XXXII INTRODUCTION
vent avoir toute facilité de se produire et de s'exercer; autant Tinlérèt social lui-même exige-l-il impérieusement qu'il n'y ait point de règle inflexible et autoritaire qui se prétende supérieure, autant est-il impossible d'admettre qu'il puisse y avoir une loi obligatoire, générale et universelle.
La religion a pour objectifs la détermination des rapports de l'homme avec Dieu (c'est-à-dire avec quelque chose d'extérieur à l'humanité) et l'établissement des règles de la morale (c'est-à-dire des relations qui devront exister entre l'homme et ses semblables et sa propre conduite vis-à-vis de lui-même) sur une base étrangère à l'intérêt actuel et immédiat de la société; elle ne peut par conséquent être considérée comme étant d'intérêt public, mais doit seulement être regardée comme d'ordre purement individuel ; et puisque les religions tendent à supprimer l'initiative personnelle, à empêcher la libre recherche et l'étude, à mettre des bornes à l'activité sociale, elles doivent être réputées mauvaises, et il convient de les surveiller comme on surveille ces établissements industriels, dangereux ou insalubres, qui peuvent produire des choses utiles, mais qui peuvent aussi causer d'efl^royables catastrophes et d'irréparables calamités. La société, c'est-à-dire l'État, ne saurait donc être que strictement laïque, dans le sens le plus absolu du mot.
Ces considérations ne sont pas nouvelles ; elles ont toujours été mal accueillies, non seulement par les hommes religieux, mais encore par ceux qui se croient émancipés de toute théologie. Les uns nous accusent de dogmatiser et se retranchent quant à eux dans une sorte d'indiffé-
LA RELIGION ET LA SOCIÉTÉ. IXIIIl
rentisrae hautain dont personne ne leur sait gré d'ailleurs; d'autres nous prennent en pitié, nous font jouer un rôle ridicule dans des romans académiques, nous accusent d'ignorance et de précipitation et nous accablent de mots solennels comme celui de misothéisme ; d'autres, cuistres de sacristie et pédants d'école, nous combattent par des raisonnements en baroco et en darapti; pendant que certains farouches nous menacent des galères en nous traitant de matérialistes. Certes, le mot n'a rien qui nous effraye, car, s'il vient de matière, il ne signifie pas du tout matériels.
Nous prétendons avoir autant et même plus que qui ce soit le sentiment de l'art et celui de la nature; nous prétendons être, nous aussi, des poètes touchants, des artistes délicats et ingénieux, des écrivains élégants, des inventeurs industrieux : nous ne supprimons pas l'idéal, nous plaignons même vivement ceux qui n'ont d'autre souci que celui des intérêts matériels immédiats, qui ne se préoccupent pas des perfectionnements et des compensations de l'avenir, qui n'ont en un mot aucun idéal; mais nous ne faisons pas de cet idéal une entité illusoire et chimérique, nous le réduisons à son rôle utile et réel d'abstraction commode, de type imaginaire, de but provisoire et momentané.
Nous concevons la société comme un vaste organisme vivant où, par exemple, le droit ne va pas sans le devoir ni le devoir sans le droit, aussi inséparables l'un de l'autre que la forme et le fond ou la matière et le mouvement. Nous repoussons, comme Schiller, toutes les religions, non pas comme lui par religion, mais par amour pour nos semblables. Sur les ruines des vieilles