LE CONFLIT DES MÉTHODES
Pour tout homme qui pense, un conflit de méthodes est chose plus grave qu'une opposition de doctrines. C’est un antagonisme de ce genre qui s'élève entre la théologie traditionnelle et le groupe homogène de toutes les autres disciplines modernes.
Dans la première, règne toujours la méthode d’autorité(1).
(4) THomas D’AQUIN : Summa theol. Pars Ia quæst. 1, art, 1 et 2 : Necessarium igitur fuit præter philosophicas disciplinas quæ per rationem investigantur, sacram doctrinam per revelationem haberi. — Art. 2: Sacra doctrina est scientia, ex principtis notis lumine Superioris scientiæ, quæ Dei et beatorum. — Art. 8 : Argumentari ex auctoritate est maxime proprium hujus doctrinæ, eo quod principia ejus per revelationem habentur, et sic oportet quod credatur auctoritati eorum quibus revelatio facta est. — Cette notion de la théologie et de la méthode d'autorité est restée immuable dans l'Eglise catholique. — Dans ses Prælectiones theol. (1, page 2), PErRoNE dit encore : Divina enim revelatione in tuto posita atque ecclesiæ catholicæ autoritate firmiter constituta facilis erit via ad ea omnia quæ hinc sponte quodammodo
Les secondes ne relèvent que de l'expérience. Il suit qu'entre elles, il ne peut y avoir ni lien, ni commune mesure.
Le propre de la méthode d'autorité est de nous faire juger d’une doctrine d’après les marques extérieures de son origine et d’après les titres de ceux qui l'ont apportée. En religion, elle fait appel aux miracles qui accréditent auprès des hommes les messagers de Dieu et scellent d’une empreinte divine leurs écrits ou leurs paroles.
Au contraire, la méthode ‘expérimentale moderne nous met en contact immédiat avec la réalité et nous apprend à ne juger une doctrine que d’après sa valeur intrinsèque, manifestée directement à l’esprit par le degré même de son évidence. Ces deux méthodes sont si radicalement contraires que le choix de l’une frappe aussitôt l’autre d'insuffisance et de caducité.
Il arrive parfois que les avocats de la première, pour la faire mieux accepter, la réduisent à l’usage nécessaire et légitime que l’on fait en histoire du témoignage. (Cette ‘confusion ‘est facile à ‘démêéler. Les témoignages lhistoriques provenant d'hommes tenus pour failltbles «et bornés
fluunt. Les Scholastiques du protestantisme remplacent l’autorité de l'Eglise par l'autorité &e la Bible, mais concoivent ét pratiquent la méthode théologique ‘dela même manière. C’esttoujoursla méthode d'autorité. — PsRRoNE : Theol. dogm., trad. franc:, 3e édit. tome I, p. 215 : « La seule règle que Jésus-Christ à voulu Jaisser aux nations converties où à convertir ipour fixer d'une manière immédiate ice qu'il faut croire et ce qu'il faut faire, &’est l'autorité publique, perpétuelle ‘et vivante de l'Eglise. HN suit de là que le système d'autorité ‘est ‘tellement lié à Ja Révélation ‘qu'il faut rejeter ltoute révélation..…, ou admettre un moyen certain et ‘sùr, perpétuel même, par lequeliltest possible aux hommes deconnaître, ‘sans ‘crainte ‘de se tromper, tes vérités tt ces préceptes. C’est l’autorité établie de Dieu niême. »
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restent toujours sujets à caution, et la vérité que l’historien en dégage ne résulte jamais que de la comparaison qu'il institue lui-même entre eux, et du contrôle auquel ül les soumet. Cest donc encore l'évidence dégagée par la critique rationnelle qui reste le fondement de la certitude historique. Il en est tout autrement dans la méthode d’autorité. Le témoignage au moyen duquel on argumente,
est proprement le témoignage de Dieu. On part de cet axiome, qu'il est raisonnable etjuste que la raison humaine se subordonne à la raison divine et même se taise «et s’humilie devant elle. Toute argumentation de ce genre, qu'on se l’avoue ou non, implique ‘en réalité de la part du sujet pensant, une déclaration d’incompétence, et par suite, un acte conscient où inconscient d’abdication.
Au Moyen-Age, la méthode d'autorité régentant l’esprit humain, a dominé dans toutes les sciences. Une proposition d’Aristote, une parole de l’Ecriture, une sentence des Pères, une décision de concile tranchaient officiellement, et pour le plus grand nombre, aussi bien un problème de physique, d'astronomie ou d'histoire qu’un problème de morale ou de philosophie.
