CHAPITRE VI
Trois conflits entre l'Eglise, le Consistoire et le Pastorat
En maUère de discipline morale, de fidélité ecclésiastique et de doctrine religieuse, les Religionnaires de Bordeaux essaient de renouer la tradition historique. — Funestes effets de l'interrègne pastoral sur les mœurs et les croyances pendant la période du «désert », de 1685 à 1752.
Les conflits de discipline entre le Consistoire et le pasteur Grenier de Barmont, 1755-58. — Le conflit relatif aux baptêmes de protestants, qui se célébraient en l'église romaine, 1761-63. — Le conflit de doctrine entre le Consistoire et le pasteur Etienne Gibert, 1769-70.
D'où venaient les décisions doctrinales. — Les influences rationalistes n'apparaîtront que très longtemps après 1770.
Pour tout lecteur curieux de psychologie ecclésiastique et de luttes doctrinales ^, le chapitre que nous abordons ne sera pas le moins instructif de notre livre. Ges luttes résultant de la vie même de l'église étaient la légitime manifestation d'un régime de libre examen où la conscience et la raison individuelles ne sont pas comprimées et étouffées par l'autorité sans appel d'un sacerdoce souverain.
l. Peu confiant en nos seules lumières, nous avons fait appel pour ce chap. \'I et pour les parties doctrinales des chap. I, IL et VII à celles de notre ami M. le pasteur Jean Barnaud, docteur es lettres, auteur d'un volumineux ouvrage sur Pierre VLrel, sa vie et ses œuvres (1911). — Le jugement de M. J. Barnaud a d'ailleurs corroboré le nôtre sur tous les points.
2. En France ces sortes de lecteurs sont peu nombreux. Bien convaincu que l'histoire interne du protestantisme intéresse surtout et presque uniquement les Protestants, nous nous sommes senti obligé, pour répondre à la légitime curiosité de ceux-ci, de serrer de près les questions doctrinales, comme précédemment nous avons recherché soigneusement les origines historiques et la date première de la moindre institution ecclésiastique qui s'est présentée à nous.
TROIS CONFLITS ENTRE l'ÉGLISE, ETC. 153
Dans le petit troupeau ({ni essayait de se reformer en 1753, les brebis sans tache étaient sans doute peu nombreuses. L'un des pires eiTets de la période dite du Désert, de 1685 au milieu du xviiiG siècle \ avait été de séparer les ouailles de leurs pasteurs, (le les isoler entre elles, de les priver des exhortations au bien ({u'elles avaient reçues jusque-là, de leur cacher les bons exemples (ju'elles avaient à suivre, de laisser leur conduite privée sans les avertissements, leurs mœurs sans les contraintes qui, en temps normal, avaient découlé de l'existence continue de l'église et du pastorat. Peu à peu, par une pente trop naturelle pour que nous ayons le droit d'en prendre scandale, beaucoup de familles des classes non bourgeoises tombaient sans contre-poids sous l'inlluence des milieux sociaux où elles vivaient quotidiennement et qui, en ce xviii^ siècle sans foi, n'étaient rien moins que chrétiens. Le cœur se serre à constater, en beaucoup de circonstances, la régression morale qu'avaient suivie les descendants de tant de pieux Protestants du xvii^ siècle. Pictet signalait déjà le mal dans son Traité contre F indifférence des religions (1692) où il dénonçait ceux de ses coreligionnaires qui, pour assurer leur repos sans alarmer leur conscience, abritaient leur dissimulation derrière ce beau principe : On n'a que faire de se tourmenter sur ce qu'il faut croire : // faut seulement bien vivre ^. Et le ministre Saurin confirmait ce jugement en d'autres termes lorsqu'il signalait dans VEtat du christianisme en France (I72b) le lamentable état religieux où en étaient réduits les protestants de France^.
Le prédicant Friès (des Frères Moraves) * leur fait encore écho lorsqu'il "écrit à Paul Rabaut vers 1756 : «Partout où je passe je vois que le peuple est léger et ombrageux. J'en cherche la cause en ce que, plus attaché à la religion par un esprit de parti que par sentiment de cœur, on la traite plutôt comme une règle sèche et
1. A c("Ue pliase succédera C(?11r des églises « sous la croix », du milieu du xviii'- siècle jusqu'à redit do tolérance de 1787. — La date finale de cette première phase des cinq « périodes > (juo nous avons établies dans notre préface, varie suivant les régions; pour Bordeaux elle se marque à Tannée 1752.
< 2. D'après M. Albert Monod {oiw. cité, p. 212), dont nous reproduisons les expressions.