‹ Les religionnaires de Bordeaux de 1685 à 1802Chapitre 31 sur 166 · En faisant- bénir leurs mariages par un pasteur · texte numérisé non relu

En faisant- bénir leurs mariages par un pasteur

que les besoins de la nature, aussi ancienne que le monde, ont rendue nécessaire. Doivent-ils balancer entre ce parti et celui d'un concubinage honteux ou d'une coupable hypocrisie ? Cependant vos tribunaux, Sire, brisent-ils humainement ces liens sacrés : ils impriment sur le Iron.t de nos femmes et de nos entants des caractères inelïaça))les d'humiliation ot d'ignominie, ([ui doivent les rendre l'opprobre de leurs concitoyens.

Des trens (pii ne consultent ni la cliarité ni la politique suivent a\euiJ:lément les impressions d'un zèle destructeur, nous répétant tout bas ces paroles insultantes pour les malheureux; fuyez, sortez du royaume. Mais, ignorent-ils qu'abandonner pour jamais sa fortune, sa famille, ses amis, surtout un roy qu'on respecte et qu'on aime, quitter sa patrie, cette patrie qui a des droits si puissants sur nos cœurs, ignorent-ils que cette évasion, prohibée même par les lois, ne fut jamais que le fruit des extrémités les plus fâcheuses ?

Ils veulent nous y réduire, et malheureusement ils n'y ont que trop réussi. Combien, Sire, ceci est une vérité affligeante qu'ils ont grand soin de vous cacher, mais que des fidèles sujets ne peuvent vous taire sans prévariquer à leur devoir, combien de cantons de la Guienne, peut-être combien de provinces entières de votre royaume languissent faute de cultivateurs ! Leurs nombreux habitants victimes de la persécution, attirés par les offres avantageuses des puiss^ances jalouses de la prospérité de votre royaume, ont été sous un ciel étranger porter leurs larmes et leurs regrets, mais en même temps leur industrie dont la perte est doublement irréparable pour l'Etat. Toujours, à la vérité, hdèles à leur prince légitime, l'espérance du retour après lequel ils soupirent ne les abandonne qu'au tombeau. Mais qu'est-ce qu'une fidélité dont il est impossible de trouver des témoignages ? Quel désespoir pour des Français (ils en ont toujours le cœur) d'être inutiles à leur Patrie, d'être forcés quelquefois malgré eux à la desservir. ,

Sire, fasse le ciel que nos voix plaintives pénètrent jusqu'au cœur paternel de Votre Majesté. Attendri par nos larmes, daignez en tarir la source : ordonnez qu'on laisse enfin jouir cette portion considérable de vos plus fidèles sujets, de leur liberté, de leurs biens, de leur vie. Ils brûlent de consacrer l'un et l'autre au soutien de l'Etat, au service de Votre Majesté. Ils donnèrent au mois d'octobre sur les côtes d'Aulnis et de Saintonge, les témoignages tes moins équivoques de leur zèle, dont Votre Majesté fut informée. Ceux d'entre eux qui gémissent dans les fers, ou qui, dans la crainte d'un pareil sort, n'osent comparaître devant vos juges, ne sollicitent si ardemment leur liberté. Sire, que pour se mettre à portée de donner de pareilles preuves de la vivacité de leurs sentiments pour votre personne sacrée pour qui nous conserverons jusqu'au dernier soupir, à quelque extrémité qu'on nous réduise, l'attachement le plus respectueux et le plus tendre .

1. Publiée en partie dans E. Caris {ouu. cité, p. 63-64) et en entier dans Le Huguenot du Sud Ouest, l»''' novembre 1898, d'après des «Papiers de Famille», sans autre indication. Il y en a un exemplaire imprimé in-4° de 4 p. dans les Papiers Coquerel précités, f° 54.

