s'introduira pas dans la République française. Celuy, qui, toute sa vie, a été un bon citoyen et un homme vertueux ne peut pas devenir un conspirateur à la veille de de^^cendre au tombeau.

Tl y a des ratures sur son copie de lettres. Et qu'importe ? Est-on criminel parce qu'un commis inattentif s'est trompé en copiant ? Citoyen, le crime ne se présume pas, il faut des preuves.

Mon père est reconnu pour un bon citoyen, il en a rempli les devoirs dans tous les tems, il n'a jamais fait d'agiotage, il n'est pas riçhe^ mais, malgré

l, Arch. dép. de la Gironde, L. 5^844,

son peu do forlutio, il a pris (.\c son nécessaire pour venir au secours de la Pairie. En déduisanl sur ce ([u'il itossùde les droits de ses enlanls, il sera clairenienl déuionlré par ses livres, cpi'il souirieltra à l'examen le plus ri<?ide fpi'il ne lui restait pas de quoy payer le tiers de l'amende à larpielle il est condamné. Ainsi ce serait faire des malheureux sans profit pour la Fiépublique.

Lorsque vous, citoyens représentants réunis, Isabeau, Tallien, Chaudron, I^ousseau et Beaudot, daignâtes jeter les jeux sur Poehls mon mari ]>our remplir la mission honorable de se rendre à Hambourg- aux fins de procurer des subsistances à Bordeaux, malgré la difficulté qu'elle présentait dans son exécution et le danger du voyage en traversant l'armée autrichienne, je ne dissimulerai pas que le déplaisir de se séparer de moy, de ses enfants, et l'abandon de ses affaires particulières tint son dévouement en suspens.

Mais mon père ne calculant point le danger, animé par ses principes républicains et uzant de son ascendant, l'engagea à partir sans autre réflexion que celle de devenir utile à la Patrie, au péril même de sa vie, sous la promesse de prendre soin de moy, de mes enfants et de se mettre à la tête de ses affaires. Mon mary, queles conseils de mon père ont toujours guidé, ne balança plus à les suivre et à répondre à la confiance des représentants.

Nous ressentons la satisfaction d'apprendre que la Commission générale des subsistances de Paris, pour donner à mon mary un témoignage précieux d'approbation et de confiance, luy a délivré une expédition de sa délibération revêtue de la signature de tous les honnorables membres du comité portant en(tre) autres marques de protestation que luy Poehls et toute sa famille sera (sic) mise sous la sauvegarde de la Loi, afin que rien ne leur soit fait.

J'ai la confiance de croire que mon père a des droits à l'esprit et aux vues de celle délibération et qu'il doit jouir du ))énéfice dç la sauvegarde puis- (lu'eile embrasse et s'étend sur toute la famille de son gendre, dont il fait [)artie essentielle, abstraction faite même de sa coopération à remi)lir les vues des représentans.

Cette persuasion, l'illégalité, la précipitation du jugement, le grand âge du condamné, et 80 ans d'une vie irréprochal)le, le bon témoignage rendu à ses sentimens par sa section où, trois fois soumis au scrutin épuratoire, il a reçu trois fois sa carte de civisme, l'acceptation de la constitution ré|)ublicaine donnée aux Français, enfin la justice, la sensibilité, la générosité des représentans du peuple, toutes ces choses m'inspirent le doux espoir de voir mon père rendu à la liberté et à sa famille et d'être déchargé de l'amende.

Desclaux-Poeut.s^

Ces amendes de 50.000 et 60.0001. qui s'abattirent sur les deux Desclaux paraîtront légères auprès de celle de 300.000 1. (pii, à la fin de mars 1794, frappa Jean Laffon aîné, négociant et assureur maritime, âgé de 48. ans. Lui aussi cependant avait donné

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