LES TROIS DEGRÉS DE L'ÉVOLUTION RELIGIEUSE
L'homme n’a que trois moyens de lier société avec ses semblables ou avec ses dieux : l'intérêt, la loi, l’amour. Dans sa vie sociale, il obéit toujours à l’un ou à l’autre de ces trois mobiles.
Chacun d'eux, fondé sur la nature même de l'être humain, est légitime à son heure et à son rang et persiste dans toute la suite et jusqu’au bout du développement individuel et social. Maïs l’un ou l’autre prédomine aux diverses phases de ce développement et les caractérise. Ainsi, le règne de l'instinct de conservation correspond à la vie de sensation, de besoin et d’appétit, qui, la première, se développe chez l'enfant et dans l'humanité. Peu à peu jaillit la notion d’une loi, qui doit régir ces appétits et ces besoins tumultueux, et d’un pacte ou contrat avec obligations réciproques et égales, pour pacifier et régler les rapports des hommes entre eux. Cette loi et ce contrat trouvent leur fondement et leur consécration dans l’idée de justice. Mais cette vie contractuelle ne se sépare pas encore de l’idée de la force, car elle demande à la force la sanction suprême de l'obligation et le maintien du
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*opntsat. Le contrat | ne représente en Dbnaite qu'un
équilibre d'intérêts souvent opposés. Les hommes restent en face les uns des autres. Ils ne sont réellement unis et unifiés que dans l'amour. Au sommet de la vie mentale fleurissent et fructifient deux activités désintéressées de l'esprit : la recherche de la vérité aimée et poursuivie
pour elle-même, — et cette recherche est le-plein affran-
chissement de la raison; — puis, comme pendant, en l’ordre pratique, lamour pur, le don de soi, la faculté de se retrouver dans autrui et la poursuite, sans arrière-pensée personnelle, du bien universel et suprême; — et cette aspiration de l'amour est le plein épanouissement de la vie du cœur. — Ainsi la vie de l'Esprit s'achève dans cette loi mystérieuse, qu'elle se retrouve d'autant plus haute et plus riche qu’elle se donne et se sacrifie plus entièrement : conciliation suprême du principe de l'individualisme et du principe du socialisme, qui restent irréconciliablement hostiles aux degrés inférieurs de la vie.
A lä bien prendre, la religion n’est qu’un lien de société entre l’homme et les puissances supérieures dont il sent que sa propre existence dépend. Le sentiment religieux, dès qu'il apparaîtra, se manifestera done nécessairement sous une des trois formes et dans l’ordre même que nous venons de dire. Nous aurons la religion de l'intérêt, la religion de la loi, la religion de l'amour, ou bien des mélanges infinis de ces trois types, qui ne restent absolument distincts que pour la pensée. abstraite. C'est ce que l’histoire de la religion montre par le cours même et les grandes phases de son développement.
Au début, que fait l'homme non civilisé, qui se sent environné et dominé par des puissances mystérieuses, par des esprits où démons, dont il croit avoir également tout à craindre et tout à espérer? Il cherche à les avoir
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pour auxiliaires ou à se protéger contre leur mauvais vouloir. Les formules d’incantation magique et les cadeaux offerts sous la forme de sacrifices lui servent à enchaïîner la volonté du dieu ou à obtenir ses bonnes grâces. Qu’estce donc que le rapport religieux à ce premier degré, sinon un rapport d'intérêt ou d’égoisme entre deux puissances . inégales? L'homme de la sensation est impressionné surtout par la force, et, dans ses dieux, c’est la force qui.est l’objet de son adoration. Le Zeus homérique n’est encore lé premier des dieux que parce qu’à lui seul, il est physiquement plus fort que tous les autres ensemble. Cependant l’homme tend à échapper aux manifestations arbitraires et capricieuses des forces occultes qu'il redoute, et il y réussit le jour où, par l'opposition même et le respect des intérêts réciproques, il s'élève à l’idée d’un pacte, d’une loi, et, par suite, à la notion de justice. Cette idée de justice s'impose à la divinité. comme à l'homme; et le dieu, comme son adorateur, sont également tenus d’obéir à la loi intervenue. En outre, Dieu étant toujours l'idéal de l'homme, la volonté du Dieu juste sera la loi même de justice et, pour établir un lien favorable, une harmonie heureuse entre Dieu et l'homme, ce dernier, renonçant à la magie et aux sacrifices intéressés, n'aura qu’à lever vers lui des mains pures et accomplir sa loi, c’est-à-dire sa volonté. Aïnsi la morale entre dans la religion et transforme le rapport religieux. Ce que l’homme adore maintenant, c'est la force soumise à la loi de justice. Le Dieu fort, 5x, est devenu le Dieu saint, le Dieu du pacte, le vengeur de la loi violée, nt. | Mais à ce second degré, une contradiction plus tragique encore va s'ouvrir dans la conscience religieuse et la contraindre à s'élever plus haut‘encore par une dernière transformation. Dans les religions de la nature, l’homme
- tremblait de la disproportion de force qu'il sentait entre les êtres divins et lui. Maintenant, il tremble pour une. autre raison. Il éprouve, quand il à violé la loi de justice, le frisson du remords et l’épouvante de la condamnation qui l'attend au tribunal du juge que l’on ne trompe pas. L'homme moral reste pris dans une douloureuse et humiliante expérience : il doit faire le bien et il fait le mal. L'élan généreux qui le porte vers l’idéal qu'il a conçu ne semble avoir d'autre effet que de lui faire sentir plus lourdes et plus invincibles les chaînes qui pèsent sur sa nature. Cest ce que la conscience chrétienne appelle le sentiment du péché, qui ne sépare plus seulement l'homme mauvais et le Dieu saint, mais les met en un tragique conflit, constituant l’homme coupable et révolté devant Celui dont l’œil est trop pur pour voir le mal sans le détruire.
