ANALYSE DE LA CONSCIENCE CHRÉTIENNE
La conscience chrétienne se trouve constituée par l’antithèse vive de deux sentiments contraires : sentiment d’une mortelle séparation d'avec Dieu; sentiment d’une heureuse réconciliation avec lui. Le passage alternatif de l’un à l’autre est le mouvement constant, la vie même de la conscience chrétienne. Le premier de ces sentiments représente le moment négatif de cette conscience ; le second en est le moment positif. Dans l’un, ce qui l'emporte, c’est le sentiment d'une misère radicale, du péché et de l'esclavage du péché; dans l’autre, ce qui domine, c’est le sentiment de l’amour de Dieu, de la miséricorde infinie du Père. Le passage de l’un à l’autre se fait par le repentir, qui est la condamnation portée par nous-même sur nous-même et sur notre passé, et par la foi, qui est la confiance en Dieu seul, confiance qui se change naturellement en l'espérance de la vie éternelle. Cette conversion istérieure, selon l’expressif langage de l'Ecriture, c’est le passage des ténèbres à la
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L'ORGANISATION DE LA DOCDRINE CHRÉTIENNE 551 lumière, de la mort à la vie; et c’est la conscience religieuse du Christ qui, devenant la nôtre, opère en nous ce changement qui est une véritable résurrection morale. |
Cet état de conscience n'est-il pas une illusion ? Certains mystiques et chrétiens piétistes pourraient le faire croire, par la manière dont ils considèrent la conversion et s'installent dans la quiétude morale d’une régénération qu'ils s’imaginent complète et définitive.
Non, la conscience chrétienne n’est pas l'arrêt dans un état supérieur, d'où tout reste de misère, tout souvenir du passé aurait disparu. Autrement complexe est le rapport entre la conscience du péché et la conscience du pardon et de la vie nouvelle. En réalité, ces deux sentiments, au lieu d'être successifs, restent simultanés et comme présents l’un dans l’autre; ils se conditionnent, s'aiguisent, se développent réciproquement, en sorte que lun n’est plus véritablement lui-même, si l’autre lui demeure étranger. Aïnsi le sentiment du péché reparaît, dans la joie du pardon, sous la forme d’un profond sentiment d’humilité, qui rattache plus que jamais le chrétien à la commune misère de tous ses frères, qui le force à mieux sentir sa pleine solidarité avec eux et à combattre l’éternel combat qu'ils soutiennent, sans se croire meilleur. De même le sentiment de l’amour de Dieu agit déjà dans le sentiment du péché pour y provoquer le repentir et la foi, pour faire renaître l'espérance morale.
Les deux sentiments persistent done et doivent persister | dans la conscience chrétienne, en réagissant l’un sur l’autre. Le sentiment du péché est plus amêrement ressenti dans l’âme qui a connu l'amour de Dieu, et celui-ci, plus savouré par l'âme qu'humilie et afflige son incurable misère. La conscience chrétienne n’est donc pas un état
de repos ; c'est au contraire un mouvement constant de l’âme entre les deux pôles de sa vie, un exercice moral d'examen et de jugement intérieur, de repentir et de foi, par lequel la vie morale s’approfondit et s'étend dans tous les sens, nous faisant descendre plus bas dans les bas-fonds de notre nature et monter plus haut sur les cimes de la conscience. Et, n'est-il pas vrai, en effet, que plus une conscience est élevée et.pure, plus elle est délicate, et qu'il n'y à que les saints pour s'écrier avec sincérité qu'ils sont les derniers des hommes? Comme aussi ceux-là seuls ne sentent pas le mal, ni en eux, ni hors d'eux, ou n’en prennent souci, qui vivent encore dans l'inconscience morale d’une animalité supérieure. Débarrassons-nous donc de cette idée que la conscience chrétienne isole, sépare le chrétien du reste des hommes, ou larrache à la solidarité d’une commune destinée. Bien au contraire, la conscience chrétienne n’est pas essentiellement différente de la conscience morale; l’une et l’autre, à deux degrés divers, sont l'œuvre du même Esprit de Dieu dans l'âme de l’homme. La première est l’approfondissement et l'élargissement de la seconde. Le chrétien reste donc dans l'humanité. Il vit dans les mêmes conditions, mais avec des ressources nouvelles ; il livre les mêmes combats, mais avec la foi que la victoire est possible, et avec l'espérance de l'obtenir. L'Esprit de Dieu est puissance, action, feu intérieur. L'élan qui soulève l'âme, et non le résultat atteint, détermine la valeur de sa vie spirituelle. Aussi bien ne peuton s'arrêter à cette simple antithèse du sentiment du péché et de la rédemption, de la séparation d'avec Dieu et de la réconciliation avec lui. En analysant à nouveau le sentiment du péché et l’état d'opposition à Dieu, on découvre bien vite qu'il y a, ici encore, dualité de causes.
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Derrière la volonté qui fait le mal, nous sentons la nature qui l’inspire et l’impose. Le repentir ne suffit donc pas ; il faut encore la nouvelle naissance, la naissance de l’homme de l'Esprit au sein de l’homme naturel, c’est-àdire une transformation de la nature premièré faisant place peu à peu à une nature nouvelle.
De même, derrière le conflit moral que-le péché in- Stitue entre l’homme et Dieu, il y a une autre cause qui les sépare et les oppose l’un à l’autre, une cause métaphysique, c’est-à-dire l’abîime qui s'ouvre pour la conscience religieuse entre le fini et l'infini, l'éphémère et l'éternel, l’être accidentel et misérable et l'être universel. Or, il est impossible de nier que cette nouvelle antithèse ne se pose au fond de la conscience chrétienne et quelquefois ne menace de l’accabler. Dès lors, au lieu de deux termes, nous en avons trois, qui, dans la conscience, se superposent et forment comme les degrés d’une échelle de vie, à chacun desquels correspond, d’ailleurs, un progrès de la conscience religieuse elle-même. Au plus bas degré, le sentiment de la disproportion métaphysique entre l’homme et Dieu. Au second degré, le sentiment d’un conflit flagrant entre l'homme pécheur et le Dieu juste et saint. Au troisième, le conflit moral apaisé et l’abîime métaphysique, comblé grâce à la révélation de l’amour infini par lequel Dieu même s’unit à l’homme, devient immanent dans son être misérable et, par là même, l'élève et le fait vivre en Dieu.
La physiologie nous apprend que l’organisme humain, après avoir traversé toutes les formes de la vie, garde dans sa structure intime des marques de toutes ces formes antérieures. De même se retrouve, au fond de la conscience du chrétien, quelque chose de toutes les phases qu'a traversées l'humanité, avant d'atteindre le terme du
développement moral et religieux, où l'idée même de la religion, c'est-à-dire de lunion parfaite du divin et de l'humain en Jésus-Christ, se trouve réalisée et accomplie. C’est cette évolution totale résumée dans la conscience chrétienne que la théologie doit expliquer et, par conséquent, reproduire. Voilà pourquoi Fhistoire, à son tour, doit venir confirmer et étendre les résultats de la psychologie.