Voy. le chapitre précédent, p
21G LES HELUnONNAIRES DE BORDEAUX
D'autre part, à cette orthodoxie profonde dans son essence parce qu'elle est sentiment et vie, mais fluente dans son expression théologique parce qu'elle est progressive, s'opposait l'orthodoxie des fidèles qui, animes d'une moindre vie intérieure et d'un moindre sens des choses spirituelles, voulaient être convaincus par une vue de leur intelligence autant qu'entraînés par un mouvement de leur cœur^ Ils s'acheminent dès lors vers un avenir que la logique peut prévoir. L'autorité absolue des Ecritures, le mystèreimpénétrable des choses d'en haut, la gloire première du Dieu des Evangiles sont autant de notions qui, en s'abaissant chaque jour davantage devant une conception humaine et une critique rationaliste du christianisme, ne laisseront plus de place à la foi proprement dite puisque là où la raison prononce, la foi n'est plus nécessaire 2.
Du protestantisme de leurs ancêtres, ces intellectualistes retenaient avant tout la piété légale, le formalisme ponctuel, la forte moralité, la constante charité, avec un grand respect pour les doctrines les plus générales de la communion à laquelle ils appartenaient. Le déisme de Rousseau, pour éloquent qu'il soit, ne les séduit pas encore; mais il séduira leurs descendants le jour où prophéties, miracles, historicité des Ecritures auront perdu, à leurs ^ yeux, l'autorité qu'on leur accordait jusque là. Eux se cramponnaient toujours aux enseignements traditionnels de la théologie protestante et croyaient, sans doute, suppléer par là aux déficits de leur vie spirituelle.
Si cette double psychologie, qui se dégage des documents conservés et des débats- connus, pour qui sait les étudier sans prévention, n'est pas celle qu'ils comportent, nous avouons ne plus voir d'où provenait l'obstination des uns et des autres à prier dans le même temple, l'opiniâtre résistance qu'ils opposaient ensemble aux puissances terrestres, l'imperturbable confiance qu'ils nourrissaient en
1. Bien qu'ils se servent encore des mêmes mots, il est sensible que déjà mystiques et intellectualistes, n'en tirent pas même parti ni même profit. C'est une infirmité de la nature humaine, contre laquelle le catholicisme lui-même n'a point trouvé de remède.
2. M. Paul Stapfer (Bossud el Adolphe Monod, p. 155) les appelle des « supranaturalistes », ce qui caractérise peut-être trop fortement leurs préoccupations doctrinales. Nous nous contenterons de les désigner sous le nom d'orthodoxes intellectualistes, i' par opposition aux orthodoxes mystiques.
rexcollonco do leur cause, res]>éraiico indomplnlilr (|ii'ils consorvairnl d'iiii avenir meilleur.
(Vesl durant le deriiicu^ iiei-s du wiii^' siècle ([ue commence à s'introduire dans la conscience et l'entiMidement de nos Protestants, en ce qui touclui l'autorité des Ecritures, quelques distinctions fondamentales, conformes à la nature des choses, et qui n'avaient ({ue trop tardé à se faire acceptera Dans le texte sacré, ils sépareront désormais plus ou moins timidement les enseignements d'ordre scientifique et historique, dont l'esprit humain s'empare pour des fins profanes, d'avec les enseignements proprement moraux et religieux qu'ont apportés les prophètes et les apôtres, — comme ils séparent déjà, avons-nous dit tout à l'heure, les doctrines qui font l'objet des spéculations théolo^iques d'avec celles qui conditionnent la piété, la conduite de la vie et l'appropriation du salut 2. Une voie bienfaisante est ainsi ouverte. Ce qu'il y avait d'inacceptable dans l'enseignement des premiers Réformateurs disparaîtt'a peu à peu, au plus grand profit de la vie supérieure des âmes et de leur influence sur le monde.
N'âvions-nous donc pas raison de dire, en commençant, que nous , sommes en présence d'un protestantisme plus qu'à moitié débarrassé de la gangue du xvi^ siècle, et d'autant plus capable de vivre ? Néo-protestantisme par rapport aussi au protestantisme anarchique et déséquilibré des années où le.) églises réformées avaient dû vivre « au désert » et écouter la voix des « prophètes cévenols ».
A la veille de la Révolution la seconde des deux tendances que nous avons reconnues (celle de gauche) l'emporte sous des formes discrètes par le nombre de ses adhérents. Par mille liens invisibles, elle reste encore dans la dépendance du passé et se garde de toute révolte hautaine comme de toute intolérance calculée. — La première (celle de droite) ne se sent donc pas menacée dans son existence et saura d'ailleurs, elle aussi, modifier peu à peu son orthodoxie, à mesure qu'elle tirera plus de lumière des sciences cosmologiques, de l'investigation des civilisations anciennes, de