On reste stupéfait quand on constate, jusqu’à la fin du xvu siècle, quelie était, dans l’école, l'autorité des anciens. Cependant cette méthode enfantine avait été vaincue du jour où Galilée et Bacon lui opposèrent, en physique, celle de l’observation et de l'expérience, et où Descartes, eu philosophie, soumettant à un doute provisoire toutes les idées traditionnelles, résolut de m’accepter pour vraies que celles qui lui paraîtraient évidemment telles. Révolution intellectuelle d'une incalculable portée qui mettait fin à la longue tutelle de l’esprit humain, en affirmant som autonomie.
Dire que l'esprit est autonome ne signifie pas qu'il n’a
point de loi; c'est dire qu’il a, non plus hors de lui, mais en lui-même, dans sa propre constitution, la norme suprême de ses idées et de ses actes. Cest dire que le consentement de soi à soi-même est la condition première et le fondement de toute certitude. Tel est le principe du caractère, de l’indépendance et du merveilleux essor de la culture moderne depuis trois cents ans. En s’obstinant à rester assujettie à une vieille méthode dont se sont affranchies toutes les autres disciplines, la théologie se trouverait non seulement dans un isolement stérile, mais serait exposée aux contradictions mortelles et aux condamnations sans appel, d’une raison toujours plus indépendante et sûre d'elle-même.
Sans doute, si la religion pouvait rester à l’état de pur sentiment, elle échapperait à la juridiction de la science ; mais elle s'exprime et se réalise en des doctrines et en des institutions qu'on ne peut soustraire à la critique. Ces doctrines qui portent à leur front la date indélébile de leur naissance, impliquent sur la constitution de l’univers, sur l’histoire des premiers âges de humanité, sur l’origine et la nature des écrits dont on à fait des recueils canoniques, un certain nombre de notions empruntées à la philosophie et à la science générale d’une période de l’histoire humaine aujourd’hui dépassée. Les vouloir imposer à la philosophie et à la science d'aujourd'hui et de demain, ce n’est pas commettre seulement un anachronisme, c’est livrer un combat désespéré où l’autorité du passé est toujours fatalement vaincue.
Voilà pourquoi la théologie traditionnelle paraît toujours en détresse; elle abandonne successivement ses anciennes positions sans pouvoir s’enfermer ni résister dans aucune. L'astronomie ne peut nous raconter l’histoire du ciel, ni la géologie celle de la terre ; l'Egypte, l'Inde et l’Assyrie ne
peuvent nous révéler leur passé ; la critique historique ne peut reviser les textes et les monuments de l'antiquité ; Darwin et ses successeurs ne peuvent nous raconter l’évolution des êtres et l’histoire de la vie sur notre globe — sans que quelques pans de murailles sacrées ne s’écroulent et sans que l'édifice entier des vieilles croyances ne paraisse ébranlé jusqu’en ses fondements.
On dira peut-être : Il est vrai qu'avec la méthode d’autorité la théologie ne peut se maintenir dans la dignité d'une véritable science; mais est-il sûr qu’elle puisse vivre sans elle ?
Le problème de l'autorité devient donc pour la théologie et même pour la religion, aux yeux du grand nombre, une question de vie ou de mort. Pour le moment, afin de prévenir une conclusion précipitée, il convient de faire observer aux esprits impatients, qu'un changement de méthode n’amène pas nécessairement la ruine d’une science, Celle-ci ne peut disparaitre que si l’objet de son étude s’évanouit. Or, l’objet permanent de la théologie, c’est le phénomène religieux. Tant que le phénomène religieux chrétien se reproduira, il sera nécessaire de l’étudier, pour en déterminer les conditions, là nature, la cause et la portée. La méthode expérimentale à ruiné l’ancienne physique et l’ancienne astrologie, mais elle a créé une physique et une astronomie nouvelles. Pourquoi cette même méthode, introduite en théologie, n’y aurait-elle pas le même effet de rajeunissement et de fécondité? Et si cette transformation n’est pas logiquement impossible, pourquoi ne se justifierait-elle pas aux yeux de la conscience chrétienne aussi bien qu'aux yeux de l’histoire et de la philosophie? C'est à cette question que les études réunies dans ce volume doivent répondre ; et c’est cette révolution radicale qu’elles ont pour but de préparer.