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J/interprétatiou, pour mieux dire l'explication des faits que nous avons proposée tout à l'heure se trouve d'ailleurs légitimée d'une manière très significative ]:)ar la conduite toute semblable que tint, tôt après, le maréchal duc de Richelieu, gouverneur militaire de la Guieime. Pourvu de cette haute charge en novembre 1755 \ il ne l'exerça réellement qu'à partir de juin 1758, après la somptueuse réception que lui firent les Bordelais 2. Elle eut lieu vers le temps où les navires anglais avaient osé attaquer les côtes du Médoc et menacer l'embouchure de la Gironde : agression soudaine qui n'avait point été sans inquiéter beaucoup la population de Bordeaux en lui faisant sentir qu'elle était à la merci d'un coup de main audacieux. D'où le zèle de ses jurats à se porter^^à la défense des côtes par l'envoi des troupes dont ils disposaient, zèle si bien couronné de succès que le roi crut de la convenance de les en féliciter publiquement, et de la justice de remarquer que les habitants des Chartrons avaient offert une compagnie composée de la principale bourgeoisie (22 août 1758)^.

Le premier devoir du nouveau gouverneur ayant été de parer aux menaces de la flotte anglaise, il avait dans ce dessein entrepris de visiter quelques parties de sa province*. Or, au cours de son inspection il avait eu vent d'assemblées de religionnaires qui se tenaient du côté de Gajac et de Saint-Pierre d'Eyraud^. Lui qui, en 1752, à Nîmes, avait manifesté publiquement l'opinion qu'il convenait d'atténuer tout au moins les mesures de sévérité dont les Protestants étaient Tobjet*^, jugea l'occasion belle de faire appliquer « à la rigueur » les édits royaux, et coup sur coup rendit deux ordonnances contre les Religionnaires de

1. Inuentaire des registres de la Jurad<', VI, p. 460. — II reçut à cette occasion des Inslrudi-jns particulières {Arch. nul., TT, 446) dont, nous n'avons malheureusement pas pu prendre connaissance.

■i. Ibid., p. 461 à 473.

3. Ibid., p. 473. Cf. II, p. 534. — Cette justice rendue aux Chartronnais, d'une manière si spéciale, nous confirme dans l'opinion exprimée ci-dessus, qu'on les avait d'abord incriminés de complicité avec les Anglais.

4. Voyez un article de M. Armand Lods, Le Maréchal de Richelieu persécuteur des protestants de la Guyenne (1758), dans le Bulletin de Vhisl. du protestantisme iranrais, 1899, p. 33 et ss.

5. Peut-être Gajac près Bazas (Gironde): sûrement Saint-Pierre d'Eyraud près Bergerac (Dordogne).

6. Ihid., p. 11. note 2. C'est à cette occasion qu'il aurait dit à un catholique de la ville : « Les évêques sont des diables ».

son gouvernement : la première, déjà grosse de menaces, est du 20 août 1758^; la seconde qui aggrave la précédente est du 22 novembre ^.

De complicité avec les Anglais il n'est pourtant plus question : les accusations du gouverneur sont d'un autre ordre. Il affirme que les prédicants, qui réunissent et président les assemblées illicites, n'agissent que par intérêt personnel, « pour satisfaire leur cupidité par l'argent qu'ils retirent de ces assemblées ! »

Devant l'énormité de l'outrage et l'odieux de la calomnie les pasteurs Dugas et Picard, indirectement mis en cause, adressèrent au maréchal une protestation indignée qui lui fut remise au mois de décembre suivant. Elle expliquait que le peu d'argent qu'on pouvait recueillir dans ces assemblées de 80 à 100 personnes était appliqué aux nécessités des pauvres et des églises, sans que les pasteurs en retirassent quoi que ce soit au-delà de leurs besoins immédiats ^.

Cette protestation aussi^ franche que fière n'eut point le don d'émouvoir ni d'apaiser le gouverneur militaire de la Guienne puisque, six mois plus tard, il faisait publier contre les Religionnaires de son gouvernement une troisième ordonnance (16 juin 1759)* qui prolongea jusqu'en 1761 ^ les enquêtes de la maréchaussée et ses violences.

Bordeaux n'est jamais directement visé dans les trois ordonnances du maréchal Richelieu, qui semble s'en être remis au Parlement

1. et 2. Publiées toutes deux dans le Bullelin, 1899, p. 33 et 34, d'après les registres des Archives départementales de la Gironde.