Au premier degré, l’homme livré au double sentiment de sa faiblesse et de la puissance illimitée de Dieu se trouvait séparé de lui par une sorte d’abime métaphysique, où il jetait vainement toutes les imaginations de sa . fantaisie sans le combler, et qu'il sent encore d'autant plus insondable qu’il y réfléchit davantage. Cest l'incommensurable antithèse du fini et de l'infini, de la faiblesse et de la puissance, de l’'éphémère et de l'éternel, de l'être infime et de l'être universel et parfait.
En vain notre esprit rapproche-t-il ces termes contraz dictoires de la grande antithèse, il ne réussit qu’à les anéantir ainsi l’un par l’autre. S'il pose énergiquement le fini et ses formes phénoménales, il reste enfermé dans l’athéisme empirique. Insiste-t-il sur les idées d’infini, de substance éternelle, d’absolu, il s’abîme dans le panthéigme. Et cette impuissance de la pensée théorique à réconcilier dialectiquement les deux termes n'est que
Vexpression idéelle de l'impuissance pratique où est l'homme ‘de la sensation à rattacher sa faiblesse à la toute puissance de l’être éternel.
La métaphysique traditionnelle, idéaliste ou spiritualiste, qui opère avec ces antithèses logiques, commence à reconnaître que l’œuvre de conciliation qu'elle tente est vaine, mais elle en aperçoit très mal encore la raison. Elle ne voit pas que ces notions abstraites d’être fini et d'être infini, de particulier et d’éphémère, d’universel et d’éternel, loin d’être les notions les plus hautes et les plus riches de l'esprit, en sont les plus basses et les plus nues; qu'elles ressortissent à la catégorie la plus extérieure de la raison, celle de la quantité, et correspondent, en réalité, à la conscience religieuse la plus élémentaire, celle des religions de la nature. En effet, ces religions ne finissent-elles pas toutes logiquement dans un polythéisme mythologique, qui se change, au premier souffle de la critique rationnelle, en athéisme ironique où en panthéisme spéculatif?
Cest encore à ce premier degré que se rattache le sentiment vague de dépendance absolue, dont Schleiermacher voulait faussement faire le trait fondamental de la conscience chrétienne. Sans doute le chrétien frissonne encore devant 1 majesté de la puissance formidable qui se révèle pour lui au spectacle de la nature; sans doute il éprouve le sentiment du néant de son être et de la distance infinie qui le sépare du Dieu inconnu ; mais ce n'est là qu'un moment de sa vie intérieure et, loin d'y trouver le fond de sa conscience, ïl ne ressent cet écrasement que pour aviver le désir d'y échapper et la joie de surmonter incessamment par sa foi l'angoisse de ce dualisme. :
Cest un premier sentiment de détretnée et d’allégresse
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qu'éprouve l’homme, lorsque la loi morale, la loi de justice, surgissant du fond de son être, l'élève au-dessus de ce tête-à-tête avec les forces aveugles et brutes dela nature et qu'il la salue à la fois comme l'essence de’son être et essence de l'être divin. Alors une parenté véritable naît entre l’homme et Dieu; alors le dialogue peut commencer entre eux et un pacte d'alliance fondé sur la morale peut s'établir. À ce second degré, surgissent dans la théologie les données morales : loi, liberté, effort de la volonté en l'homme; sainteté, justice, récompense ou châtiment en Dieu. Mais accord final se réalisera-t-il dans cet ordre de la légalité? La loi éveille la conscience du péché, et le péché creuse entre le Dieu juste et l’homme pécheur un second abîme dans la conscience humaine, plus profond encore que le premier. En vain, l'homme, pour le combler, y jettera-t-il ses expiations, ses bonnes œuvres et ses bonnes résolutions; la religion de la loi finira nécessairement partout, comme dans le judaïsme, par le pharisaïsme strict et superficiel, ou, comme dans le monde paien, par le désespoir moral ou la négation frivole du devoir de justice.