3. Bulletin, 1899. pp. 36-41. Comme fond et comme forme cette protestation est remarquable. En voici deux passages essentiels : «Il (l'intérêt personnel) est trop modique pour nous porter à exposer tous les jours notre vie ou tout au moins à faire le sacrifice de notre santé, qui devient inévitable par les fatigues continuelles auxquelles nous obligent nos fonctions .pastorales. Nous en accuser, c'est nous croire atteints d'un genre de folie dont on n'eut jamais d'exemple... L'unique but que nous nous sommes proposé en embrassant un emploi si fécond en misères et en dangers, celui que nous nous proposons toujours, c'est de forcer (s/c) les hommes à la piété et à la sanctification: c'est de les rendre bons chrétiens, bons pères, bons serviteurs, bons amis, bons citoyens et fidèles sujets... ». — Cf. sur cette affaire une lettre du pasteur Picard, 4 janvier

1759, dans Ch. Dardier, rec. cité, I, 236, note.

4. Le Bulletin de 1899 n'en donne qu'un extrait (p. 49), d'après l'original conservé aux Archives départementales de la Gironde.

5. Ibid., p. 42, note 2, renvoie à une lattre de Paul Rabaxit, datée du 12 novembre

1760, et à une autre de Court 'de Gébelin, datée du 2 août de la même année. Cf. Ch. Coquerel, Histoire des églises du Disert, II, 253 et ss.

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du soin de parler aux religioimaires des Chartroiis. Et cependant les circonstances parurent à ceux-ci assez menaçantes pour que durant quatorze mois, de décembre 175(S à iï'vrier 1760, Icnir Consistoire fît le mort et ne se réunit pas une seule fois pour délibérer en commun ^ L'épilogue de cette persécution, ce fut, au mois de mars 1762, une ordonnance du gouverneur portant expulsion des sujets anglais, écossais, irlandais, domiciliés à Bordeaux et autres villes maritimes de la Guiennc. Par contre, les Allemands furent épargnés. ^

La persécution que l'on vient cjc raconter prouve que nos Religionnaires avaient trop vite escompté la tolérance tacite des pouvoirs locaux^. Bénigne en comparaison des précédentes, elle fut assez dure pour que l'existence même de l'Eglise ait été remise en question. Elle fut assez prolongée pour que, en désespoir de cause, nombre de Protestants de la ville et de la région aient songé dès 1761 ^ et se soient décidés en 1763 à passer en Amérique afin d'y trouver la liberté de conscience et de culte qu'ils désespéraient d'obtenir en France. I s y fondèrent, l'année suivante, dans la Caroline de Sud le petit bourg de New-Bordeaux au voisinage de Charleston ^ C'est la dernière émigration en masse pour cause de religion qui ait eu lieu sous l'ancien régime ^

Cette persécution fut aussi la dernière. — Aux sévices contre

1. Le Registre consislorial ne fait pas iiiênic allusion aux événements (jui motivent cette interruption des délibérations.

2. Inventaire des registres de la Jurade, III, p. 5 et 418 cf. VL p. 480.

3. A Toulouse la persécution dura plus longtemps puisque la seule année 1762 y vit l'exécution du pasteur Rochette. des trois frères Grenier et de Jean Calas.

4. Bulletin, 1858, p. 370. Le projet de 1761 fut préparé, est-il dit, au profit des protestants de la Saintonge, de l'Angoumois, du Périgord et du Bordelais.

5. Voir Daniel Benoit, Les frères Gibert (1889, p. 204 et ss.), où cette fondation est racontée en détail d'après le Journal d'un certain Pierre Moragne qui fut au nombre des émigrants. Nous avons fait reproduire la passage afférent dans la Revue philomali que de Bordeaux, janvier 19 18, — Ce New-Bordeaux situé à environ 25 lieues au nord-est de Charleston, existe encore et compte quelques milliers d'habitants.

6. C'est bien à tort que M. Jean Guiraud affirme (Hist. partiale, Hist. vraie, III, p. 106) qu'après 1700, les protestants français n'eurent plus motif de quitter la patrie en masses. Outre l'exode de 1763 que nous venons de noter, il y en avait eu un autre vers 1752, de soixante familles normandes que M. Guiraud signale lui-même (p. 145),

les personnes, aux violences contre les assemblées, qui depuis 75 ans étaient histoire courante, vont succéder désormais des procédés moins rigoureux : simples vexations ou mesquines taquineries, qui achemineront peu à peu à la possession d'une tolérance de fait, transformée finalement en tolérance légale, en attendant le régime de liberté que proclamera la Constituante. D'ailleurs, en 1760, à la mort d'Antoine Court « la restauration du protestantisme est un fait accompli. « ^ Nous exposerons avec plus de détails au chapitre VI II les étapes de cette évolution en ce qui concerne Bordeaux.

Un trait qu'il sera permis de relever ici, c'est que, du long martyre subi par leurs ancêtres de 1685 à 1760, nos Religionnaires ne font jamais le rappel; pas une seule récrimination, pas un seul cri de haine ou de vengeance n'ont trouvé place dans le Registre du consistoire. Le souvenir des persécutions passées subsistait cependant, vivace et profond, douloureusement gravé dans leurs cœurs, comme le décèlent les mesures d'extrême prudence que nous avons signalées (chap.II). En 1778 encore les Anciens conseilleront l'ajournement d'un synode régional qui devait se tenir àRoyan2;ils refuseront en 1781-82 d'aider à la campagne que menait le chapelain de l'ambassade de Hollande à Paris en faveur de ses coreligionnaires de France ; ils attendront jusqu'à l'année 1789 pour donner à leur culte public tous les développements qu'il comportait, tant les fils redoutaient de ramener sur eux les rigueurs dont les pères avaient si souvent souffert. Mais toute force qui prend conscience d'elle-même tend à s'exercer au dehors. Nos Religionnaires ne pouvaient se soustraire à cette loi naturelle. Aussi, la tempête de 1757-1759 une fois passée, vont-ils tenter de réorganiser, une fois de plus, la communauté qui assure leur existence de fait.

Nous ne saurions mettre au bénéfice de la remarque que nous venons de faire à propos du Registre du consistoire les curieux Souvenirs de Daniel I Ducos, qui nous ont rendu tant de services. Ecrivant en 1771, l'auteur se laisse aller une fois (une seule fois, mais c'est une fois de trop) à une injurieuse sortie contre les doctrines catholiques issues de la tradition médiévale; sortie d'autant plus déplacée de sa part qu'il l'encadre dans une manifestation d'iiumi-

1. FMmond Hugues^ ouvrage cité, II, p. 35S. '^. Voy. ci-dessus, p. 84, note 3.

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li(»' ])r()L('sl aille. Voici d'aillours le passage des Sourcnirs ([[lo nous incriminons ^ :

domine les maux exlrêmes (jiie le> Jiiil's cur-oiil à sonlïi-ir ne pouxoieiit \eiiir (jiie de leurs méchancetés et du mépris du saint nom de Uieu qui reposoit de droil et naturellement sur eux, de même les Prolestants qui avaient la saine doctrine de révan<?ile et qui étoient sortis des erreurs du [taj)isme aux dépens- d'une mer de sang- de leurs pères et (jui avoienl mis à jour la justification gratuite du pécheur par la venue seule du Seit^neur Jésus et par la vertu de sa mort et de sa résurrection contre la diabolique mérile des œuvres, conlre F imbécile invocation des saints et le dogme monstrueux du purgatoire, conlre r idolâtrie des images et les cérémonies ridicules vraiment païennes, — les Protestants de France, dis-je, à qui Dieu avoit l'ail la grâce d'ouvrir les yeux, au lieu d'en protiter et de tenir une conduite digne du nom de J.-C, toml)èrent dans un orgueil insu))[)orta})le-^ et sous le manteau de la bonne religion (pi'ils a\oient plus dans la bouche (|ue dans le cœur, provoquèrent, je n'en doute point, la colère de 13ieu qui leur nta le chandelier'.

On ne saurait être moins pliarisai({ue.

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