Ainsi la religion de la loi, pas plus que la religion de la nature, ne peut sauver l’homme, c'est-à-dire établir son umion avec le principe même de son être et réaliser son harmonie, soit avee Dieu, soit avec le monde.
Ces expériences faites et répétées partout où la religion de la loi avait succédé aux religions de la nature, les temps étaient accomplis. En Jésus de Nazareth apparaît une troisième forme de la conscience religieuse humaine, une forme suprême, que partout aussi l'esprit des réformateurs et des prophètes comme le gémissement et l’espérance des âmes pieuses annonçaient et préparaient et qui est devenue, depuis Jésus, la conscience chrétienne vivante
‘au sein de l'humanité. Dans la conscience religieuse, dans la piété personnelle du Christ, le rapport religieux se trouve encore une fois transformé. Il ne repose plus ni sur la puissance, ni sur la loi et le pacte qui en découle, mais sur un sentiment nouveau : l'amour. L’amour comble la distance métaphysique et l’abime moral creusé par le péché; il rapproche et unit ce qui était divisé; il aplanit montagnes et vallées, fait disparaître les oppositions, concilie les antinomies, libère l’homme du poids de la nature et du poids de son péché. Se sentant aimé sans conditions et aimant à son tour sans réserve, l’orphelin trouve un père, le pécheur rencontre le pardon et sent sourdre au fond de son être une vie nouvelle de force, d'espérance et de joie. Voilà ce que trouve le chrétien dans la conscience filiale de Jésus-Christ, qui devient désormais sa propre conscience. Et c'est pour cela que Jésus de Nazareth n’a pas été seulement le Messie et le Sauveur de son peuple, mais celui de tous les peuples et de tous les hommes. L'évolution religieuse qui s’est faite en lui s’est faite dans le sein même et au profit de l’'humanité tout entière.
Le Dieu qui s'était d’abord révélé comme le Dieu fort, El, ensuite comme le Dieu gardien du pacte d'alliance, Jahveh, s'est révélé enfin dans l'âme du Christ et se révèle depuis lors en chaque croyant comme le Dieu Père. Cest l'œuvre mystérieuse et féconde de son Esprit toujours en action dans la nature et dans le cœur de l’homme.
À ces révélations successives de Dieu, l’homme a fait chaque fois une réponse inspirée par chacune d'elles. A la manifestation de force, il a répondu par des sacrifices intéressés ou des prières magiques ; à la manifestation de justice, il a répondu par des epiations et des œuvres ; à la manifestation d'amour, il répond par la foi seule, c’est-
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à-dire un acte de confiance et le don absolu de son cœur. . Telles sont les stratifications profondes de la conscience chrétienne, correspondant à celles que l'histoire découvre dans l'évolution religieuse de l'humanité. La théologie peut-elle avoir une plus haute et plus belle mission que d'en rendre compte, en suivant le mouvement même qui les a fait apparaître ?
CONSTRUGTION DU SYSTÈME
Le système de la doctrine chrétienne s’étage, dès lors, en tros. parties, sortant l’une de l’autre et se développant dans un mouvement ascensionnel vers l'idéal religieux réalisé : la pleine et éternelle union de l’âme avec Dieu.
La première partie fera sortir de l'expérience religieuse élémentaire, de la religion de la nature, les concepts qui en dérivent, expliquera comment naît l’antithèse du fini et de l'infini et pourquoi, lorsqu'on sy arrête, il est impossible de jeter un pont entre un terme et l’autre. Ni les preuves de l’existence de Dieu ne peuvent aboutir, ni l’idée métaphysique de Dieu ne peut être construite, ni les dogmes de la création et de la Providence ne peuvent logiquement s'achever. Il ne faut donc pas chercher dans ces notions abstraites élémentaires la base sur laquelle s’édifiera la doctrine chrétienne, mais le point de départ de la vie et de la pensée chrétienne, qui se développent ensemble sous le dur aiguillon de Fexpérience. -
Et de même, avec l’apparition de la vie morale, la conscience religieuse s'enrichit d'éléments nouveaux; le point de vue de la pensée s'élève; de nouvelles antino-
mies surgissent, qui n'arrivent pas encore à une solution définitive, mais déjà l’annoncent et la préparent. Ce n’est plus l’antithèse du fini et de l'infini, c’est celle de la volonté serve de la chair et de la loi morale, fille de l'Esprit de vie, — du péché de l'homme et de la justice de Dieu. Un monde nouveau, plus sublime et moins obscur que celui de la nature physique, une région supérieure qu'illuminent déjà des éclairs et où luttent, comme dans un jour d'orage, le désespoir et la prière, apparaissent à la réflexion de l’homme et le ménent invinciblement à la religion de la rédemption par l'amour.
Le tableau suivant permettra d’embrasser le système cohérent et progressif de la doctrine chrétienne que doit élaborer la théologie.